• jeu. Déc 8th, 2022

Fuite de documents : comment le gouvernement fédéral en Allemagne travaille à un “alignement narratif” sur la guerre en Ukraine – 1ère partie –


Le document s’intitule “Activités en cours des ministères et des autorités contre la désinformation dans le cadre de la guerre RUS contre UKR”, comprend 10 pages au total et énumère minutieusement les activités correspondantes des ministères fédéraux et des autorités subordonnées au 27 juin 2022. Et ces activités, dans leur ensemble, ne manquent pas de sel. Dans la première partie de l’évaluation, NachDenkSeiten se concentrera sur les explications relatives au rôle du BMI ([Innenministeriums] Ministère de l’Intérieur), du AA ([Auswärtigen Amtes] Ministère des Affaires étrangères), du BPA ([Bundespresseamtes] Office fédéral de la presse) et du BKM ([Beauftragte der Bundesregierung für Kultur und Medien] Délégué du gouvernement fédéral à la culture et aux médias). Dans la deuxième partie, sur les activités du BMDV ([Bundesministerium für Digitales und Verkehr] Ministère fédéral du numérique et des transports) ainsi que du BMFSFJ ([Bundesfamilienministerium] ministère fédéral de la famille) et du BMVg ([Bundesverteidigungsministerium] Ministère fédéral de la défense).

Le ministère de l’Intérieur dirigé par le SPD, centre névralgique des activités de propagande de l’Etat

C’est le ministère fédéral de l’Intérieur (BMI), dirigé par le SPD et Nancy Faeser, qui ouvre la liste. Ainsi, le BMI doit coordonner la « détection et la défense contre les menaces hybrides » en tant que chef de file et « interministériel ». Cette mission est dirigée par l’UAG « RUS/UKR » (UAG [Unterarbeitsgruppen] signifie sous-groupes de travail dans le jargon ministériel). Dans ce contexte, un rapport de situation sur les « menaces hybrides », axé sur la Russie et l’Ukraine, sera notamment rédigé toutes les deux semaines. Mais ce qui attire particulièrement l’attention, c’est le « plan de résilience en 10 points » mentionné dans le document.

Le premier point de ce « plan » est la « création concertée de liens vers des vérificateurs de faits sur les sites web du gouvernement fédéral ». Des « fact-checkers » privés et principalement financés par le milliardaire américain et fondateur d’eBay Pierre Omidyar, comme Correctiv, ou financés par des contributions, comme ARD-Faktenfinder, doivent être massivement promus par les « sites web du gouvernement fédéral ». Voilà pour la « neutralité de l’Etat » et l’« indépendance » postulées des « fact-checkers ».

En outre, des brochures sur la « désinformation dans le contexte de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine » doivent être produites et envoyées aux ministères fédéraux, aux députés du Bundestag, aux Länder et aux communes. L’énumération est complétée par la référence suivante : « Distribution aux multiplicateurs dans la société civile en cours ».

Le cinquième point du « plan de résilience » est particulièrement révélateur : il est consacré à la collaboration avec la presse. Il est par exemple fait mention d’un « entretien de fond avec le Spiegel » le 31 mars et de la préparation d’articles nominatifs et d’interviews avec la ministre de l’Intérieur Faeser ; dans ce contexte, il est explicitement fait référence au STERN et au Tagesspiegel. Il est également mentionné qu’il a été possible d’établir le terme « Task Force contre la désinformation » dans les reportages. Par « désinformation » (russe), le document entend globalement tout ce qui correspond à une reproduction de la position officielle russe. Et ce, exclusivement en ce qui concerne la partie russe. Ni les points de vue officiels ukrainiens ou américains sur la guerre en Ukraine ne sont considérés par le gouvernement fédéral comme de la « désinformation » en soi.

Un autre aspect du plan est l’”Outreach [rayonnement] dans l’espace parlementaire”, c’est-à-dire la prise d’influence sur les députés du Bundestag et des parlements des Länder. Un projet qui n’est pas sans poser problème, compte tenu de la séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif.

De même, le « plan de résilience » mentionne comme point central l’intensification « anecdotique » des contacts et des discussions avec les exploitants de plateformes de réseaux sociaux afin de les « sensibiliser à la désinformation commanditée par l’État ». Le document mentionne explicitement Twitter, Meta, Google et Telegram. Les discussions doivent être menées au « niveau des secrétaires d’État ».

Le projet d’influencer les « programmes scolaires et d’impliquer les universités populaires et les structures bénévoles » n’apparaît pas moins problématique.

En conclusion, il est indiqué que le travail de mise en œuvre du « plan d’action de l’État fédéral et des Länder contre la désinformation et pour une démocratie défensive » a commencé.

Le ministère des Affaires étrangères, l’Office fédéral de la presse et le BKM sont les autres acteurs principaux des efforts de propagande et de censure de l’État.

Outre le ministère de l’Intérieur, le ministère des Affaires étrangères (AA) apparaît dans le document comme protagoniste de la « lutte contre la désinformation (russe) ». Il est frappant de constater que l’ensemble du catalogue de mesures de l’AA ne parle que de « désinformation russe » et donne l’impression que la « désinformation » et l’entretien de la narration ne proviennent que d’un seul pays au monde.

C’est ce que l’on peut lire dans le document sur les « Mesures dans le cadre du concept de communication RUS/UKR » de l’AA :

• Observation et analyse des récits et de la désinformation russes actuels.
• Création d’un « document vivant » qui « déconstruit/démontre les narratifs russes classiques et actuels sur la guerre en Ukraine ».
• Promotion de projets visant à renforcer la résilience face à la désinformation (surtout russe) (…).

Selon le présent document, l’AA travaille principalement en réseau (« de manière intensive et bilatérale ») avec des représentants des Etats-Unis sur les questions de désinformation. Dans ce contexte, l’International Partnership to Counter State-Sponsored Disinformation (IPCSD) ainsi que le Counter Foreign Interference Group (CFI) sont explicitement mentionnés.

Le dernier point du document concernant les activités de l’AA est également révélateur. Il y est question de « (…) promouvoir les propositions de projets présentées par la Deutsche Welle et la DW Akademie pour développer la couverture médiatique de l’UKR/RUS et renforcer la compétence médiatique (…) ». Nous constatons que le ministère des Affaires étrangères, un ministère fédéral dirigé par la responsable politique des Verts Annalena Baerbock, prévoit de promouvoir des projets de la chaîne allemande à l’étranger Deutsche Welle [NDT : équivalent allemand de Radio France International]. Comment cela s’accorde-t-il avec la loi sur la Deutsche Welle (DWG), qui oblige à permettre la « formation d’une opinion indépendante », ne serait qu’une question parmi d’autres au vu de ces projets de l’AA révélés dans le document ?

L’Office fédéral de la presse (BPA) dirige avec l’AA le soi-disant « EG Disinformation » (lorsque NachDenkSeiten a demandé par téléphone le 27 septembre ce que signifiait EG dans ce contexte, la cheffe de service responsable au BPA n’a pas pu donner d’informations). Selon le document, le BPA est responsable de la « sensibilisation interne au gouvernement sur le thème et le traitement de la désinformation ». Il propose en outre une « offre de formation interministérielle » sur la désinformation. Ce qui est piquant ici, c’est que les formations ne sont pas dispensées par le BPA lui-même, mais par des prestataires tiers privés comme l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) et le Business Council for Democracy de la fondation Hertie.

L’ISD, dont l’orientation est explicitement transatlantique et dont le siège est à Londres, compte dans son conseil d’administration des personnes aussi illustres que Karl-Theodor zu Guttenberg, le conseiller en entreprise Roland Berger et le président du directoire d’Axel Springer SE, Matthias Döpfner.

Les « formations interministérielles » sur la désinformation pour les employés des ministères fédéraux sont donc organisées par une organisation de lobbying transatlantique, au conseil de laquelle siègent des plagiaires démasqués et le chef de la presse Springer – à propos de désinformation – qui diffuse régulièrement des fakenews, ainsi que la fondation privée d’un magnat de la grande distribution. L’approche de l’externalisation au sein des autorités fédérales ne peut pas être plus absurde.

Enfin, le document indique que les vice-présidents du gouvernement ont régulièrement des « échanges bilatéraux avec Google/YouTube, Twitter, Meta, Tiktok et LinkedIn » afin de discuter des « stratégies respectives des plateformes pour lutter contre la désinformation, en particulier dans le contexte de la guerre en Ukraine ».

Cela signifie que, selon le document, les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères ainsi que l’Office fédéral de la presse ont chacun des réunions bilatérales régulières (au niveau des secrétaires d’État) avec les principaux exploitants de plateformes sur la « désinformation russe » dans le contexte de la guerre en Ukraine. La pression de conformité et de censure qui en résulte peut être considérée comme significative.

Un autre acteur important est la « déléguée du gouvernement fédéral à la culture et aux médias » (BKM [Bundesregierung für Kultur und Medien]), Claudia Roth, qui dépend directement du chancelier. Elle dispose d’un budget de plus de deux milliards d’euros, de 400 collaborateurs et assume la responsabilité de la politique médiatique de la République fédérale (et finance dans ce cadre entre autres la chaîne allemande à l’étranger Deutsche Welle).

Dans le document interne que NachDenkSeiten a pu consulter, il est notamment question de la « mise en place d’une rédaction russe en exil à Riga » ainsi que « si nécessaire, la mise en place d’une rédaction ukrainienne en exil à Cracovie, en Pologne ». Dans le cadre du « Conseil des ministres des médias de l’UE », le BKM semble, selon le document, jouer un rôle central et proactif dans « l’action contre les médias de propagande russes ».

De même, le BKM joue un rôle de pionnier dans les négociations sur le « European Media Freedom Act » aux accents orwelliens et tente d’y mettre l’accent sur la « désinformation ».

Selon le document, le BKM prévoit en outre un nouveau programme de soutien « axé sur la promotion des compétences en matière de nouvelles de l’ensemble de la population pour lutter contre la désinformation ».

Un autre projet qui soulève des questions est l’utilisation, non précisée, d’enfants-reporters à partir de 6 ans contre la « désinformation ». Le document dit entre autres à ce sujet :

Enfants reporters – Renforcement de la compétence en matière d’actualités et donc de la résilience face à la désinformation des 6-14 ans par un travail médiatique actif.

Pour finir, il est fait référence au projet « L’intelligence artificielle contre la désinformation » (KID [Künstliche Intelligenz gegen Desinformation]) de la Deutsche Welle. Il s’agit d’utiliser des « modules d’IA de la criminalistique numérique pour améliorer l’identification (partiellement) automatisée des manipulations et des campagnes concertées de désinformation ». Brave new world [Le meilleur des mondes]…

(Petite remarque sur la qualité relativement médiocre des captures d’écran. Le lanceur d’alerte nous a demandé, afin d’exclure toute possibilité de traçabilité, de ne prendre que des photos du document et de les publier ensuite comme captures d’écran sur NachDenkSeiten. Nous avons bien entendu accédé à cette demande).

Le lanceur d’alerte nous a également expliqué ce qui l’a motivé à faire fuiter ces informations. Il a expliqué à NachDenkSeiten que lorsque ce document est arrivé sur son ordinateur de travail, il a été profondément effrayé. Pour lui, il s’agit d’une « tentative concertée de mise au pas narrative ». Il poursuit :

A mes yeux, il s’agit d’un regard dans l’abîme des activités concentrées d’une intégration horizontale (interministérielle) et verticale de la propagande moderne de l’Etat. Depuis les ministères et leurs partenariats avec des groupes de réflexion transatlantiques comme le SIR jusqu’à la presse, les “fact checkers”, les médias sociaux, les “multiplicateurs”, la “société civile critique” et ainsi de suite. Vous ne vous arrêtez même pas à l’implication des écoles et des enfants en âge de scolarité primaire.

Il a en outre expliqué à NachDenkSeiten que ce document n’était que la « pointe de l’iceberg » et que les projets mentionnés n’étaient pas exhaustifs. Tout ce qui est listé dans ce document serait pour le gouvernement fédéral une fuite encore supportable, car il ne comprendrait que les mesures communicables en cas de doute. Le public allemand n’aurait aucune idée de ce qui se passe en arrière-plan.

Pour finir, un mot sur l’auteur présumé de ce document interne. D’après les métadonnées du document Word original, cette liste du gouvernement fédéral a été rédigée par une personne dont nous ne citerons pas le nom par respect pour sa vie privée, mais dont le CV donne un aperçu intéressant de qui rédige de tels documents « interministériels » sur ce sujet. On ne trouve presque rien en ligne sur cette personne, mais le peu que l’on trouve parle de lui-même. Sur LinkedIn, on trouve une contribution dans laquelle l’auteur du document « Activités en cours des départements et des autorités contre la désinformation dans le contexte de la guerre RUS contre UKR » est remercié par BwConsulting (BwConsulting est l’entreprise de conseil interne du ministère fédéral de la Défense) pour sa collaboration, cette personne est en outre l’auteur d’un livre spécialisé sur la gestion des opérations militaires de l’OTAN et de l’UE.

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Avant de proposer cet article au Grand Soir, il m’a fallu trouver des traces de l’authenticité du document qu’il évoque. Bingo ! Sur le site même du gouvernement fédéral allemand, on en trouve : ici, dans l’interview de Natalie Pawlik, commissaire du gouvernement fédéral pour la question des réfugiés, et ici, dans un document PDF issu du ministère de l’intérieur allemand. (clic droit pour la traduction en français)

J’ai ajouté quelques liens qui ne sont pas dans l’article original pour des questions de clarté informative.

Dans l’incertitude des informations que l’on reçoit sur le conflit russo-ukrainien, ses origines, ses tenants et ses aboutissants, il convient effectivement de se poser la question de la propagande russe dont nous parlent les médias dominants occidentaux. Quel est son impact réel sur les populations européennes ? Or, si l’on s’arrête une minute sur la réalité, elle apparaît bien différente de ce que l’on nous martèle. Dès les débuts de l’entrée de l’armée russe en Ukraine, les médias d’obédience russe tels que RT ou Sputnik ont été fermés en Europe, frappés du sceau de l’infamie. Et si on excepte les discours ponctuels de Vladimir Poutine et de son ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, si on met à part les quelques médias alternatifs, tentant de faire entendre à une audience réduite un son de cloche un peu plus favorable à la Russie et du coup, systématiquement taxés de complotisme, la soit-disant propagande russe ne peut en aucun cas avoir un effet significatif sur une majorité des populations européennes amorphes, prises dans les rets d’une désinformation orchestrée par les états comme des lapins dans les phares d’une voiture. La réalité, c’est qu’il n’y a pas de propagande russe qui puisse s’insinuer de façon effective dans les canaux d’information mainstream occidentaux et que si elle existe (ce qui est tout à fait plausible), elle n’est qu’à destination des Russes et d’eux seuls. La réalité, c’est que la seule propagande, d’une ampleur inédite dans l’histoire de l’humanité, à laquelle nous sommes soumis H24 en Europe est celle de l’OTAN, de l’UE et des EU. Ce document en est la preuve.

XP





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