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« Bœufs, Bible et balles » contre Lula


29 octobre 2022 à 09h30,
Mis à jour le 29 octobre 2022 à 14h57

Durée de lecture : 6 minutes

Monde
Politique

Pablo Stefanoni est journaliste et docteur en histoire. Il est rédacteur en chef de la revue latino-américaine Nueva Sociedad depuis 2011, et auteur du livre La rébellion est-elle passée à droite ? paru en octobre 2022 aux éditions La Découverte. Entretien.



On annonçait une victoire facile de Lula, mais les derniers sondages présagent un duel serré. Comment expliquer le succès de l’extrême droite de Bolsonaro ?

C’est vrai, on pensait qu’il y aurait un écart plus important au premier tour. Même si Lula a réussi à faire un score assez bon (48,4 %), Bolsonaro a obtenu un score plus serré que ce qu’on avait imaginé (43,2 %). Ce n’est pas seulement Bolsonaro : l’extrême droite en général a obtenu un bon résultat au Parlement. Des ultraréactionnaires ont réussi à se faire élire, comme l’ancienne ministre des droits de l’Homme, de la famille et de la femme, Damares Alves, ou encore Ricardo Salles, qui était l’ancien ministre de l’Environnement. On a sous-estimé le réseau de l’extrême droite brésilienne et l’influence culturelle du gouvernement Bolsonaro.

On connaît Bolsonaro pour sa vulgarité, ses positions contre le changement climatique, son négationnisme, son discours raciste et anti-LGBT [1] mais il y a d’autres axes de son discours qui séduisent une partie de la population brésilienne :

  • Il utilise beaucoup les accusations de corruption pour discréditer Lula. Dans les débats, Bolsonaro l’appelait « l’ancien détenu » ou « l’ancien prisonnier » parce qu’il a été arrêté, même si le tribunal a annulé sa peine.
  • Il tient un discours sécuritaire, défend la liberté de porter des armes, dans la même veine qu’aux États-Unis. Il y a même des candidats bolsonaristes qui apparaissent avec des armes à feu dans les spots de publicité électorale.
  • Le discours religieux est très important. Les évangéliques sont une cible de la campagne car la plupart votent Bolsonaro, même s’il ne faut pas croire qu’ils forment un groupe totalement unifié. C’est un peu complexe car il y a aussi un vote de classe : par exemple, dans les États du Nordeste, des populations évangéliques votent Lula. Mais de façon générale, les pasteurs font campagne pour Bolsonaro. Sans compter qu’il a développé une campagne de fake news en répandant la rumeur que Lula avait fait un pacte avec le diable et qu’il allait fermer les Églises. Lula a même dû publier un démenti !
  • Juste avant l’élection, Bolsonaro a augmenté les allocations sociales. Même si son ministre de l’Économie, Paulo Guedes, est très orthodoxe, il a augmenté le montant et avancé la date de paiement de certaines allocations, notamment l’Auxilio Brasil, une aide sociale destinée aux plus démunis.

    Toutes ces conditions créent une sorte de bouillon de culture favorable au bolsonarisme et même si Lula peut gagner, la droitisation de la société brésilienne est bien visible.


Bolsonaro affiche son climatoscepticisme. Pourquoi revendiquer un tel mépris de la question environnementale ?

Bolsonaro a assimilé le discours trumpiste de la alt-right, de la droite alternative. C’est un discours profondément antiprogressiste : il ne croit pas au changement climatique, il est négationniste, et il a d’ailleurs eu la même attitude pendant la pandémie.

Par ailleurs, le bolsonarisme est aussi très lié aux intérêts agro-industriels qui vont à rebours de la question climatique. Au Brésil, il y une alliance parlementaire ultraconservatrice très influente qu’on appelle les 3B, pour « bœufs, Bible et balles ». Bolsonaro pourrait se targuer d’être le quatrième B, tant il représente les intérêts de ce lobby constitué de grands propriétaires terriens (qui exploitent les bovins), d’évangéliques (la Bible) et d’anciens militaires partisans du port d’armes (les balles).

De plus, il faut reconnaître qu’en Amérique latine, la question climatique n’est pas aussi prioritaire qu’en Europe parce qu’il y a beaucoup de problèmes sociaux, beaucoup d’insécurité, beaucoup de pauvreté… Donc ce n’est pas un enjeu de la campagne.


On remarque que l’électorat se divise entre les États les plus pauvres du Nord-Est qui votent majoritairement Lula, et le centre-ouest et partiellement le sud, qui vote Bolsonaro.

Il y a plusieurs années que le vote du Parti des travailleurs (PT) a évolué en se déplaçant des régions les plus industrialisées aux régions les plus pauvres du Brésil, notamment le Nordeste, la principale région où on vote Lula, des ouvriers des industries aux populations les plus pauvres du Brésil. Le sociologue André Singer parle d’une évolution du « pétisme » (adhésion au programme et à l’identité du Parti des travailleurs) au « lulisme », c’est-à-dire un vote pour la personne de Lula. Il y a aussi le fait que Lula est né dans le Nordeste que c’est un migrant qui est allé travailler à Sao Paulo dans la métallurgie. C’est un symbole, notamment pour les populations métissées du Nordeste.

Bolsonaro représente les intérêts du lobby des grands propriétaires terriens qui exploitent les bovins. Flickr / CC BYNCSA 2.0 / Eduardo Amorim

À côté de cela, il y a aussi une alliance très forte entre Lula et les élites libérales-conservatrices qui ne veulent pas que Bolsonaro soit réélu. Il y a des juges, des magistrats de la Cour Suprême, des journalistes… Toute une élite politico-culturelle qui voit la dégradation institutionnelle d’un très mauvais œil. Autour de Lula s’est formée une sorte de « front républicain », qui va de l’extrême gauche aux conservateurs, et finalement, c’est Bolsonaro qui a permis cette alliance.


Comment les courants de gauche au Brésil et plus largement en Amérique du Sud peuvent peser dans la balance et contrer l’extrême droite ?

Le Parti des travailleurs est très affaibli et connait de fortes difficultés pour renouveler son leadership. Lula est un candidat fort, mais assez âgé. En revanche, une nouvelle gauche est en train d’émerger avec le Parti Socialisme et liberté (en portugais : Partido Socialismo e Liberdade, abrégé en Psol), qui met en avant des candidats LGBT, avec un discours plus à gauche que le PT. Il a fait de bons scores dans quelques circonscriptions et il a des ressources militantes assez importantes, notamment parmi les jeunes. Mais c’est encore un petit parti. La gauche brésilienne a encore de gros défis en termes de renouvellement, et surtout de projet politique.

Pour cette élection, le PT a choisi de mobiliser la nostalgie de l’époque dorée de Lula, plutôt que d’essayer de renouveler son discours, comme l’a fait la gauche chilienne, même s’il y a beaucoup d’autres problèmes au Chili aussi. C’est le problème de toute la gauche latino-américaine : même si elle est capable de gagner les élections (puisqu’il y a aujourd’hui plus de gouvernements de gauche que dans les années 2000), il y a un manque de renouvellement et de projet politique. Que ce soit au Chili, en Colombie ou en Bolivie, la gauche a beaucoup de difficultés pour construire un véritable agenda politique de changement social. Le Brésil n’est donc pas une exception.

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