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« La RDC vit un drame humain avec plus de 10 millions de morts sans émouvoir l’humanité » Nicaise Kibel’Bel Oka

ByVeritatis

Oct 20, 2022


ENTRETIEN EXCLUSIF – Journaliste d’investigation, Nicaise Kibel’Bel Oka est auteur de plusieurs ouvrages dont la « Balkanisation de la RDC – mythe ou réalité » et « De la guerre identitaire au pillage des mines d’or de Kilo-Moto par des multinationales anglo-saxonnes ». Spécialiste des questions de sécurité, de défense et de terrorisme en Afrique centrale, il nous livre son analyse de la situation politique en République Démocratique du Congo (RDC).

FranceSoir : Alors que les yeux du monde sont tous obnubilés par l’Ukraine, d’autres foyers de conflits couvent dans le monde. On parle beaucoup de la balkanisation de la RDC et de puissances étrangères qui auraient un intérêt dans la désagrégation de votre pays. Qu’en est-il ? Quelles sont ces puissances ?

Nicaise Kibel’Bel Oka : En effet, les yeux du monde sont tournés vers l’Ukraine selon le principe du mort au kilomètre carré. La RDC vit un drame humain depuis près de 30 ans avec plus de 10 millions de morts sans émouvoir l’humanité. Cela, à la suite des guerres d’agression dont le Rwanda et l’Ouganda ne sont que des sous-traitants. Les grandes puissances anglo-saxonnes (les États-Unis et la Grande-Bretagne) sont les planificateurs de la balkanisation de la RDC. Ils veulent redessiner la carte de l’Afrique en pointant les zones utiles où on trouve des minerais stratégiques. Tout tourne autour des ressources naturelles dont regorge la RDC. 

FS : Observez-vous une dynamique dans l’augmentation des groupes armés dans le nord Kivu et la province d’Ituri ? Comment les classer ?

N.K.O. : L’activisme des groupes armés répond à une stratégie de pourrissement. Il faut montrer que la RDC est ingouvernable. On a créé des zones grises où l’État n’exerce aucun contrôle sinon partiellement. Malgré vingt ans de présence de MONUSCO (la mission la plus importante des Nations-Unies), les groupes armés naissent. De plus, ce qui est frappant est que des groupes armés locaux et étrangers sont assis sur des carrières minières qu’ils contrôlent. Ceux qui en tirent profit, c’est-à-dire les acheteurs qui sont les pays voisins et les destinataires, ne peuvent jamais vouloir la fin de l’insécurité. Cela répond de cette dynamique de « non-État » ou « d’État failli ». Tant que le plan existe, on créera toujours des groupes armés.

FS :  Sont-ils mieux armés depuis 2022 ? D’où proviennent leurs armes ? Une reprise du trafic d’armes en provenance du stock d’armes, sans précédent, concédé à l’Ukraine, via le Rwanda ou l’Ouganda, comme l’affirment certaines sources, est-ce crédible, vérifiable ?

N.K.O. : Le Secrétaire général des Nations Unies l’a déclaré récemment concernant les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda et l’Ouganda. Cela vaut pour tout le monde. Les groupes armés sont bien équipés en logistique de guerre. Les armes proviennent des marchands d’armes à travers le monde. Il est inconcevable que la pléthore d’ONG internationales qui ont assiégé l’est de la RDC y compris la MONUSCO, ne puissent pas donner la traçabilité des armes dans la région. Il est plus facile de pointer l’Ukraine ou la Chine, mais tout le monde sait que les marchands d’armes, y compris les mercenaires, sont partout. Ils entrent en RDC par les frontières devenues poreuses, le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi, le Sus Soudan, etc.

FS : Que pouvez-vous dire des ADF, en particulier ?

N.K.O. : Ceux qu’on nomme abusivement ADF sont un mouvement jihadiste qui a fait allégeance à Daech et qui constitue avec Al Sunnah du Mozambique la Province Afrique centrale de l’État islamique (IS-CAP). Leur vraie appellation est Madina at Tauweheed Wal Muwahedeen, en sigle MTM. Les moudjahidin de la ville sainte de Médine. Leur idéologie est fondée sur le 1er de cinq piliers de l’islam, l’unicité de Dieu, récitée à travers « La illah il Allah Mohammad rasoul Allah : Il n’y a de Dieu qu’Allah et Muhammad est son Prophète ». Ils se reconnaissent comme les soldats du califat. Ils ont développé l’extrémisme violent et tuent dans les environs de Beni et en Ituri. Leur réseau s’étend dans toute la région jusqu’en Afrique du Sud.

FS :  L’établissement au Rwanda d’une zone de réception de migrants réfugiés de la zone dite « Londonistan » peut-il affecter la zone orientale de la RDC ?

N.K.O. : Le problème dépasse tout entendement. Il est même surréaliste. Le Rwanda a un éternel problème d’espace et de démographie galopante avec une densité plus élevée au kilomètre carré. D’un côté, il cherche à grignoter de l’espace dans le Kivu, de l’autre, il veut accueillir des migrants sans se soucier de sa population qui erre à travers le monde. Ce qui est grave, c’est cette marchandisation de la personne humaine. Londonistan ? C’est encore grave si la Grande-Bretagne veut nous envoyer des migrants islamistes. En réalité, tout cela participe de ce plan de la balkanisation de la RDC. On ne veut pas de la RDC dans sa configuration du 30 juin 1960. Et on cherche la pire de solutions, les islamistes.

FS : Quelles seraient les conditions pour mettre fin à l’État de siège ?

N.K.O. : L’État de siège a été conçu comme réponse à l’insécurité dans les deux provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Certes, il y a eu des ratés dès le début avec des contestations, notamment des députés provinciaux qui se voyaient « voler » leur mandat. Toutefois, il faut comprendre l’état de siège dans un environnement global de recherche de la paix avec tout ce que cela implique comme problème. Voyez-vous, au moment où certains réclament la fin de l’État de siège, les rebelles du M23 aidés par le Rwanda ont pris le poste frontière de Bunagana. Faut-il y mettre fin ou le requalifier ? Je pense qu’il faut le requalifier et lui donner les moyens de sa politique en le limitant dans le temps avec évaluation. Il faut redéfinir les deux concepts, état de siège et opérations militaires, et trouver une sorte de jonction. Autrement, que ferait-on si demain, l’état de siège levé, les rebelles prenaient la ville de Goma ? Il faut dire que les voisins de la RDC ne lui facilitent pas la tâche. Tôt ou tard, il finira par être levé.





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