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Pour en finir avec la question rwandaise

ByVeritatis

Oct 19, 2022


La visite d’Emmanuel Macron au Rwanda (autrefois orthographié Ruanda), en mai 2021, a été l’occasion de relancer le débat sur les responsabilités de la France dans le terrible génocide perpétré en 1994 dans le « Pays des mille collines », petit pays de l’Afrique de l’Est. En cent jours, à partir du mois de juin, près d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants, très majoritairement d’ethnie Tutsi, furent massacrés.  Il faut bien entendu s’interroger sur les raisons de ce génocide et sur le rôle de la France avant et pendant cette période. Un des problèmes français, c’est notre incapacité à se pencher sur notre histoire. D’où la nécessité de comprendre les racines du mal avant de porter un jugement sur l’éventuelle responsabilité française.

Les racines ethniques et politiques du mal

Avec une certaine componction, Wikipedia définit les Tutsi comme un « groupe de population ». À l’évidence, il faut a minima parler d’ethnie, notion qui ne renvoie nullement à une race mais plus simplement à une communauté dont les membres se reconnaissent comme ayant des racines communes. Sans quoi, jamais le groupe antagoniste Hutu n’aurait entrepris une telle campagne ciblée de massacre. Quoi qu’il en soit, les Belges, longtemps en charge du pays, ont tiré de la différence Hutu/Tutsi un mode d’exercice de pouvoir. Les Tutsi étaient majoritairement éleveurs, et bien que  minoritaires en nombre (à leur maximum, 20%), avaient exercé le pouvoir via une monarchie très ancienne. Naturellement, les Belges ont utilisé ce pouvoir afin d’asseoir le leur. Ils qualifiaient même les Tutsi de « nègres blancs ». 

Les Tutsi, venu le temps des indépendances, manifestèrent leur volonté d’autonomie vis-à-vis de la puissance coloniale. Les Belges opérèrent alors une brutale volte-face  en s’alliant avec la majorité Hutu, substantiellement majoritaire. Ce choix eut comme conséquence la destruction de tout le système hiérarchique de la société nationale. Car on pouvait parler de nation, de pays, tous les habitants partageant en particulier, ce qui est rare en Afrique, une langue commune, le kinyarwanda, et à 80% un culte chrétien. C’est avec l’aide du clergé catholique, gérant l’enseignement et donc l’éducation des élites, que la Belgique opéra ce renversement lourd de conséquences.

S’en suivit une série de massacres inter-ethniques récurrents, majoritairement au préjudice des Tutsi, dès lors que la mathématique électorale ne pouvait que donner tous les pouvoirs au Hutu. On observera le même phénomène au Burundi voisin, également ancienne colonie Belge.

L’intervention internationale

Le pouvoir dictatorial de Juvénal Habyarimana, président hutu du Rwanda depuis 1973, s’appuiera sur la rivalité ethnique pour exercer son autorité. Ainsi encore en 1994, la carte d’identité rwandaise mentionnait l’appartenance ethnique. Un nombre non négligeable de Tutsi, régulièrement victimes de massacres, constitueront une diaspora dans les pays voisins, essentiellement en Ouganda. Leurs tentatives pour rentrer au pays se heurteront à une réaction forte de l’armée nationale, les FAR (Forces Armées Ruandaises) armées, aidées et conseillées par l’armée française.

La communauté internationale organisera des négociations entre les belligérants. Il s’en est suivi la conclusion des Accords d’Arusha, en août 1993. Le principe consistait à l’intégration des Tutsi dans l’organisation de l’État Ruandais. Outre que cette intégration se faisait à reculons de la part des deux communautés, ce processus se heurtait un un fondement majeur de la politique suivie jusque-là par Juvénal Habyarimana, c’est-à-dire la dénonciation des Tutsi comme fauteurs de trouble et ennemis du pays.

De ce fait, le président Habyarimana coalisera contre lui, dans son propre camp hutu une opposition qui n’acceptait pas le partage du pouvoir. Ce partage, en réalité sur le papier, ne pouvait satisfaire la communauté Tutsi, toujours victime de répression, ni une majorité de Hutu auxquels on avait désigné son ennemi depuis des décennies, les « cafards » Tutsi.

Dès lors, Paul Kagame, leader de l’opposition Tutsi, ne renoncera pas à la conquête de son pays, avec l’aide militaire et logistique de l’Ouganda, dirigé par Yoweri Museveni, indéboulonnable président depuis 1986. L’attentat du 6 avril 1994, au cours duquel l’avion des présidents ruandais et burundais était abattu, mettait fin à cette période transitoire. On ne saura probablement jamais qui en est l’auteur, de l’opposition extrémiste Hutu à Habyarimana ou des éléments Tutsi infiltrés. Ce qui est certain, c’est que ce crash donnera le feu vert au génocidaires. 

Le rôle de la France

Notre pays était fortement impliqué au Rwanda. Dès 1962, un accord de coopération était conclu entre les deux pays. Puis un « accord particulier » d’assistance militaire était signé entre les gouvernements français et rwandais le 18 juillet 1975 « pour l’organisation et l’instruction de la gendarmerie rwandaise », modifié en avril 1983, puis étendu aux « forces armées rwandaises » par avenant du 26 août 1992, alors même que les antagonismes et massacres croissaient. Autant dire que les liens entre la France et le Rwanda étaient forts dans la période précédant immédiatement le génocide.

En 1990, la France, à la faveur de l’Opération Noroît, dont la mission initiale consistait à protéger et évacuer les ressortissants occidentaux, avait en réalité apporté un appui aux forces rwandaises pour repousser la première tentative d’envahissement du pays par les forces tutsi à partir du nord. Les militaires français y feront ainsi des incursions, notamment à Ruhengeri. Ainsi, la France connaissait parfaitement la problématique du conflit Hutu/Tutsi et avait une expérience forte du terrain.

Pire encore, cette coopération sera maintenue après le déclenchement du génocide qu’évidemment la France ne pouvait ignorer. Tout l’appareil d’État rwandais, désormais détenu par les Hutu les plus radicaux, était mobilisé pour l’organisation de la répression sanglante. C’est Agathe Uwilingiyimana, premier ministre pourtant Hutu, qui sera assassinée avec son mari dans les premières heures du 7 avril 1994, peu après la mort du président Habyarimana. C’est la garde présidentielle qui commettra ce crime, suivi quelques heures plus tard par l’exécution de dix des quinze casques bleus, de nationalité belge, chargés de protéger le premier ministre.

Alors que les pires information circulaient à propos de l’engagement du génocide,  encouragé par la sinistre « Radio des Mille Collines », l’armée française continuera à porter assistance aux FAR dans leurs combats contre l’armée de Kagame, le Front Patriotique Rwandais (FPR). Cette offensive militaire du FPR était devenue une vraie course contre la montre, chaque jour faisant des dizaines de milliers de victimes du génocide.

Enfin l’opération Turquoise, est confiée à l’armée française par la résolution du 22 juin 1994 du Conseil de sécurité des Nations Unies avec pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force ». Malheureusement  cette opération, qui ne mettra même pas fin à l’assistance française aux FAR et ne cherchera pas à neutraliser le pouvoir génocidaire de Kigali, se limitera au sauvetage de populations isolées par de courageux militaires français. Pour le reste, Paris assurera l’exfiltration de quelques génocidaires importants du pouvoir de Kigali, dont la veuve du président Habyarimana, et l’accompagnement de l’essentiel des troupes des FAR et de leurs familles dans des camps de réfugiés en RDC voisine.

L’impossible exercice de mémoire

Quatre ans après les faits, l’Assemblée Nationale, sous pression d’une campagne de presse, institue une mission d’information parlementaire sur le Rwanda présidée par Paul Quilès. Son volumineux rapport accouchera des conclusions bien modestes, pointant seulement des « erreurs d’appréciation » et des « dysfonctionnements institutionnels ».

La problématique ne pouvait que resurgir dès lors que se multipliaient des témoignages accablants, notamment en provenance de militaires français, au sujet de l’indéfendable tolérance de Paris à l’égard du pouvoir Hutu de Kigali avant et après le génocide. Ainsi Guillaume Ancel expose très clairement les ambiguïtés de la politique française au Rwanda.

Emmanuel Macron créera la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, présidée par l’historien François Duclert. La conclusion de ce rapport est sans appel : les autorités françaises portent « des responsabilités lourdes et accablantes » dans la dérive ayant abouti au génocide des Tutsi en 1994.

La responsabilité de nos autorités est politique. Elles font preuve  d’« aveuglement » à l’égard d’un « régime raciste, corrompu et violent », alors que les « alertes » ne pouvaient pas être ignorées. « En France, à l’inquiétude de ministres, de parlementaires, de hauts fonctionnaires, d’intellectuels, il n’est répondu que par l’indifférence, le rejet ou la mauvaise foi », dit le rapport. Il ajoute : « Jamais, dans les archives consultées par la commission, un document n’atteste que le président rwandais ait été désavoué par son homologue français ». Le rôle de François Mitterrand est particulièrement pointé : « L’alignement sur le pouvoir rwandais procède d’une volonté du chef de l’État ». François Mitterand ne sera pas sensible au sort des Tutsi, et les sacrifiera pour maintenir l’influence de la France face à la pression anglo-saxonne que constituait Paul Kagame, pourtant francophile à l’origine.

S’il est clair que la France n’est pas politiquement complice du génocide rwandais, il est cependant démontré qu’elle a commis des fautes gravissimes. Il est piquant de noter qu’Agathe Habyarimana, la veuve du président, malgré une situation irrégulière sur le territoire français, y réside toujours, alors même que la logique de la démarche d’Emmanuel Macron, consistant à reconnaître la responsabilité de la France, devrait nécessairement conduire à son expulsion vers le Rwanda pour y répondre de ses actes. Ce n’est pas la moindre des persistantes ambiguïtés françaises dans le débat.



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