• mer. Déc 7th, 2022

Affaire Julien Bayou : les femmes parlent


Il n’est jamais facile de prendre la parole pour une femme qui s’estime victime de violences psychologiques. C’est encore plus compliqué quand votre histoire a été déballée dans toute la presse sans que personne n’ait connaissance des faits. Depuis plusieurs mois, Reporterre enquête sur « l’affaire Julien Bayou », député Europe Écologie-Les Verts (EELV) et ex-secrétaire national du parti. Nous avons rencontré plusieurs de ses anciennes compagnes qui lui reprochent des faits d’emprise, d’humiliations et de mensonges. Malgré la pression qu’elles ont subie ces dernières semaines, ces femmes ont accepté de nous livrer leur témoignage afin que leurs voix soient entendues. Contacté par Reporterre, Julien Bayou n’a pas répondu à nos questions.

L’une des femmes interrogées, qui a fait deux tentatives de suicide, évoque des violences psychologiques. Une autre femme nous raconte sa violente dépression après sa relation avec Julien Bayou. D’autres encore, qui préfèrent rester anonymes, nous ont témoigné de leur malaise face à un homme qui leur semble instrumentaliser sa position dans un objectif de prédation. Car il ne s’agit pas d’une simple histoire privée de rupture malheureuse. Cela révèle les mécanismes de domination à l’œuvre dans de nombreux couples.

Nous avons tout d’abord rencontré Agathe [*], l’ex-compagne de Julien Bayou évoquée par Sandrine Rousseau dans l’émission « C à Vous » le 19 septembre. Agathe a croisé d’abord Julien Bayou début 2016. Elle avait sept ans de moins que lui et venait tout juste d’adhérer aux Verts. Alors qu’elle l’annonçait sur Twitter, Julien Bayou lui écrit un message privé pour lui proposer un verre. À l’époque, il était en couple avec Jeanne [*], qu’il dénigrait et surnomme « la goudoue refoulée » [1], selon un courriel que nous avons pu consulter. Il expliquait également qu’il n’aimait pas Jeanne, qu’elle n’était pas la femme de sa vie, ni la future mère de ses enfants.

Un an et demi plus tard, Agathe et Julien Bayou ont commencé à se fréquenter. Il était toujours avec Jeanne dans ce qu’il assurait être une relation libre. Agathe se trouva embarquée dans un ascenseur émotionnel. « Il me disait que je l’obnubilais, puis disparaissait, revenait, me faisait grimper sur les toits de Paris pour une soirée ô combien romantique sous les étoiles. Il me disait qu’il n’y avait qu’avec moi qu’il se sentait comme ça, qu’il n’avait jamais connu ça, puis il disparaissait de nouveau. »

En août 2018, après deux mois sans nouvelles, il lui annonça sa rupture avec Jeanne. Le mois suivant, il présenta Agathe à des amis du collectif Jeudi noir [2] comme « sa chérie ».

Très rapidement, Agathe a eu l’impression de devenir folle. « Il jouait avec ma mémoire, sur ce qu’il me disait, sur ce que j’avais entendu. » Elle s’en ouvrit d’ailleurs à Julien Bayou dans divers SMS et courriels que nous avons pu consulter. « Pendant un temps, poursuit Agathe, je me suis dit qu’il devait avoir un Alzheimer précoce. Mais petit à petit, c’est de mes souvenirs à moi, de ma réalité à moi, que je commençais à douter. » La jeune femme estime désormais avoir été mise sous emprise. « Je supportais de moins en moins ses contradictions, j’essayais d’argumenter, d’expliquer en quoi telle situation me faisait souffrir, pourquoi je vivais telle autre chose comme une humiliation… »

Agathe explique qu’elle se heurtait systématiquement à de la froideur, une absence de réponse et d’empathie de Julien Bayou, et que ce comportement incompréhensible, versatile et déstabilisant pouvait la plonger dans des scènes d’angoisse, de détresse ou de colère. « Et face à l’absence de réponse, d’empathie, je partais de plus en plus vite au quart de tour », poursuit Agathe.

Le confinement réveille ses traumatismes

L’un des évènements les plus traumatisants de sa relation a eu lieu au printemps 2020. Quelques années auparavant, en 2017, Agathe travaillait en prison et avait subi une altercation tellement violente avec un détenu radicalisé qu’elle avait cru « mourir ce jour-là » [3].

Avant le confinement, elle a été retrouvée sur les réseaux sociaux par un djihadiste. Elle redoutait qu’il s’agisse de l’homme qui l’avait agressée à l’époque. Complètement paniquée, elle chercha à fuir Paris. Une amie, Florence [*], lui a prêté sa maison. Julien Bayou a demandé à Agathe qu’un couple d’amis vienne se confiner avec eux. Alors qu’ils étaient réunis, elle apprit que la femme était l’une des survivantes du Bataclan. Le traumatisme de cette dernière faisait écho à celui d’Agathe, qui se sentit dès lors incapable de sortir de sa chambre. Elle se heurta à l’indifférence de Bayou qui, d’après elle, lui dit avoir « oublié » qu’elle avait besoin de fuir le sujet. « Il me dit que puisque c’est fait, il fallait que ça me glisse dessus », raconte Agathe.

« Elle m’envoyait beaucoup de SMS pour me dire qu’elle souffrait. Elle avait si peur que parfois, la nuit, elle se réveillait en entendant ce qu’elle pensait être des bruits de pas sur le gravier », raconte Florence. À l’époque, Agathe ne pouvait pas quitter cette maison. « Mes revenus étaient ridicules comparés à ceux des trois autres [Julien Bayou et le couple d’amis]. J’étais la seule sans permis. J’étais coincée. Et je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû moi quitter une maison que Florence m’avait prêtée alors que je cherchais à fuir Paris. »

Nicolas [*], qui connaît Julien Bayou de longue date, témoigne qu’à l’automne dernier, le député s’est longuement épanché sur sa relation avec Agathe. « Il me disait que leur relation était devenue très difficile. Qu’Agathe était devenue bipolaire suite à une agression vécue en prison dans le cadre de son travail quelques mois auparavant. » Cela expliquerait qu’ils n’aient jamais eu d’enfant ni de relation stable : « Dû à la maladie [la bipolarité] [4] et à l’âge d’Agathe […], il disait qu’il était trop tard pour imaginer avoir des enfants dans de telles conditions. »

Le nom de l’homme qui l’a violée sur le site de campagne

Un autre évènement a bouleversé la jeune femme. Durant les élections régionales de 2021, Julien Bayou a demandé à Agathe son avis sur son site internet de campagne [5]. Elle a ouvert la page et découvert parmi les soutiens le nom d’un l’homme qui l’avait violée quelques années auparavant. « Quand je lui ai fait remarquer, il m’a dit qu’il avait vu, oui, mais qu’il avait visiblement oublié d’enlever le nom. Je lui ai demandé d’écrire à cet homme pour lui dire qu’il ne voulait pas de son soutien. Mais il a refusé. J’étais sidérée. Comment pouvait-il avoir oublié une chose pareille ? Pourquoi n’avait-il pas vérifié plutôt que de prendre le risque de me violenter ? J’en suis venu à me demander s’il ne faisait pas exprès de me faire revivre mes traumatismes. »

Pour Agathe, il était désormais clair qu’il s’agissait de « faux oublis », tels que présentés par la psychiatre Marie-France Hirigoyen dans son livre Le harcèlement moral — La violence perverse au quotidien, comme caractéristiques des violences psychologiques.

La psychologue qui suit Agathe depuis janvier 2022, et qui est spécialisée en neuropsychologie et psychotraumatologie, confirme : « Avoir son conjoint qui “oublie” le nom de notre violeur, comment est-ce possible de faire une bourde pareille ? Ces comportements ne peuvent être balayés sous cette excuse de l’oubli. Ce sont des violences psychologiques. »

Agathe est sortie de cette relation très abîmée psychologiquement. « Ses symptômes correspondent à de nombreux critères d’un état de stress post-traumatique », assure sa psychologue. La jeune femme souffre de comportements dissociant qui s’accompagnent de conduites autoagressives, lesquelles ont commencé quelques mois avant sa rupture. « Dans des moments d’angoisse très forts, elle se fait du mal en se frappant la tête. C’est le seul moyen de faire disjoncter son cerveau émotionnel, pour produire des hormones qui l’anesthésient et qui lui permettent de supporter la douleur psychique, poursuit sa psychologue [6]. »

Dans son interview au journal Le Monde, deux semaines après que l’affaire ait pris un tour médiatique, Julien Bayou s’est défendu : « Je n’ai jamais commis de violence psychologique à l’égard de mon ex-compagne. »

La fausse couche et l’impossible deuil

À l’automne 2021, Agathe est tombée enceinte, mais a fait une fausse couche avant d’avoir eu le temps de l’annoncer à son compagnon. Elle ne lui en a rien dit sur le moment. « J’avais peur qu’il m’en veuille, et surtout qu’il minimise ma souffrance, comme il le faisait à chaque fois. Alors j’ai géré toute seule, convaincue que ce serait moins violent que s’il me refusait son aide. » Mais la jeune femme allait très mal et Julien Bayou finit par la quitter par un message sur WhatsApp fin novembre. Un mois plus tard, alors qu’ils étaient séparés, Julien Bayou invitait sur Twitter sa communauté à prendre soin de leurs proches.

Atterrée, elle lui annonça sa fausse couche avant de réclamer un petit rituel pour le bébé. Il a mis plusieurs mois à accéder à sa requête. « Je souffrais atrocement. Je l’ai relancé, je cherchais à lui expliquer en quoi c’était important pour moi. Il promettait, puis me disait qu’il fallait que je respecte ses limites, qu’on n’était plus ensemble. Alors je culpabilisais. Il dit qu’il n’avait pas compris, que j’avais mal expliqué les choses. C’était une torture psychologique. Je n’avais pourtant pas l’impression de demander la lune. Je voulais juste poser un acte, quel qu’il soit, pour pouvoir enfin faire mon deuil de ce bébé. » Julien Bayou a fini par se joindre à elle pour un rituel d’adieu.

Alexis, qui a passé six ans en couple avec Agathe, confirme qu’avant de rencontrer Julien Bayou elle était une jeune femme « très solaire et joyeuse. De ces personnes qui aiment sauter dans les flaques d’eau et qui ont gardé leur côté enfantin. C’est la personne la plus résiliente que j’ai rencontrée dans ma vie. Qu’elle soit ainsi aujourd’hui montre que des choses violentes lui sont arrivées ». Alexis a d’ailleurs cherché à comprendre pourquoi Agathe n’arrivait pas à quitter Julien Bayou, alors qu’elle semblait si malheureuse avec lui. « Elle lui avait fait une promesse, celle de ne jamais l’abandonner. Elle avait du mal à expliquer pourquoi, mais c’était indépassable. »

Cette promesse, Agathe l’a faite à Julien Bayou en février 2019. À l’époque, elle se croyait en couple exclusif. Il l’invita chez lui pour célébrer la Saint-Valentin. Elle tomba alors sur une culotte qui ne lui appartenait pas et s’emporta. Plusieurs confidents d’Agathe nous ont raconté la scène, qu’elle évoque à différentes reprises dans des messages que nous avons pu consulter. Julien Bayou lui avoua fréquenter « cinq à dix » autres femmes sans forcément se protéger. Agathe se réfugia en pleurs chez des amis, qui lui conseillèrent de faire rapidement des tests et de ne plus le voir. Mais Julien Bayou dit croire qu’il était en relation libre, évoquant la mort de sa mère, décédée lorsqu’il était jeune. « Il m’expliqua que cela avait créé chez lui une peur de l’abandon puis a fondu en larmes. Il me dit que j’allais l’abandonner comme elle, explique Agathe. Et je me suis retrouvé à promettre que non, ce ne serait pas mon cas. »

La mort de sa mère est un épisode qui revient souvent dans les témoignages des femmes que nous avons interrogées. Les sociologues spécialistes des violences conjugales Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur parlent d’un « chantage affectif basé notamment sur le décès de sa mère ».

Agathe n’est pas la première femme à s’être inquiétée des relations sexuelles non protégées que Julien Bayou a avec d’autres femmes. L’une des femmes que Reporterre a interrogées se croyait également en relation exclusive, et avait arrêté de se protéger. « Ce n’était pas clair qu’il couchait avec d’autres femmes. » Elle a contracté une infection sexuellement transmissible (IST) : le papillomavirus, qui dans certains cas, peut déclencher des cancers. Dans 90 % des cas, ce virus est éliminé spontanément par l’organisme dans les deux ans de la contamination. Mais parfois, cela peut être plus grave. « J’ai été opérée deux fois [en lien avec le papillomavirus], car j’ai des antécédents de complications dans ma famille et je suis encore suivie tous les six mois. Il est clair que cet homme ne fait pas attention à la santé sexuelle de ses partenaires. Pourtant, je ne considère pas cela comme une violence au sens strict », nous confie cette femme.

Deux tentatives de suicide

En avril 2022, Agathe a fait une première tentative de suicide après avoir appris que des militantes s’inquiétaient pour les nouvelles fréquentations de Julien Bayou. Peu après, la porte de l’immeuble de celui-ci a été taguée : « Julien Bayou ta bite c’est un égout à MST » [7].

Selon un échange SMS que nous avons pu consulter, Julien Bayou a écrit à Agathe ne pas comprendre de quoi il s’agissait. Agathe lui rafraîchit la mémoire : « Moi on m’en avait déjà parlé en 2018 des IST. Donc ça [les contaminations] doit remonter à avant ça. Protège-toi et essaye vraiment d’être “sérieux” niveau meufs. Ça va se tasser. »

Le 30 juin 2022, elle a fait une seconde tentative de suicide après avoir envoyé une lettre à plusieurs membres d’EELV dans laquelle elle faisait part de sa volonté de « mourir pour protéger les autres. Pour que quelqu’un se décide à poser les questions, écouter les réponses. Ne pas nous isoler nous. Et l’éloigner des lieux de pouvoir et de militance ».

Ce soir-là, la militante féministe Caroline De Haas a échangé des messages avec Fatima Benomar, autre militante féministe. Toutes les deux connaissent bien Agathe. « À 22 heures, Fatima m’a demandé d’appeler les pompiers, car Agathe avait avalé sa boîte d’antidépresseurs, précise Caroline De Haas. Je l’ai alors appelée vers 22 h 10 et je lui ai parlé jusqu’à l’arrivée des pompiers. Elle venait d’apprendre quelque chose et elle était en totale crise de panique. » Le lendemain, Caroline De Haas a reçu un courriel envoyé par Julien Bayou à plusieurs personnes, dont Jeanne, son ex-compagne. Il écrivait : « J’ai immédiatement prévenu les pompiers et les voisines, elle est entre de bonnes mains, elle a été emmenée consciente à [l’hôpital le plus proche] pour des analyses. » Reporterre a contacté les voisins, qui confirment avoir été appelés par Julien Bayou le soir de la tentative de suicide.

Agathe, qui a subi un lavage d’estomac et a passé une semaine à l’hôpital, y voit une « tentative de minimiser » son acte. Très en colère, elle lui a envoyé un courriel dans lequel elle écrit : « Je vais m’arranger pour que tu sois mis hors d’état de nuire. Tu as oublié qui j’étais mais puisque je ne suis pas morte ne t’inquiète pas, ou plutôt inquiète toi. Je vais revenir, et en force […]. La chute va être douloureuse. »

Il n’empêche que c’est également le mail de Julien Bayou qui a convaincu Jeanne de témoigner dans cette enquête. « Lorsque je l’ai reçu, j’ai demandé à Fatima qui avait géré la tentative de suicide d’Agathe. Elle m’a répondu : “Moi et Caroline De Haas”. Je réalise alors la monstruosité de l’affaire. Instrumentaliser la tentative de suicide de quelqu’un pour se faire passer pour héros, ce n’est pas juste préserver son image dans une rupture. Là, c’est carrément dégueulasse. Il y a vraiment quelque chose de machiavélique », estime Jeanne.

Jeanne : entre privé et professionnel

Jeanne a rencontré Julien Bayou en 2015 dans un cadre professionnel. Elle avait 25 ans et était encore étudiante juriste. Il était déjà élu régional, avait 35 ans. Jeanne s’était engagée pour la cause climatique et s’intéressait à la politique, mais elle hésitait entre le Parti socialiste, Génération écologie et EELV. Un soir, Julien Bayou lui proposa d’aller dîner. Elle accepta et entama alors une relation qui est devenue officielle à l’automne 2015. Rapidement, il lui confia qu’il souhaitait construire une famille, avoir des enfants, mais qu’il n’avait jamais pu y arriver à cause de la mort de sa mère. Il lui promit qu’elle était la bonne personne pour lui après de nombreuses relations amoureuses sans succès.

Au cours de leur relation, Jeanne se rendit compte qu’il la trompait. L’épisode qui l’a durablement marquée se déroula lors d’un rassemblement écologiste. Elle le surprend en train d’embrasser une autre femme, Claire [*], durant une soirée organisée au logement qu’ils avaient loué avec d’autres militants. Niant d’abord en bloc, il lui promit ensuite que c’était la dernière fois. Quelques mois plus tard, alors que le souvenir était encore douloureux, Julien Bayou intégra Claire à son équipe de campagne des législatives de 2017. Jeanne, qui travaillait aussi bénévolement sur la campagne, le supplia de ne pas le faire. « C’était une espèce de torture psychologique permanente pour moi de me souvenir de sa trahison et surtout de savoir qu’en fait, ils avaient sûrement encore une histoire. Je lui dis que cette situation n’était pas tenable, il me répondit que j’étais folle, excessive et paranoïaque. » Une pression d’autant plus difficile à supporter qu’elle s’impliquait à 200 % dans la campagne. « Cette situation entretenait un état de fébrilité chez moi, dont il était parfaitement conscient. Je n’en dormais plus, il me poussait à des extrêmes, émotionnellement parlant. »

À l’été 2018, durant une soirée, elle surprit Julien Bayou en train de draguer ostensiblement une autre femme en sa présence et devant tous leurs amis. Ce fut l’humiliation de trop. Jeanne songeait à se séparer, mais peinait à franchir le pas. « En le quittant, j’avais peur de devenir une paria chez les Verts, d’être blacklistée. Je devais choisir entre continuer à subir cette souffrance émotionnelle ou perdre tout ce pour quoi j’avais travaillé ces dernières années passées dans son ombre à écrire les recours et soutenir ses campagnes. »

En effet, durant toute la durée de leur relation, Jeanne contribua largement à la rédaction des nombreux recours juridiques lancés par Julien Bayou. « Nous mélangions le travail et les sentiments. Il y avait une forme de collaboration qui se mit en place parce qu’on est tous les deux passionnés de droit, et que ce qui me motive, c’est d’agir pour défendre les causes qui me tiennent à cœur. Mais en même temps, c’est lui qui engrangeait tous les honneurs, faisait les interviews avec la presse et il y avait une forme d’invisibilisation de mon travail et de mon engagement peut-être trop candide à ses côtés. »

Jeanne avait d’ailleurs parfois l’impression d’être utilisée comme un pion. « Je cumulais certains postes au sein du parti et je ne savais même pas pourquoi. J’ai réalisé que j’avais été placée pour défendre les positions de Julien. J’étais un simple pion sur son échiquier politique. »

À la fin de leur relation, en 2018, le couple partit en vacances pour tenter de recoller les morceaux à la suite de leurs nombreuses disputes quant aux infidélités de Julien Bayou. Pendant leur voyage, il décida de lancer un recours contre un industriel de l’agrochimie et demanda l’aide de Jeanne. « On a passé des heures devant l’ordinateur, enfermés dans la chambre d’hôtel, à écrire le recours. Je l’écrivis en pleurant toutes les larmes de mon corps. Alors que pour lui, la décision était prise [de se séparer à cause de son incapacité à s’engager], moi je me disais que si je l’aidais, peut-être que ça nous rapprocherait… »

La relation entre Jeanne et Julien Bayou s’est forgée sur une inégalité dans leur relation, comme estiment les chercheurs Gwénola Sueur et Pierre-Guillaume Prigent : « Il exploite le travail de militantes, qui sont d’autant plus isolées que leur travail n’est pas reconnu et approprié par Bayou. Si elles le quittent, elles savent qu’elles seront encore plus isolées : par contre, Julien Bayou n’aura pas de mal à trouver d’autres conquêtes. »

Jeanne et Julien Bayou ont fini par rompre en 2018, mais au lieu de se sentir soulagée, la jeune femme plongea dans une profonde dépression. « C’était la descente aux enfers. Je ne mangeais plus, je passais mes journées à pleurer de manière frénétique et je me disais que j’aimerais bien que ça s’arrête, car je ne savais pas si je réussirais à remonter la pente. »

À l’époque, son père l’appelait plusieurs heures par jour pour l’aider à voir le bout du tunnel. « J’avais peur qu’elle fasse une tentative de suicide, dit son père. D’autant que Julien Bayou lui envoyait sans cesse des messages qui la faisaient replonger. Il lui avait demandé de partir et en même temps il voulait la garder. C’est très destructeur : on ne peut pas recontacter une personne pour lui donner rendez-vous et redonner ainsi espoir à son partenaire. »

Après cet épisode, Jeanne a eu du mal à continuer à s’investir dans le parti écologiste, dégoûtée. « De nombreux cadres, hommes et femmes, connaissent depuis des années le cas de Bayou et ne réalisent pas à quel point c’est extrêmement important de mettre en place des garde-fous qui permettent à ceux qui ont un pouvoir et une emprise sur les autres de ne pas les manipuler et d’en obtenir des faveurs sexuelles. C’est une affaire grave dans un parti qui, de facto, ne permet pas aux femmes de militer sereinement. »

Pourtant, dès 2016, un dispositif de prévention et de lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles a été mis en place dans le parti. Une cellule d’enquête et de sanction sur le harcèlement et les violences sexuelles et sexistes a de surcroît été créée en 2018. « Nous sommes l’un des rares partis à essayer de se doter de moyens de prendre en charge et de protéger les victimes », déclarait dans Reporterre Sandra Regol en 2020.

Claire : une emprise sentimentale

Jeanne n’est pas la seule ex-compagne de Julien Bayou à avoir quitté la vie politique. C’est également le cas de Claire, avec qui Julien Bayou a trompé Jeanne. Ils se rencontrèrent en 2015 lors d’un évènement professionnel où il expliquait vouloir « hacker le parti écologiste ». Le lendemain de cette soirée, elle publia un tweet où elle exprimait son espoir de changer la politique et tagua Julien Bayou. Il la contacta en message privé quelques minutes après. Elle se sentit flattée qu’il lui écrive en privé, car il était alors porte-parole du parti et elle simple militante. Elle décida dans la foulée de prendre sa carte au parti et de participer à l’effort de transformation promis par Bayou, qu’elle jugeait « inspirant et loin des stéréotypes des hommes politiques traditionnels avec ses cheveux ébouriffés, son jean et sa jeunesse ».

Ils avaient dix ans d’écart et Julien Bayou était à l’époque en couple avec Jeanne. Ce qui ne l’empêcha pas de draguer ouvertement Claire. Jusqu’à cette soirée militante qu’il passa à la draguer, l’embrassant par surprise face à Jeanne. « Ce geste m’a à la fois sidérée et m’a rassurée, précise Claire. Je n’étais pas folle, il y avait bien une ambiguïté latente entre nous depuis plusieurs mois. Dans ce contexte de séduction, je n’ai pas perçu cela comme une agression sexuelle. Et puis, il est venu s’excuser deux jours plus tard. »

Quelques mois plus tard, on lui proposa de prendre un poste à responsabilité dans la campagne des législatives de 2017. Elle était assez novice en politique et s’étonna de cette offre. « Me nommer à ce poste, où j’étais sans cesse en rapport avec lui, c’était peut-être aussi un moyen d’avoir une influence énorme sur moi et de développer une certaine emprise. »

Claire finit quand même par accepter et demanda alors un rendez-vous avec Julien Bayou pour définir les contours de leur future collaboration. « J’ai alors eu l’impression de subir un interrogatoire étrange, pas du tout professionnel. Il me demanda si je voulais des enfants, si je faisais du sport. Quand il comprit que je ne voulais pas d’enfants, je pensais qu’il me classait dans la catégorie “potentiel plan cul”. »

Claire travailla de façon bénévole sur la campagne de décembre 2016 à juillet 2017 et déplore une ambiance assez machiste, ce qui s’expliquait notamment par la surreprésentation des hommes à la tête de la campagne. Selon elle, les femmes subissaient souvent des remarques sur leur physique, sur leurs tenues. Les décisions se prenaient souvent le soir tard ou au bar, de manière informelle pendant la campagne, entraînant un mélange des genres permanent entre militantisme et relations intimes. Mais pour un cadre du parti interrogé par Reporterre, « nous ne sommes pas exempts de sexisme, même si nous sommes moins mal placés que d’autres. Mais les décisions ne se prennent pas dans un bar le soir. Elles sont prises en contradictoire, avec les votes des adhérents ».

Claire savait également que Jeanne, la compagne officielle de Julien Bayou à l’époque, la détestait. « Elle voyait très clairement que Julien me tournait autour. Et quand j’ai appris qu’elle avait utilisé les mots “torture psychologique” en me désignant, cela m’a fait du mal. Je me suis rappelé tous les moments où il ne la respectait pas. Par exemple, lorsqu’il m’embrassait et qu’elle nous a surpris. Lorsqu’elle lui parlait et qu’il ne la regardait pas, mais qu’il me regardait, moi. Forcément, elle piquait des crises et passait pour une “hystérique”. »

Au final, Claire et Julien Bayou eurent une relation de novembre 2017 à avril 2019 sans violences psychologiques, mais non dénuée d’emprise sentimentale. « Aux moments romantiques succédaient des déceptions, des promesses non tenues, des négligences. À plusieurs reprises j’ai tenté de clarifier notre relation, ou de l’arrêter en attendant ces clarifications. Lors de ces discussions, il confiait avoir peur de l’abandon suite à la mort de sa mère. » Une confession qu’il réitéra à plusieurs autres femmes pour justifier son incapacité à prendre des décisions dans ses relations.

Dans son journal intime, Claire écrit avoir l’impression d’avoir été « une petite souris prise au piège, que tout le monde regardait évoluer à travers les grilles de la cage dorée, mais la porte n’était pas fermée et le chat avait la gueule grande ouverte […]. Je suis tombée dans ses filets de mec professionnel de la séduction au discours féministe et progressiste bien rodé, de serial trompeur, de manipulateur qui utilise les femmes comme des objets sexuels et des doudous : on rassure son égo, on l’écoute, on le câline ». Pour Claire, Julien Bayou est simplement un homme misogyne. « Pour lui, les femmes sont des objets à posséder, que ce soit pour le sexe ou pour le travail. Parfois les deux en même temps. De façade, il a l’air très déconstruit. Mais en fait, il méprise les femmes et le cache très bien. ».

Après cette expérience, Claire, comme Jeanne et Agathe, a quitté le parti. « Dans la garde rapprochée de Bayou, sous des prétextes de liberté sexuelle, on a tendance à tout mélanger. Pourtant, une fois que tu as été consommée en tant qu’objet, tu perds toute crédibilité. Tu es bonne à jeter, au final. » Elle écrira dans son journal intime : « Je crois que la fréquentation de ce groupe nuit à ma santé mentale. Entre attentes, déceptions, lâcheté et sexisme latent. »

L’attitude de Julien Bayou envers les femmes dans un cadre militant a été critiquée en juin 2022 sur le compte Instagram Balance ton élu. On peut y voir une photo d’un bulletin de vote d’un bureau de la 5e circonscription de Paris, où Julien Bayou était candidat, sur lequel il est écrit « Prédateur ». Dans la légende du post, il est précisé : « Bayou n’est pas féministe… »

D’autres femmes nuancent les accusations

Nous avons contacté d’autres ex-compagnes de Julien Bayou, afin de savoir si elles avaient également été victimes de certaines violences. Julie [*] a eu une relation suivie d’un an avec lui, qu’elle pensait exclusive. Elle assure n’avoir jamais été humiliée ou sous emprise. Au contraire, il la complimentait souvent. Cependant, elle déplore en même temps un comportement « de connard ». « C’est quelqu’un qui est fuyant, qui met des heures à répondre aux textos. Il avait une personnalité évitante, impossible de lui faire le moindre reproche, il fallait qu’on le flatte. J’avais l’impression que mes besoins essentiels n’étaient pas du tout pris en compte, je me sentais en insécurité, car il était toujours en train de draguer n’importe quelle nana. Mais pour moi, cela relève plus du privé que du politique. »

Julie a d’ailleurs été contactée par Agathe après sa rupture avec Julien Bayou. « Elle était dans une détresse totale et il y avait des choses dans son histoire qui ressemblaient à ce que j’avais vécu et que je trouvais très dures. Même si cela n’était pas répréhensible dans la loi, à ma connaissance. »

De toute façon, Julie considère que cette manière de traiter les femmes est inhérente au monde politique. « Tous les hommes politiques sont comme ça car, pour réussir en politique, il faut avoir une faille narcissique très forte. Ils ont tous à un moment fait des choses un peu limite. Julien Bayou n’est pas pire qu’un autre. Est-ce qu’on n’est pas en train de lui faire le procès qu’on pourrait faire à tous ceux qui occupent ce genre de fonction ? »

« Le fait de se revendiquer comme homme féministe, est-ce que ça veut forcément dire qu’il faut être fidèle dans son couple ? Je n’ai pas de réponse à cette question », s’interroge Sophie [*]. Cette femme a également été la compagne de Julien Bayou pendant un an et demi. Elle assure n’avoir jamais subi d’emprise ou de violences psychologiques, mais constate plutôt une grande lâcheté de sa part. « Il ne supporte pas d’être seul et passe de conquête en conquête. Dans une relation stable, dès qu’il a un petit problème, au lieu d’y faire face, il va voir ailleurs. Mais pour moi, ce n’est pas de la violence psychologique. » Si ce comportement qu’elle estime « immature » peut sans doute blesser certaines femmes, il n’est selon elle pas prémédité. « Bien sûr, il a la réputation tout à fait justifiée d’être séducteur, d’avoir de nombreuses conquêtes et de tromper ses compagnes, mais cela n’en fait pas pour autant quelqu’un de mauvais ou une proie à abattre médiatiquement. »

Sophie s’interroge sur le sens de l’éthique en politique. « Dans l’idéal, on attendrait un respect de la parole des hommes qui se revendiquent féministes. Mais j’ai constaté plus globalement dans le milieu militant que les hommes qui se disent féministes dans le discours ne le sont pas toujours dans leur comportement. »

Sophie n’est pas la seule à soutenir Julien Bayou. D’autres femmes que nous avons contactées lui apportent leur soutien, comme Margaux Leduc-Leroy. « Je connais Julien depuis douze ans. Sur les séparations, ce n’est peut-être pas l’homme le plus courageux de la Terre, mais des violences psychologiques, vraiment, cela ne colle pas avec le Julien que je connais. Je n’ai jamais vu ou entendu parler de tels faits. Bien sûr, c’est un dragueur, mais cela n’a rien d’illégal. » Même constat chez Mariannick Saout, également camarade de l’époque de Jeudi noir. « Je n’ai jamais vu un comportement problématique de sa part. Toutes les compagnes que je lui ai connues avaient l’air plutôt contentes. Il plaisait beaucoup et je lui ai connu plusieurs relations, mais je n’ai jamais eu de retour concernant une rupture qui se serait mal passée. »

Julien Bayou n’a pas toujours enchaîné les « conquêtes », comme l’explique Juliette Melba, le nom qu’elle utilise en tant que militante, qui l’a rencontré en 2006 au tout début de sa carrière militante, à l’époque de Jeudi noir et de Génération précaire. « Au tout début, il repoussait même pas mal de filles », se rappelle-t-elle. Après une courte relation en 2008, ils devinrent amants réguliers, mais non exclusifs entre 2010 et 2012. Mais la jeune femme se méfiait, elle avait comme le sentiment diffus que quelque chose clochait avec les femmes. En 2008, après une première rupture, elle lui envoya un courriel dans lequel elle expliquait : « Ce rapport que tu as aux femmes, il est pas terrible. Y’en a marre de te voir systématiquement faire l’autruche. C’est pas les femmes qui se font des films, c’est toi qui joue et qui assume pas. Je suis loin d’être la seule à te le dire. » Julien Bayou répondra qu’il est « désolé que [ça] se soit passé comme ça ».

Au fil des années, Juliette Melba continue de lui écrire pour dénoncer un comportement qu’elle considère comme problématique. En 2016, elle écrit : « Julien, tu n’es pas le pire, mais comprends que tu fais partie du problème. Peut-être que tu n’en es pas conscient, mais l’inconscience ne te dédouane en aucun cas. » À chaque fois, il botte en touche et assure « regretter de l’avoir fait souffrir », tout en continuant à accumuler les conquêtes, si nombreuses que Juliette en perd le compte. Durant l’été 2022, elle apprit que la cellule de signalement du parti s’était autosaisie, suite à la tentative de suicide d’Agathe.

Quelques semaines plus tard, elle échangea également avec Jeanne, une autre ex-compagne qui lui raconta son expérience : « J’en était malade. Ce que je pouvais ressentir depuis le début s’est traduit dans des choses plus graves. Je pense que cela correspond à son ascension politique [8]. Car il y a une forme d’ébriété liée au pouvoir. Mais ce qui me met encore plus en colère dans cette histoire, c’est qu’il fait du féminisme un étendard, c’est insupportable. » Elle pose alors la question de l’éthique en politique. « Peut-être que cette affaire traduit une évolution sociétale où il ne serait plus acceptable qu’un homme — surtout féministe — puisse commettre des violences psychologiques sur ses compagnes, au point de les conduire au suicide. »

Pour Elen Debost, écofeministe, conseillère départementale (Sarthe), qui a aussi eu une histoire avec Julien Bayou, cela fait dix ans que le scénario se répète systématiquement. « Il sort avec des femmes qui se ressemblent. Souvent plus jeunes que lui, très intelligentes, équilibrées, plutôt discrètes. Elles se font toutes larguer comme des merdes, il les laisse au bord du gouffre. Il ne sait pas être dans l’exclusivité amoureuse, mais n’en prévient ni ses compagnes, ni ses maîtresses occasionnelles. Certes, ce n’est pas pénalement répréhensible. Mais son statut d’homme politique qui monte lui donne une aura plus grande et lui facilite l’accès à des aventures courtes avec de jeunes militantes en même temps qu’il a des relations plus longues avec des jeunes femmes qu’il abîme durablement. »

Les dessous de l’enquête

Nous avons rencontré à plusieurs reprises Agathe, Jeanne et Claire pour recueillir leurs témoignages. À cause de l’emballement médiatique et des pressions, d’autres femmes ont préféré ne plus témoigner et nous avons respecté leur choix.

Nous avons contacté Julien Bayou par SMS mercredi 12 octobre. Il nous a renvoyé vers son avocate Marie Dosé, que nous avons rencontrée dans son bureau le lundi 24 octobre. Elle nous a ensuite répondu par courriel que son client ne souhaitait pas répondre à nos questions. « Julien Bayou a pris la décision de ne pas répondre à vos questions. Il s’est suffisamment exprimé dans le journal Le Monde et C à Vous, et ne s’est pas engagé en politique pour voir sa vie privée et celle de son entourage étalées, disséquées et salies sur la place publique. »

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