• mar. Déc 6th, 2022

ils marchent 4 jours contre l’autoroute A69


L’apparition des pelleteuses, à l’aube de l’automne, a fait grimper la tension d’un cran. Aux portes de Castres, dans la bourgade de Soual, des dizaines de tranchées quadrillent désormais de vastes champs. Creusées dans le cadre des fouilles archéologiques préventives, elles sont les premières balafres d’un chantier qui doit voir le jour dès 2023 : la construction d’une autoroute reliant Toulouse à la sous-préfecture tarnaise.

Le 21 octobre, les militants opposés à ce projet titanesque ont entrepris un pèlerinage de 54 kilomètres, qui s’achèvera le 24 octobre sur le parvis de la sous-préfecture castraise. Quatre jours durant, ils vadrouillent et campent sur le tracé envisagé pour l’A69. « Cette grande marche, à travers forêts et prairies, est l’occasion de prendre physiquement conscience de l’ampleur des futurs dégâts », témoigne à Reporterre Geoffrey Tarroux, du collectif La voie est libre.

Hasard de calendrier ? Au même moment, la Première ministre Élisabeth Borne avait annoncé une visite dans le Tarn pour tenir un discours, promis « fondateur », sur la transition écologique. « Quand on a appris ça, on s’est dit : “Victoire !” Elle va déclarer la nécessité impérative de renoncer au projet, ironise l’opposant. Leur faculté à assumer d’exceptionnelles contradictions me fascine. » Bien entendu, la locatrice de Matignon n’a pas annoncé la fin de l’autoroute ; elle a d’ailleurs annulé sa virée tarnaise, pour cause d’actualité parlementaire mouvementée. En 2019, alors ministre des Transports, elle avait d’ailleurs qualifié la future infrastructure de « priorité nationale », avant que Jean Castex ne valide le projet.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

Des autorités indépendantes critiquent le projet

Alors où en est-on ? Aux yeux du collectif anti-A69, il y a urgence à agir. Le 16 avril, entre les deux tours de la présidentielle, le contrat définitif de concession a été signé par le groupe de travaux publics, NGE (Nouvelles générations d’entrepreneurs). Désignée par l’État, cette entreprise doit gérer la construction et l’entretien de l’autoroute en échange de la perception des péages. Or, celle-ci n’a plus qu’à obtenir l’Autorisation environnementale avant de démarrer le chantier.

La partie d’échecs semble toucher à sa fin… Deux récents rapports d’autorités indépendantes ont fait resurgir une lueur d’espoir : de quoi freiner l’obtention de la fameuse autorisation ? Les militants l’espèrent. Le 12 septembre, le Conseil national de protection de la nature (CNPN) a émis un premier avis défavorable : « Ce dossier s’inscrit en contradiction avec les engagements nationaux en matière de lutte contre le changement climatique », précisait notamment l’instance d’expertise dans ses conclusions. Bis repetita le 6 octobre, avec l’Autorité environnementale. L’argumentaire de celle-ci est sans appel, nouvel avis défavorable : « Ce projet routier, initié il y a plusieurs décennies, apparaît anachronique au regard des enjeux et ambitions actuels de sobriété, de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de la pollution de l’air, d’arrêt de l’érosion de la biodiversité et de l’artificialisation du territoire et d’évolution des pratiques de mobilité. »

Action contre l’A69 du collectif La voie est libre, à Toulouse, le 27 septembre 2022. © Alain Pitton NurPhoto via AFP

Pour le collectif La voie est libre, continuer de soutenir la réalisation de l’A69 au lendemain de ces deux publications constituerait un « acte grave de déni climatique » des décideurs. L’adjectif « anachronique », employé par le CNPN, semble tout adapté, si l’on se plonge dans l’historique du projet. Le dossier traînerait en effet dans les tiroirs du gouvernement depuis le milieu des années 1980. À cette époque, le richissime président des laboratoires pharmaceutiques Pierre Fabre murmurait déjà à l’oreille de son ami Jacques Chirac son désir de relier son siège castrais à ses sites de recherche et de production toulousains. Quarante ans plus tard, si la situation climatique a bien changé, le projet est resté intact.

Destruction de 474 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels

Les conséquences environnementales de ce tronçon autoroutier sont multiples, pour un gain de temps estimé à quinze minutes par les opposants. Les travaux conduiront à la destruction de 474 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels, dont des zones Natura 2000. Ceci est en contradiction directe avec le besoin impérieux de stopper l’artificialisation des sols, objectif défini par la loi Climat.

Du village de Gragnague à celui de Vendine, soit plus d’un tiers du tracé, la future autoroute se trouvera par ailleurs en zone inondable. Pour y remédier, le concessionnaire a donc décidé de surélever l’infrastructure. « Pour se procurer le remblai nécessaire, ils voulaient créer des carrières dans le coin, précise Geoffrey Tarraux. Sentant la grogne monter, ils y ont finalement renoncé. Alors comment vont-ils faire ? Le mystère est entier. » Une chose est sûre, ce rehaussement de la route constituera une barrière supplémentaire à l’écoulement de l’eau, augmentant ainsi la fréquence et l’intensité des inondations.

L’aller-retour Toulouse-Castres coûtera entre 15 et 20 euros

Le budget global alloué à la construction de la 2×2 voies s’élève à 480 millions d’euros, soit près de 9 millions d’euros par kilomètre. Pour rentabiliser son affaire, l’entreprise NGE entend placer la barre haut concernant les frais de péage. L’aller-retour Toulouse-Castres coûterait ainsi entre 15 et 20 euros. En comparaison, celui entre Toulouse et Albi coûte 3,20 euros pour une distance similaire. « Ce projet est antisocial ! Les personnes aux faibles revenus ne pourront jamais se payer une telle somme pour se rendre au travail », déplore le militant.

Autre source d’agacement : au début des années 2000, l’argent des contribuables a permis la construction de deux contournements routiers, en bordure des villages de Soual et de Puylaurens, pour un montant de 55 millions d’euros. Ces rocades, jusqu’alors gratuites, seront bientôt intégrées à l’A69 et deviendront donc payantes : « Bon nombre de véhicules vont se rabattre sur le seul itinéraire de substitution existant, à savoir les centres-bourgs, anticipe auprès de Reporterre Sylvie Baune, membre de l’Union Protection Nature et Environnement du Tarn (Upnet). Ce sera le retour des nuisances, des problèmes sanitaires et d’une forte accidentologie. »

Lors du FestiVad, en 2021, deux enfants jouent à proximité du terrain de foot proche de l’endroit où l’autoroute A69 passera. © Alain Pitton/Reporterre

Une alternative existe

Au regard des études menées par la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), le trafic de la future A69 ne dépassera pas les 9 000 véhicules par jour en 2024. Suffisant pour légitimer la création d’une 2×2 voies ? Pas vraiment. Selon le Commissariat général à l’investissement (CGI), « une autoroute à 2×2 voies peut supporter plus de 40 000 véhicules par jour en condition normale de circulation ». Dans l’hypothèse d’une augmentation du trafic de 2 % par an, il faudrait ainsi attendre plus de soixante-dix ans pour que l’infrastructure soit pleinement justifiée.

« Le coût des carburants qui explosent, le télétravail qui se démocratise, le Giec qui nous appelle à réduire notre empreinte carbone, la tendance à la relocalisation… Tout va dans le sens d’un monde avec moins de voitures, poursuit Sylvie Baune. Quelle idée de vouloir faire une autoroute aujourd’hui ? »

Les opposants s’indignent d’un projet à 480 millions d’euros, sachant qu’une alternative existe. La voie est libre

Loin d’arriver les mains vides, les opposants à l’A69 défendent depuis 2007 un projet alternatif mûrement réfléchi : le réaménagement de la RN126. Cette nationale emprunte exactement la même trajectoire que la future A69. Seule différence ? Elle est gratuite, comprend dix points d’entrée supplémentaires… mais on y roule moins vite. « Il suffirait d’y ajouter quelques créneaux de dépassement, ajoute la militante. Cela améliorerait le temps de trajet, pour une emprise foncière cinq fois inférieure à celle de l’autoroute. » Financée par les collectivités locales, une étude a appuyé l’intérêt et le sérieux de cette alternative.

La longue marche, ponctuée d’happenings, de concerts, de débats et de bivouacs, s’achèvera par la remise d’un trophée symbolisant les conséquences dévastatrices qu’engendrerait l’autoroute au locataire de la sous-préfecture castraise. Contactée par Reporterre, l’administration n’a pas donné suite.

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