• mer. Nov 30th, 2022

le gouffre financier des Français


350 euros par mois. Soit plus du quart du salaire minimum de croissance (Smic). Tel est le coût, en 2022, d’une voiture thermique. D’ici cinq ans, elle pourrait même peser pour le tiers de ce salaire minimum (410 euros mensuels). Dans une enquête dévoilée le 18 octobre, le Réseau Action Climat (RAC) montre que le coût de la voiture a bondi de 14 % en cinq ans, passant de 3 680 euros par an en 2017 (soit 306 euros par mois) à 4 210 euros aujourd’hui. Et cette croissance pourrait bien s’accélérer. En cause, le prix du carburant qui constitue le premier poste (et le tiers) des dépenses.

Dans une analyse prospective, les auteurs ont anticipé l’évolution des prix du carburant selon trois scénarios : une stabilité des prix, une hausse de 3 % par an, et de 5 % par an. Dans ce dernier cas, le budget alloué par les Français à leur voiture pourrait grimper jusqu’à 410 euros par mois (et 4 920 euros par an) d’ici cinq ans, soit une hausse de 16 %. Un scénario pessimiste, mais réaliste. Car si l’évolution du prix du carburant reste difficile à anticiper, le contexte général n’est guère favorable à une baisse des prix. Bien au contraire. « L’OCDE [1] anticipe une augmentation de 10 % du prix du pétrole en 2023 », peut-on lire dans le rapport.

En outre, face à la réduction inexorable des stocks de pétrole, « les prix [de l’or noir] deviendront plus volatils », explique Louis-Pierre Geffray, expert mobilité en transition pour l’Iddri [2]. Sans oublier qu’il existe sur le secteur « un jeu d’acteurs très compliqué », souligne-t-il. Comme en témoigne la récente décision des vingt-trois pays membres de l’Opep, les pays exportateurs de pétrole, de réduire leur production de 2 millions de barils, afin de faire remonter les prix. Enfin, « il semble de plus en plus incertain que l’État continue de soutenir indéfiniment l’achat de carburant afin de limiter la hausse des prix », soulignent les auteurs, alors que la vente de véhicules thermiques sera interdite en Europe à l’horizon 2035.

« Il y a urgence, explique d’emblée à Reporterre Valentin Desfontaines du RAC, auteur du rapport. Le système de mobilité est à bout de souffle. D’abord d’un point de vue climatique et sanitaire. » Les transports pèsent pour 15 % des émissions de gaz à effet de serre, les fumées d’échappement sont responsables de la pollution de l’air, et les voitures engendrent sédentarité et pollution sonore. Mais aussi d’un point de vue social. « Côté décideurs, il n’existe aucune prise de conscience des conséquences [sociales] de ce modèle et de l’ampleur de cet enjeu pour transformer en profondeur notre système de mobilité », alerte Valentin Desfontaines.

Dans de nombreuses régions, la mobilité conditionne l’accès à l’emploi ou à la santé. En France, près de 13,3 millions de personnes sont en situation de précarité mobilité, c’est-à-dire qu’elles rencontrent des difficultés pour se déplacer : absence de moyen de transport, dépenses de carburant élevées, véhicules vieillissants, longs trajets sans alternative à la voiture, etc. Dans ce contexte, les politiques publiques de mobilité revêtent un rôle crucial pour lutter contre les inégalités.

Miser sur les transports en commun, plutôt que la voiture

Notre système de mobilité est avant tout centré sur la voiture. Les chiffres rapportés par le RAC sont éloquents : 82 % des kilomètres parcourus au quotidien le sont en voiture. Les trajets les plus courts ne font pas exception : la voiture concerne 62 % des déplacements de moins de 10 km, et 41 % de moins de 5 km. Pire, en semaine, 3 déplacements sur 4 s’effectuent seuls en voiture. Pourtant des solutions existent. Par exemple, les deux tiers (66 %) des Français estiment que la mise en place d’un titre de transport unique les inciterait à utiliser plus fréquemment les transports en commun. Et « 9 actifs sur 10 disent vouloir réduire l’impact environnemental de leurs déplacements », est-il écrit.

« Nous avons une situation sociale extrêmement compliquée sur la mobilité et la vraie question est aujourd’hui de savoir comment en sortir. » Dans cette optique, l’association liste dix-neuf actions à mettre en place, réparties selon sept grands chantiers : améliorer les transports en commun et les rendre plus accessibles, développer le vélo, les véhicules moins polluants et le covoiturage, mieux informer les usagers et réduire les distances parcourues par les Français chaque jour.

Parmi les chantiers prioritaires, le Réseau Action Climat propose la mise en place d’un ticket climat. L’idée : proposer un ticket unique pour l’ensemble des transports collectifs, pour 30 euros par mois. Des initiatives de ce type existent dans plusieurs pays européens. Pour la France, ce chantier nécessite encore « des évolutions techniques et commerciales importantes », note le RAC. Pour y remédier, et passer directement à l’action, le réseau préconise une évolution en deux temps : une mise en place immédiate d’une formule d’abonnement exceptionnelle aux transports collectifs, grâce à un soutien financier de l’État, puis l’engagement d’une discussion avec les autorités organisatrices de la mobilité d’un dispositif pérenne dans un second temps.

« Le prix des transports n’est plus tenable, insiste Valentin Desfontaines. Aujourd’hui, l’État dépense 7,5 milliards d’euros pour aider à l’achat du carburant alors que certaines collectivités sont obligées d’augmenter les tarifs des transports publics. La tarification du transport public doit être remise à plat. » En comparaison, le bonus écologique de soutien pèse pour 1 milliard d’euros. En parallèle, le RAC plaide pour l’augmentation des investissements dédiés au rail et l’arrêt de nouveaux projets routiers.

Voitures électriques, vélo, covoiturage…

Autre chantier majeur : l’accès aux véhicules électriques. Emmanuel Macron a ainsi annoncé le 17 octobre une hausse du bonus écologique pour l’achat d’une voiture électrique neuve de 6 000 à 7 000 euros. Pour Valentin Desfontaines, cette mesure révèle une méconnaissance des besoins du terrain, puisque les plus précaires ne se dirigent pas vers l’achat d’un véhicule neuf. Comme le révèle l’enquête du RAC, le coût à l’achat d’une voiture électrique est passé de 20 000 euros en moyenne en 2010 à 27 000 euros en 2020. Le réseau plaide donc avant tout pour l’amélioration « de l’efficacité sociale et environnementale » de la prime à la conversion. En clair : cibler les ménages les plus modestes et diriger cette aide uniquement vers les voitures électriques.

Le réseau préconise de déployer le dispositif du taux zéro mobilité sur l’ensemble le territoire. Avec lui, Louis-Pierre Geffray note qu’un véhicule électrique peut constituer un avantage économique pour les ménages : « 100 euros en leasing [crédit-bail] pour l’achat d’un véhicule électrique, auquel s’ajouteront 20 euros d’électricité », le tout à mettre en regard des actuels 350 euros mensuels pour une voiture thermique. « Sans oublier qu’une voiture électrique roule plus longtemps et est moins chère en entretien », plaide-t-il. Encore faut-il que les modèles des constructeurs répondent aux besoins des consommateurs. Car pour limiter son empreinte environnementale et son coût, le modèle doit rester peu volumineux « Il faut se questionner sur la taille des véhicules car le prix des véhicules est aussi fortement dépendant de la taille », pointe le chercheur. Et pour l’heure, les constructeurs misent encore peu sur les modèles moins volumineux.

Côté deux-roues, le réseau propose préconise d’aller encore plus loin. Si le dernier plan vélo prévoit 250 millions d’euros pour 2023, le RAC estime qu’il en faudrait deux fois plus (soit 2,5 milliards sur cinq ans). Il recommande également d’améliorer l’intermodalité (pour que les usagers puissent par exemple prendre leur vélo dans le train) et accompagner et financer l’apprentissage du vélo. Covoiturage, développement du conseil et réduction de l’étalement urbain pour limiter les distances parcourues sont autant d’autres pistes explorées dans ce rapport pour favoriser la transition des mobilités.

Face à un système de mobilité construit autour de la voiture individuelle, « ces projections nous rappellent à quel point notre système de mobilité […] est vulnérable à la hausse du prix des énergies fossiles et à quel point il est urgent d’en sortir. En effet, cette vulnérabilité n’est pas une fatalité, mais bien la conséquence des choix politiques des dernières décennies », conclut le rapport.

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