• sam. Déc 10th, 2022


Il y a des pollutions dont, enfin, tout le monde parle. Partout, nous nous indignons à raison de la pollution plastique, de celle de l’air, des contaminations pétro-chimiques, des sols et de l’eau. Nous parlons même de pollution spatiale ou de pollution publicitaire. Mais il en est une dont nous parlons peu. Sous ses airs anodins, habituels, elle s’avère pourtant mortifère : il s’agit de la pollution lumineuse. Coup de projecteur sur ce fléau insoupçonné qui est en passe de nous voler la nuit, à nous, comme au reste du vivant.

Alors que l’hiver pointe le bout de son nez – a minima au calendrier bien plus qu’en températures (mais c’est un autre sujet) -, les nuits promettent à nouveau de se prolonger, ne laissant plus au jour que quelques heures pour nous dispenser ses rayons. C’est le début des aubes tardives et des crépuscules prématurés. Comme à chaque fin d’année, notre quotidien immerge tout entier dans la pénombre. 

Enfin, est-ce tant le cas  ? Peut-on encore vraiment parler d’obscurité ? À l’approche du changement de saison, dont le solstice aura lieu cette année le 21 décembre à 22h47, Johan Eklöf publie aux éditions Tana Osons la nuit, Manifeste contre la pollution lumineuse ; un livre particulièrement attendu, distribué dans pas moins de 10 pays. 

Johan Eklöf @TanaEditions

Johan Eklöf est un chercheur et écologiste suédois, docteur en zoologie et enseignant à l’Université de Stockholm. Dans cet ouvrage précis et efficace, particulièrement exhaustif sur une problématique encore jeune, il rappelle que la nuit n’existe plus ; plus vraiment. Ce que nous en connaissons, explique-t-il, n’est souvent plus qu’un ersatz d’obscurité, un semblant de ténèbres. Presque totalement engloutis dans notre peur du noir et notre désir compulsif de voir clair, nous sommes en train d’oublier ce qu’est une nuit noire, une nuit sombre. Et les grandes capitales ne sont pas les seules concernées. 

Lumières citadines, artificielles, certes, mais également industrielles, commerciales, lumières des routes, phares des véhicules, panneaux publicitaires, enseignes lumineuses, lumières domestiques, des écrans, lumières partout, lumière tout le temps, obscurité nulle part… notre ère a tout illuminé au point d’avoir réduis la nuit à un vague souvenir. 

Mais s’il ne s’agissait que de cela ! Si, seulement, il ne s’agissait que de la fin d’un symbole et des myriades de mythes et légendes qu’il a inspiré, source inépuisable de fascination humaine, matrice des rêves et des cauchemars à travers le temps et les sociétés, vivier de la poésie, des peintures et de la musique. Si, encore, nous ne perdions qu’un des fiefs les plus puissants de l’imagination. 

Exposition Peindre la nuit 2019 : Winslow Homer, “Nuit d’été”, 1890, Paris, Musée d’Orsay ( RMN- Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski)

Or, au-delà des frontières diurnes, quand nous dormons et que la nuit emplit l’espace, s’éveillent et foisonnent bien plus que nos fantasmes : lorsque le soleil se couche, tout un pan de la biodiversité s’active. Animaux, insectes, végétaux : c’est leur royaume. Et nous le leur subtilisons, nous le mettons en danger. Cela, Johan Eklöf l’a observé. Alors, il nous invite à ouvrir les yeux sur ce phénomène écocidaire, bien plus important qu’il n’y paraît. 

Il est temps. Laissons « la rhodopsine remplir son office », ce pigment protéique photosensible aux variations de lumières, à qui notre rétine doit sa capacité à entrevoir dans le noir. 

La lumière fut… et devint une dictature

L’auteur-chercheur commence par poser un constat, factuel, évident, mais mésestimé : nous avons sur-illuminé le monde.

Notre peur instinctive de la nuit noire, parce que nous sommes des animaux diurnes et qu’elle nous plonge, de fait, dans un état de vulnérabilité considérable, couplée aux possibilités infinies du « progrès technique », nous a emporté dans une chasse impitoyable à l’obscurité.

Malgré la rhodopsine qui permet d’entrevoir dans le noir, la nuit nous plonge dans un état de vulnérabilité considérable. – États-Unis @Will Swann/Unsplash

Nous traquons la moindre ruelle sombre, la plus petite zone d’ombre, le plus infime frisson de crainte, pour les convertir à la clarté et en prendre le contrôle : nous souhaitons maîtriser notre espace, le dominer, ne laisser aucune brèche à l’inconnu ou à l’incertitude. Abandonnés à nos angoisses de mort, de vide, nous sommes déterminés à  dompter le soir et à faire de chaque parcelle du temps et de l’espace un terrain pré-visible. 

Partout, nous avons aveuglé la nuit. Nous avons branché des lampadaires le long de toutes les rues, nos villes sont noyées dans des nuages de bruit jaunâtre, nous avons planté des projecteurs au pied de toutes les enseignes, et avons inventé un tas de gadgets éblouissants, de veilleuses réconfortantes, au premier rang desquelles : la télévision, le téléphone, la tablette et les consoles de jeux. 

Partout, nous avons aveuglé la nuit. Turquie @Igor Savelev/Unsplash

Dehors, l’aurore permanente nous rassure. Dedans, les écrans bleutés nous tiennent compagnie dans nos insomnies, ou – plutôt – nos insomnies en surgissent comme des monstres voraces. Car dans ce confort court-termiste, ce plaisir instantané, cette fuite routinière, nous perdons la notion du temps, la notion de l’espace : notre horloge interne en prend un sacré coup, violemment malmenée, déboussolée. Osons la nuit est très clair quant à l’ampleur du phénomène : 

« Les images par satellite montrent de façon extrêmement concrète l’expansion du monde urbanisé, et la lumière qui en découle constitue l’un des symboles les plus puissants de l’anthropocène »  

La lumière, marque de l’expansion du monde urbanisé @NASA/Unsplash

Très concrètement, ajoute-t-il : « Dans nos villes aujourd’hui, il est presque impossible d’établir une authentique vision nocturne ». 

Et en cela, nous perdons au change, car de génération en génération, de villes en villes, jusque dans les villages alentour, et les campagnes dorénavant, notre espèce s’éloigne doucement de l’expérience unique de la nuit, du vertige qu’elle procure et qu’on ne sait retrouver nulle part ailleurs. Elle s’en éloigne ou, plus exactement, le capitalisme, expansif et imposant par essence, l’en prive.

La voie lactée, les constellations, les doux reflets de la lune, le glissement des nuages anthracites, la profondeur de la matière noire, les ombres furtives, menaçantes mais inoffensives, le vent épais, d’une teneur différente de celle du jour, et qui traverse notre corps, un corps alerte, un corps attentif. Tout ceci s’éteint sans qu’on ne s’en rende compte. 

Mais comme l’explique Johan Eklöf, cette fin sensible de la nuit, sensitive, inventive, historique, n’est pas notre plus grand problème. Le règne de la lumière pose de nombreuses questions concrètes quant à l’avenir de l’espèce humaine, notamment sur le plan sanitaire, mais également, c’est imminent, au sens écosystémique. 

Sans nuit : la mort du repos pour l’œil humain

Toronto @alex°/Unsplash

L’imperceptible est parfois ce qu’il y a de plus décisif. Et le repos en fait partie. Bien que son rôle paraît dérisoire – inutile ou improductif, irait jusqu’à insinuer les tenants du capitalisme -, il est crucial à la bonne santé du corps. Johan Eklöf insiste : 

« La perte de cette expérience de la nuit peut sembler être un regret accessoire, réservé à quelques nostalgiques, mais la recherche indique que nous, êtres humains de l’anthropocène, subissons de plein fouet l’excès de lumière artificielle ». 

En effet, insomnie, fatigue, dépression, surpoids et certaines formes de cancer : les dangers du manque de sommeil, dont la cause principale est la sur-stimulation de la rétine par un excès de signaux lumineux, sont multiples et graves.

La sur-stimulation de la rétine par un excès de signaux lumineux, sont multiples et graves @awmleer/Unsplash

Le scientifique aborde dans son manifeste plusieurs conséquences directes pour l’être humain, dont le dérèglement de nos taux de mélatonine. Nous sommes une espèce qui vit le jour et dort la nuit, pourtant, nous avons bousculé notre rythme biologique pour y substituer des règles arbitraires : dans un monde-magasin, quasiment ouvert 24h/24, notamment via internet, nous avons succombé à l’injonction de la productivité permanente, d’une rentabilité de tous les instants, au détriment de notre besoin naturel de sommeil, source d’oxygénation, régénérateur pour nos organes, notre esprit et notre équilibre naturel. 

« Plus de 80% des 15-29 ans emportent leur portable au lit »

Johan Eklöf, entre plusieurs exemples précis issus de la recherche récente, alerte précisément sur le manque de nuits suffisamment pleines et qualitatives chez l’humain. Avec pédagogie, rigueur et sans alarmisme, il vulgarise une grande partie de la documentation médicale sur le sujet et pousse à une prise de conscience collective sur les liens directs entre nos maux, coûteux à plein d’égards, et l’étiolement de nos phases nocturnes.

Avec l’urbanisation massive, les appels de notre société à rester actifs ou à consommer activement, et l’introduction du tout-lumineux, nous approchons la lisière d’un changement de paradigme sans retour dans lequel plus personne n’échappera au faisceau globalisé ; où les individus seront encore un peu plus déconnectés de leur bien-être fondamental, de leur condition organique et de son pendant, à savoir le tout qu’est la vie terrestre. 

L’écrivain nous l’accorde : la lumière est utile, pratique, elle a sa place dans plusieurs espaces clefs. La démarche d’éclairer les villes n’est pas nocive en elle-même, mais comme toujours dans un marché libre et dérégulé, sans approche écologique et préventive, elle manque de mesure. Et de fait, en pensant pouvoir inlassablement dépasser son animalité inhérente par l’engouement du progrès, jusqu’à évincer le rythme circadien, l’homo-capitalisticus n’emporte pas seulement dans sa chute l’obscurité et sa santé : mais également tous les êtres vivants qui peuplent la nuit.  

Le cœur des abysses bat uniquement dans le noir

Les habitants de la nuit : voilà un registre dans lequel Johan Eklöf excelle. Spécialiste de la chauve-souris, véritable référence dans son étude, le chercheur suédois transmet tout ce que nous devons savoir sur ces êtres passionnants, longtemps conspués.

@shay cohen/Unsplash

Johan Eklöf est porté par une fascination contagieuse et son écriture se révèle quand il s’agit d’évoquer les populations d’insectes, d’oiseaux et autres espèces nocturnes, plus complexes les unes que les autres. Le ton est narratif, quelquefois poétique, toujours fondé, au service d’un univers étranger qu’il parvient à nous rendre si familier. De ces quelques pages, nous avons tout à apprendre.

Et pour cause. La nuit accueille un ballet fantastique de diversité. Par exemple, et ce n’est pas rien :

«  La moitié de toutes les espèces d’insectes vivent la nuit »

En effet, quand nous partons nous coucher, et c’est d’autant plus le cas aux croisements du jour et de la nuit, précise l’auteur, d’autres âmes s’éveillent. De la vie, partout, se met à chanter, parader, vibrer, bourdonner, au rythme de la lune. 

Johan Eklöf nous apprend notamment que certains animaux ne voient pas particulièrement mieux dans le noir, mais s’orientent grâce à une faculté d’écholocalisation, ou pour quelques oiseaux, grâce aux étoiles !

Il souligne également que les « yeux des animaux nocturnes sont très sensibles au vert, au bleu et à l’ultraviolet ». Or, que « ce sont principalement les rayons ultraviolets qui attirent ces animaux vers les lampes »… 

@pelly-benassi/Unsplash

De fait, les insectes sont instinctivement attirés, comme hypnotisés, par les spots lumineux qu’ils croisent sur leur chemin. Le problème ? Il y en a plusieurs. D’abord, ils désertent les campagnes, affaiblissant leurs prédateurs naturels, parmi lesquels, notamment, la fameuse chauve-souris, soupçonnée d’être un réservoir naturel du nouveau coronavirus. Mais les populations d’insectes sont également directement impactées, puisque c’est pendant la nuit qu’elles se reproduisent. Or, agglutinées sous les ampoules, elles meurent soit d’épuisement, soit d’être trop facilement repérées et mangées. Cette (dé)concentration inhabituelle d’insectes déséquilibre la chaîne alimentaire.  

Les chauve-souris, qui débarrassent chaque année les cultures agricoles des insectes, bien plus intelligemment que les pesticides, sont mises en danger par les nouvelles scénographies lumineuses autour des églises et bâtisses patrimoniales où elles allaient jadis se réfugier, depuis la nuit des temps. Les rayons des villes côtières empêchent les poissons clown, sensibles au cycle de la lune, de savoir si le moment est venu de féconder.

Les animaux de la nuit sont dépendants des subtilités du ciel : ils sentent la moindre variation de degré, d’intensité ou de nature des rayons. Johan Eklöf nous raconte ainsi comment la poussière cosmique trahit la présence du soleil même quand il n’est pas encore levé; comment la lumière zodiacale, qu’on appelle aussi « fausse aube » n’est en rien la même que celle d’une nuit de pleine lune. Même la vision de l’espace est brouillée par une épaisse lueur, au point que les animaux ne savent plus comment se comporter et menacent ainsi de disparaître. 

Des fonds marins percés par la lumière des littoraux infrastructurés, jusqu’aux forêts éclairés sous les projecteurs d’usines limitrophes, en passant par la biodiversité péri-urbaine, épuisée par l’éclat des villes : la viabilité de la nuit est menacée, pour le pire.  

Éloge de l’ombre et lumière fortifiante

@TanaEditions

Au-delà d’être un manifeste engagé contre la pollution lumineuse, Osons la nuit représente une belle opportunité de nous réconcilier avec la nuit, et mieux encore, avec sa vitalité. Du constat, l’auteur fait naître une véritable prise de conscience par le biais de la connaissance et de la pensée critique. Entre approche philosophique, éthique et scientifique, cet ouvrage représente une immersion fiable et stimulante dans la nuit.

Mais une fois que l’on sait, on ne peut plus reculer, et il reste encore à agir. Or, pour cela, l’auteur conclut son discours dense et instructif par de nombreux horizons positifs et prometteurs. Un éloge de l’ombre, d’abord, comme un dernier hommage dédié à cette dimension fragile. Puis une histoire, et encore une autre : une référence à la philosophie nippone, une anecdote sur notre peur primitive du noir, une autre sur les pays nordiques et ses touristes, attirés par l’isolement et le spectacle des aurores boréales. Il signe :

« Carpe Noctem– Cueille la nuit ».

Il termine par un plaidoyer en 10 points, parmi lesquels : Recherchons l’obscurité, Parlons de la nuit avec les gens qui nous entourent, ou encore, Suivons notre rythme intérieur… 

Aussi, de nombreuses associations, collectifs, groupes locaux, ont-ils commencé à tracer des sillages que chaque citoyen·ne peut suivre, ou soutenir. Et en attendant, laissons nous guider dans le noir par Johan Eklöf avec Osons la nuit : Manifeste contre la pollution lumineuse (Tana Editions), disponible en librairie indépendante. 

– Sharon H. 

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