• jeu. Déc 1st, 2022

Dans les Monts d’Arrée, le pâturage contre les incendies


Monts d’Arrée (Finistère), reportage

La terre reste noircie, mais la molinie, cette graminée typique des landes, commence déjà à repousser et forme un joli tapis vert sous les premières pluies d’automne. Une image apaisante après le chaos de cet été. Dans le Finistère, 2 208 hectares ont brûlé dans les monts d’Arrée à partir du 18 juillet, soit 20 % du site Natura 2000 et 8 % de la totalité des landes et tourbières de Bretagne. Le sinistre le plus important dans le département depuis les grands incendies de 1976.

L’heure est désormais à la restauration de ces espaces naturels. Mais les travaux d’urgence [1], avant les grosses pluies d’automne, ne seront pas la seule réponse. La vie future de cet écosystème va aussi dépendre d’une transformation à long terme des pratiques agricoles. Car si le feu s’est étendu aussi vite, c’est notamment parce que les landes n’étaient plus entretenues. Le milieu s’était fermé et les landes rases avaient laissé place à des arbustes.

Rémy Thépaut parcourt une parcelle de lande qui doit être défrichée. © Jean-Marie Heidinger / Reporterre

Dans les monts d’Arrée, quelques dizaines d’agriculteurs utilisent déjà les landes, parfois de manière peu significative, notamment pour avoir un peu de litière pour les bêtes, quand d’autres le font avec beaucoup de conviction. Parmi eux, Jérémy Stéphan et Rémy Thépaut, sur la commune de Loqueffret. Les deux associés, installés en groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) depuis 2019, valorisent la lande de manière traditionnelle en y faisant paître leur troupeau. Ils se sont installés sur une exploitation de 150 hectares environ, dont 75 hectares de landes.

Leur parcours est original : après des années de vie professionnelle au sein d’une grosse coopérative, ils ont voulu partir sur un projet plus personnel, renouer avec certaines valeurs et valoriser les paysages des monts d’Arrée à leur manière. Les deux hommes ont un atelier volailles de chair, leur seconde production, et une activité de bovins allaitants pour la viande. Le tout en bio et en vente directe.

Le Gaec des Landes celtes travaille principalement avec de la race bovine à viande élevée sur la lande l’été et sur prairie le reste de l’année. © Jean-Marie Heidinger / Reporterre

De leur parcelle principale, en haut du Menez Keryevel, la vue est imprenable sur le réservoir de Saint-Michel, en bas, et les crêtes rocheuses des monts d’Arrée, au nord. Les bruyères et les molinies crissent sous les pieds, frottent et piquent parfois à travers les pantalons, et compliquent la marche. Les 45 bœufs qui y paissent (presque exclusivement des Charolais, avec quelques Aubrac et croisés Salers) y grandissent tranquillement. « Ici, nous sommes sur une lande de 65 hectares », décrit Jérémy Stéphan. « Ou plutôt une mosaïque de landes, avec une partie entretenue par la fauche, une par le pâturage, et la dernière qui demande une restauration. »

Des bovins quatre mois dans la lande

« On utilise la lande quatre mois dans l’année, de juin à septembre, là où la molinie est la plus verte. Cela permet d’entretenir l’espace naturel et de garder une lande assez rase », complète son associé Rémy Thépaut. De la première quinzaine de juin à la fin août, les bêtes broutent la molinie, des jeunes ajoncs et un peu de bruyère. À la fin du mois d’août, elles vont sur une autre parcelle de lande, sur une commune voisine. Elles repassent enfin sur des prairies classiques après le mois de septembre. « On privilégie la croissance lente. Les animaux pâturent et profitent de ce que peut leur donner la lande en recréant de la biodiversité, et en créant aussi des lignes de pare-feux… On voit bien que c’est beaucoup plus vert que de la lande fermée, enfrichée, avec de l’ajonc qui peut devenir jaune-marron et, malheureusement, faire un excellent combustible. »

Le gyrobroyage se pratique avec une machine spécifique et permet d’entretenir les parcelles de landes. © Jean-Marie Heidinger / Reporterre

En travaillant ainsi, les deux éleveurs mettent leurs pas dans des traces un peu effacées qui remontent à plusieurs siècles. Car la lande bretonne a une origine agropastorale, très liée à l’action de l’homme. Ce sont des communautés religieuses — et les paysans qui travaillaient pour elles — qui ont façonné ces paysages des monts d’Arrée à partir du Moyen Âge.

En Bretagne, dès le XIIᵉ siècle, un système original, la quévaise, permettait à des communautés religieuses de mettre des terres à disposition des paysans qui devaient en contrepartie les défricher. Le paysage actuel a été façonné progressivement ainsi, par la main de l’homme… Jusqu’au XXᵉ siècle, où la révolution agricole bretonne de l’après-guerre et l’exode rural ont modifié, voire arrêté par endroit, ces traditions paysannes. Et la biodiversité s’en est trouvée modifiée.

La parcelle de lande au premier plan a été fauchée donc entretenue, diminuant le risque d’incendie. © Jean-Marie Heidinger / Reporterre

Quand Rémy Thépaut et Jérémy Stéphan se sont installés au Gaec des Landes celtes, ils ont choisi le bio tout en gardant certaines pratiques agronomiques qu’ils avaient observées dans l’agriculture conventionnelle. Et en particulier cette gestion fine de la parcelle en mosaïques. « Le fait de créer des mosaïques, c’est-à-dire des parcelles qui sont rases et d’autres qui sont plus hautes, est beaucoup mieux pour la biodiversité. Quand la lande devient trop épaisse, on la fauche pour l’exporter et faire de la litière pour les bovins. Le reste du temps, elle est pâturée pour garder la densité la plus basse possible avec les bêtes, quatre mois dans l’année », précise Rémy Thépaut.

La biodiversité dont l’agriculteur parle, c’est d’abord la flore typique de ce milieu pauvre en minéraux. C’est aussi le maintien, voire le retour, d’une certaine faune. Les insectes et les reptiles, par exemple, et aussi certaines espèces d’oiseaux comme le busard Saint-Martin ou le courlis cendré, un oiseau limicole qui utilise la lande rase pour faire son nid.

La lande se compose principalement de molinie, bruyère et ajoncs. © Jean-Marie Heidinger / Reporterre

La restauration de cet écosystème est justement l’objectif du programme européen Life Landes d’Armorique. Lancé en 2021, pour cinq ans, il vise à restaurer 200 hectares de landes dans le département du Finistère — parmi lesquels se trouvent les terres de Rémy Thépaut et Jérémy Stéphan. Avec ce programme, le Parc naturel régional d’Armorique (PNRA, qui le porte localement) peut rouvrir des parcelles de landes à destination des agriculteurs. Selon le Parc, 1 300 hectares de landes sont déjà engagées en mesure agro-environnementales et climatiques dans les Monts d’Arrée depuis 2015.

« Pour nous, l’idée est de prioriser les parcelles où il n’y a plus de gestion », explique Yves-Marie Le Guen, en charge du programme Life. « L’idée est de voir avec l’agriculteur les landes qu’il ne peut plus utiliser aujourd’hui, parce que la végétation est trop haute, que les bêtes ne peuvent plus entrer dans la parcelle, ou alors parce que la parcelle est très empierrée et qu’il peut casser son matériel quand il vient faucher. » Un conventionnement est passé entre le PNRA et l’agriculteur. Ce dernier s’engage à maintenir ouverte la parcelle de lande en suivant des bonnes pratiques agro-environnementales.

Rémy Thépaut déplace les bêtes d’une parcelle à une autre afin qu’elles aient de la nourriture fraîche. © Jean-Marie Heidinger / Reporterre

Le Gaec des Landes celtes a ainsi signé un contrat de pâturage extensif avec le Parc naturel régional d’Armorique, avec des règles sur une densité maximum de bêtes à l’hectare, ou encore sur l’entretien des surfaces… Dans le cadre du Life, le Parc d’Armorique est intervenu cet automne sur les terres de l’exploitation agricole pour rouvrir à l’aide d’une machine une quinzaine d’hectares de landes qui s’étaient refermées. Et qui seront de nouveau pâturées dès l’année prochaine !

Les deux éleveurs travaillent aussi en partenariat avec l’association environnementale Bretagne vivante qui suit l’évolution du milieu. « La lande fait partie intégrante de notre exploitation parce qu’elle est au milieu de nos terres. C’est le carrefour de l’exploitation. On se doit de l’entretenir et d’en profiter », insiste Jérémy Stéphan. « Notre but est de maintenir un milieu autonome et riche, et nous avons réussi à créer une activité économique viable en vivant sur notre territoire et en le façonnant », complète Rémy Thépaut. « Nous ne sommes pas là en rêveurs ! »


Notre reportage en images :

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