• jeu. Déc 1st, 2022

Intervention de V. Poutine à la session plénière de la 19ème réunion annuelle du Club Valdai (texte complet)


Mesdames et messieurs, chers amis,

J’ai eu l’occasion de me faire une idée de ce dont vous avez discuté ici au cours des derniers jours. Ce fut une discussion intéressante et substantielle. J’espère que vous ne regrettez pas d’être venus en Russie et de communiquer entre vous.

Je suis heureux de vous voir tous.

Nous avons utilisé la plate-forme du Club Valdai pour discuter, plus d’une fois, des changements majeurs et graves qui ont déjà eu lieu et qui sont en train de se produire dans le monde, des risques posés par la dégradation des institutions mondiales, l’érosion des principes de sécurité collective et la substitution des « règles » au droit international. J’ai été tenté de dire « nous savons clairement qui a élaboré ces règles », mais ce ne serait peut-être pas une affirmation exacte. Nous n’avons aucune idée de qui a inventé ces règles, de ce sur quoi ces règles sont basées, ou de ce que contiennent ces règles.

Il semble que nous soyons témoins d’une tentative d’application d’une seule règle par laquelle les personnes au pouvoir – nous parlions du pouvoir, et je parle maintenant du pouvoir mondial – pourraient vivre sans suivre aucune règle et pourraient s’en tirer à bon compte. Ce sont ces règles que nous entendons constamment, comme on dit, rabâcher, c’est-à-dire en parler sans cesse…

Les discussions de Valdai sont importantes car on peut y entendre diverses évaluations et prévisions. La vie montre toujours à quel point elles étaient exactes, car la vie est le professeur le plus sévère et le plus objectif. Ainsi, la vie montre à quel point les prévisions des années précédentes étaient exactes.

Hélas, les événements continuent de suivre un scénario négatif, dont nous avons discuté plus d’une fois lors de nos précédentes réunions. De plus, ils se sont transformés en une crise majeure à l’échelle du système qui a touché, outre la sphère militaro-politique, les sphères économique et humanitaire.

Ce qu’on appelle l’Occident, qui est bien sûr une construction théorique puisqu’il n’est pas uni et qu’il s’agit clairement d’un conglomérat très complexe, mais je dirai quand même que l’Occident a pris un certain nombre de mesures au cours des dernières années et surtout au cours des derniers mois qui sont destinées à aggraver la situation. En fait, ils cherchent toujours à aggraver la situation, ce qui n’est pas nouveau non plus. Cela inclut l’incitation à la guerre en Ukraine, les provocations autour de Taïwan et la déstabilisation des marchés mondiaux de l’alimentation et de l’énergie. Ce dernier point n’a bien sûr pas été fait exprès, cela ne fait aucun doute. La déstabilisation du marché de l’énergie résulte d’un certain nombre d’erreurs systémiques commises par les autorités occidentales que j’ai mentionnées plus haut. Comme nous pouvons le voir maintenant, la situation a été aggravée par la destruction des gazoducs paneuropéens. Il s’agit là de quelque chose de tout à fait différent, mais nous sommes néanmoins témoins de ces tristes développements.

Le pouvoir mondial est exactement ce que le soi-disant Occident a en jeu. Mais ce jeu est certainement dangereux, sanglant et, je dirais, sale. Il nie la souveraineté des pays et des peuples, leur identité et leur singularité, et foule aux pieds les intérêts des autres États. De toute façon, même si la négation n’est pas le mot utilisé, c’est ce qu’ils font dans la vie réelle. Personne, à l’exception de ceux qui créent ces règles que j’ai mentionnées, n’a le droit de conserver son identité : tous les autres doivent se conformer à ces règles.

À cet égard, permettez-moi de vous rappeler les propositions faites par la Russie à nos partenaires occidentaux pour instaurer la confiance et un système de sécurité collective. Elles ont été une fois de plus rejetées en décembre 2021.

Cependant, s’asseoir sur ses lauriers peut difficilement fonctionner dans le monde moderne. Celui qui sème le vent récoltera la tempête, comme le dit le proverbe. La crise a en effet pris une dimension mondiale et a eu un impact sur tout le monde. Il ne faut pas se faire d’illusions à ce sujet.

L’humanité est à la croisée des chemins : soit elle continue à accumuler les problèmes et finit par crouler sous leur poids, soit elle travaille ensemble pour trouver des solutions – même imparfaites, du moment qu’elles fonctionnent – qui peuvent faire de notre monde un endroit plus stable et plus sûr.

Vous savez, j’ai toujours cru au pouvoir du bon sens. C’est pourquoi je suis convaincu que, tôt ou tard, les nouveaux centres de l’ordre international multipolaire et l’Occident devront entamer un dialogue sur un pied d’égalité au sujet d’un avenir commun pour nous tous, et le plus tôt sera le mieux, bien entendu. À cet égard, je vais souligner certains des aspects les plus importants pour nous tous.

Les développements actuels ont éclipsé les questions environnementales. Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est ce dont je voudrais parler en premier aujourd’hui. Le changement climatique n’est plus en tête des priorités. Mais ce défi fondamental n’a pas disparu, il est toujours là, et il s’amplifie.

La perte de biodiversité est l’une des conséquences les plus dangereuses de la perturbation de l’équilibre environnemental. Cela m’amène au point essentiel pour lequel nous sommes tous réunis ici. N’est-il pas tout aussi important de maintenir la diversité culturelle, sociale, politique et civilisationnelle ?

Dans le même temps, l’Occident moderne cherche essentiellement à aplanir et à effacer toutes les différences. Qu’est-ce qui se cache derrière cela ? Tout d’abord, le déclin du potentiel créatif de l’Occident et la volonté de freiner et de bloquer le libre développement d’autres civilisations.

Il y a aussi, bien sûr, un intérêt ouvertement mercantile. En imposant aux autres leurs valeurs, leurs habitudes de consommation et leur standardisation, nos adversaires – je vais faire attention aux mots – tentent d’élargir les marchés pour leurs produits. L’objectif poursuivi sur cette voie est, en définitive, très primitif. Il est notable que l’Occident proclame la valeur universelle de sa culture et de sa vision du monde. Même s’ils ne le disent pas ouvertement, ce qu’ils font d’ailleurs souvent, ils se comportent comme si c’était le cas, comme si c’était une réalité, et la politique qu’ils mènent vise à montrer que ces valeurs doivent être acceptées inconditionnellement par tous les autres membres de la communauté internationale.

Je voudrais citer le célèbre discours de remise des diplômes d’Alexandre Soljenitsyne, prononcé à Harvard en 1978. Il a dit que ce qui caractérise l’Occident, c’est « un aveuglement continu de la supériorité » – et cela continue jusqu’à ce jour – qui « soutient la croyance que de vastes régions partout sur notre planète devraient se développer et mûrir au niveau des systèmes occidentaux actuels ». Il a dit cela en 1978. Rien n’a changé.

Au cours des presque 50 ans qui se sont écoulés depuis, l’aveuglement dont parlait Soljenitsyne, et qui est ouvertement raciste et néocolonial, a pris des formes particulièrement déformées, en particulier après l’émergence du monde dit unipolaire. De quoi s’agit-il ? La croyance en son infaillibilité est très dangereuse ; elle n’est qu’à un pas du désir des infaillibles de détruire ceux qu’ils n’aiment pas, ou comme ils disent, de les annuler. Il suffit de réfléchir à la signification de ce mot.

Même au plus fort de la guerre froide, au plus fort de la confrontation des deux systèmes, des deux idéologies et de la rivalité militaire, il ne venait à l’idée de personne de nier l’existence même de la culture, de l’art et de la science des autres peuples, de leurs adversaires. Cela ne venait à l’esprit de personne. Certes, certaines restrictions étaient imposées aux contacts dans les domaines de l’éducation, de la science, de la culture et, malheureusement, du sport. Mais néanmoins, les dirigeants soviétiques et américains ont compris qu’il était nécessaire de traiter le domaine humanitaire avec tact, d’étudier et de respecter son rival, et parfois même de lui emprunter des éléments afin de conserver les bases de relations saines et productives, au moins pour l’avenir.

Et que se passe-t-il maintenant ? Il fut un temps où les nazis en étaient arrivés à brûler des livres, et maintenant les « gardiens du libéralisme et du progrès » occidentaux en sont arrivés à interdire Dostoïevski et Tchaïkovski. La soi-disant « annulation de la culture » et en réalité – comme nous l’avons dit à maintes reprises – la véritable annulation de la culture consiste à éradiquer tout ce qui est vivant et créatif et à étouffer la libre pensée dans tous les domaines, qu’il s’agisse d’économie, de politique ou de culture.

Aujourd’hui, l’idéologie libérale elle-même a changé au-delà de toute reconnaissance. Si, à l’origine, le libéralisme classique signifiait la liberté de chacun de faire et de dire ce qu’il voulait, au XXe siècle, les libéraux ont commencé à dire que la société dite ouverte avait des ennemis et que la liberté de ces ennemis pouvait et devait être restreinte, voire annulée. On en est arrivé au point absurde où toute opinion alternative est déclarée propagande subversive et menace pour la démocratie.

Tout ce qui vient de Russie est taxé d’ »intrigues du Kremlin ». Mais regardez-vous. Sommes-nous vraiment si tout-puissants ? Toute critique de nos adversaires – n’importe laquelle – est perçue comme des « intrigues du Kremlin », « la main du Kremlin ». C’est insensé. Jusqu’où êtes-vous tombés ? Utilisez votre cerveau, au moins, dites quelque chose de plus intéressant, exposez votre point de vue de manière conceptuelle. Vous ne pouvez pas tout mettre sur le dos des manigances du Kremlin.

Fyodor Dostoïevski a prophétisé tout cela au 19e siècle. L’un des personnages de son roman Démons, le nihiliste Shigalev, a décrit l’avenir radieux qu’il imaginait de la manière suivante : « Émergeant d’une liberté sans limites, je conclus par un despotisme sans limites. » Voilà à quoi en sont arrivés nos adversaires occidentaux. Un autre personnage du roman, Pyotr Verkhovensky, lui fait écho, en parlant de la nécessité d’une trahison, d’une dénonciation et d’un espionnage universels, et en affirmant que la société n’a pas besoin de talents ou de plus grandes capacités : « On coupe la langue de Cicéron, on arrache les yeux de Copernic et on lapide Shakespeare ». C’est à cela qu’aboutissent nos adversaires occidentaux. Qu’est-ce que c’est, sinon la culture d’annulation occidentale ?

Ce sont de grands penseurs et, franchement, je suis reconnaissant à mes assistants d’avoir trouvé ces citations.

Que peut-on répondre à cela ? L’histoire remettra certainement tout à sa place et saura qui annuler, et ce ne seront certainement pas les plus grandes œuvres des génies universellement reconnus de la culture mondiale, mais ceux qui, pour une raison ou une autre, ont décidé qu’ils avaient le droit d’utiliser la culture mondiale comme bon leur semble. Leur amour-propre ne connaît vraiment aucune limite. Personne ne se souviendra de leur nom dans quelques années. Mais Dostoïevski continuera à vivre, tout comme Tchaïkovski et Pouchkine, même s’ils auraient voulu le contraire.

L’uniformisation, le monopole financier et technologique, l’effacement de toutes les différences, voilà ce qui sous-tend le modèle occidental de mondialisation, qui est de nature néocoloniale. Leur objectif était clair : établir la domination inconditionnelle de l’Occident dans l’économie et la politique mondiales. Pour ce faire, l’Occident a mis à son service l’ensemble des ressources naturelles et financières de la planète, ainsi que toutes les capacités intellectuelles, humaines et économiques, tout en prétendant qu’il s’agissait d’une caractéristique naturelle de la soi-disant nouvelle interdépendance mondiale.

Je voudrais ici rappeler un autre philosophe russe, Alexandre Zinoviev, dont nous célébrerons le centenaire de la naissance le 29 octobre. Il y a plus de 20 ans, il a déclaré que la civilisation occidentale avait besoin de la planète entière comme moyen d’existence et de toutes les ressources de l’humanité pour survivre au niveau qu’elle avait atteint. C’est ce qu’ils veulent, c’est exactement ce qui se passe.

De plus, l’Occident s’est d’abord assuré une avance considérable dans ce système parce qu’il en avait développé les principes et les mécanismes – les mêmes que les règles dont ils parlent aujourd’hui et qui restent un trou noir incompréhensible parce que personne ne sait vraiment ce qu’elles sont. Mais dès que les pays non occidentaux ont commencé à tirer quelques avantages de la mondialisation, surtout les grandes nations d’Asie, l’Occident a immédiatement modifié ou complètement aboli nombre de ces règles. Et les principes soi-disant sacrés du libre-échange, de l’ouverture économique, de l’égalité de concurrence, voire des droits de propriété, ont été soudainement et complètement oubliés. Ils changent les règles sur le champ, sur place, là où ils voient une opportunité pour eux.

Voici un autre exemple de substitution de concepts et de significations. Pendant de nombreuses années, les idéologues et les politiciens occidentaux ont dit au monde qu’il n’y avait pas d’alternative à la démocratie. Certes, ils entendaient par là le style occidental, le soi-disant modèle libéral de démocratie. Ils ont rejeté avec arrogance toutes les autres variantes et formes de gouvernement par le peuple et, je tiens à le souligner, ils l’ont fait avec mépris et dédain. Cette manière de faire a pris forme depuis l’époque coloniale, comme si tout le monde était de second ordre, alors qu’eux étaient exceptionnels. Cela a duré des siècles et cela continue encore aujourd’hui.

Ainsi, actuellement, une majorité écrasante de la communauté internationale réclame la démocratie dans les affaires internationales et rejette toute forme de dictat autoritaire de la part de pays individuels ou de groupes de pays. Qu’est-ce que c’est, sinon l’application directe des principes démocratiques aux relations internationales ?

Quelle position l’Occident « civilisé » a-t-il adoptée ? Si vous êtes démocrates, vous êtes censés accueillir le désir naturel de liberté exprimé par des milliards de personnes, mais non. L’Occident appelle cela saper l’ordre libéral fondé sur des règles. Il recourt aux guerres économiques et commerciales, aux sanctions, aux boycotts et aux révolutions de couleur, et prépare et exécute toutes sortes de coups d’État.

L’un d’eux a eu des conséquences tragiques en Ukraine en 2014. Ils l’ont soutenu et ont même précisé la somme d’argent qu’ils avaient dépensée pour ce coup d’État. Ils ont le culot d’agir comme bon leur semble et n’ont aucun scrupule pour ce qu’ils font. Ils ont tué Soleimani, un général iranien. Vous pouvez penser ce que vous voulez de Soleimani, mais c’était un fonctionnaire d’un État étranger. Ils l’ont tué dans un pays tiers et en ont assumé la responsabilité. Qu’est-ce que cela est censé signifier, pour l’amour du ciel ? Dans quel genre de monde vivons-nous ?

Comme à l’accoutumée, Washington continue de qualifier l’ordre international actuel de libéral à l’américaine, mais en fait, ce fameux « ordre » multiplie chaque jour le chaos et, j’ajouterais même, devient de plus en plus intolérant même à l’égard des pays occidentaux et de leurs tentatives d’agir indépendamment. Tout est étouffé dans l’œuf, et ils n’hésitent même pas à imposer des sanctions à leurs alliés, qui baissent la tête en signe d’assentiment.

Par exemple, les propositions faites en juillet par les députés hongrois de codifier l’engagement envers les valeurs et la culture chrétiennes européennes dans le traité sur l’Union européenne ont été prises non pas comme un affront, mais comme un acte de sabotage pur et simple et hostile. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que cela signifie ? En effet, cela peut plaire à certains, mais pas à d’autres.

En mille ans, la Russie a développé une culture unique d’interaction entre toutes les religions du monde. Il n’est pas nécessaire d’annuler quoi que ce soit, que ce soit les valeurs chrétiennes, les valeurs islamiques ou les valeurs juives. Nous avons également d’autres religions du monde. Il suffit de se respecter mutuellement. Dans un certain nombre de nos régions – je le sais de première main – les gens célèbrent ensemble les fêtes chrétiennes, islamiques, bouddhistes et juives, et ils aiment le faire car ils se félicitent mutuellement et sont heureux les uns pour les autres.

Mais pas ici. Pourquoi pas ? Au moins, ils pourraient en discuter. Incroyable.

Sans exagérer, il ne s’agit même pas d’une crise systémique, mais d’une crise doctrinale du modèle d’ordre international néolibéral à l’américaine. Ils n’ont aucune idée de progrès et de développement positif. Ils n’ont tout simplement rien à offrir au monde, si ce n’est de perpétuer leur domination.

Je suis convaincu que la démocratie réelle dans un monde multipolaire concerne avant tout la capacité de toute nation – j’insiste – de toute société ou de toute civilisation à suivre sa propre voie et à organiser son propre système socio-politique. Si les États-Unis ou les pays de l’Union européenne jouissent de ce droit, les pays d’Asie, les États islamiques, les monarchies du golfe Persique et les pays des autres continents l’ont certainement aussi. Bien sûr, notre pays, la Russie, a également ce droit, et personne ne pourra jamais dire à notre peuple quel type de société nous devrions construire et quels principes devraient la sous-tendre.

Une menace directe pour le monopole politique, économique et idéologique de l’Occident réside dans le fait que le monde peut proposer des modèles sociaux alternatifs plus efficaces ; je tiens à le souligner, plus efficaces aujourd’hui, plus brillants et plus attrayants que ceux qui existent actuellement. Ces modèles vont certainement voir le jour. C’est inévitable. D’ailleurs, les politologues et analystes américains écrivent également à ce sujet. À vrai dire, leur gouvernement n’écoute pas ce qu’ils disent, bien qu’il ne puisse éviter de voir ces concepts dans les magazines de sciences politiques et de les voir mentionnés dans les discussions.

Le développement devrait s’appuyer sur un dialogue entre les civilisations et les valeurs spirituelles et morales. En effet, la compréhension de l’être humain et de sa nature varie selon les civilisations, mais cette différence est souvent superficielle, et toutes reconnaissent la dignité ultime et l’essence spirituelle des personnes. Une base commune sur laquelle nous pouvons et devons construire notre avenir est d’une importance capitale.

Voici un point sur lequel je voudrais insister. Les valeurs traditionnelles ne sont pas un ensemble rigide de postulats auxquels tout le monde doit adhérer, bien sûr que non. La différence avec les valeurs dites néo-libérales, c’est qu’elles sont uniques dans chaque cas particulier, car elles sont issues des traditions d’une société particulière, de sa culture et de son contexte historique. C’est pourquoi les valeurs traditionnelles ne peuvent être imposées à quiconque. Elles doivent simplement être respectées et tout ce que chaque nation a choisi pour elle-même au cours des siècles doit être traité avec précaution.

C’est ainsi que nous comprenons les valeurs traditionnelles, et la majorité de l’humanité partage et accepte notre approche. C’est compréhensible, car les sociétés traditionnelles d’Orient, d’Amérique latine, d’Afrique et d’Eurasie constituent la base de la civilisation mondiale.

Le respect des us et coutumes des peuples et des civilisations est dans l’intérêt de tous. En fait, c’est aussi l’intérêt de l’ »Occident », qui devient rapidement une minorité sur la scène internationale à mesure qu’il perd sa domination. Bien sûr, le droit de la minorité occidentale à sa propre identité culturelle – je tiens à le souligner – doit être assuré et respecté, mais, surtout, sur un pied d’égalité avec les droits de toute autre nation.

Si les élites occidentales pensent qu’elles peuvent faire en sorte que leurs peuples et leurs sociétés adoptent ce que je considère comme des idées étranges et à la mode, telles que des dizaines de genres ou des parades de fierté gay, qu’il en soit ainsi. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Mais ils n’ont certainement pas le droit de dire aux autres de suivre leurs pas.

Nous voyons les processus démographiques, politiques et sociaux compliqués qui se déroulent dans les pays occidentaux. Il s’agit, bien entendu, de leurs propres affaires. La Russie ne s’immisce pas dans ces affaires et n’a pas l’intention de le faire. Contrairement à l’Occident, nous nous occupons de nos propres affaires. Mais nous espérons que le pragmatisme triomphera et que le dialogue de la Russie avec l’Occident authentique et traditionnel, ainsi qu’avec les autres centres de développement égalitaire, deviendra une contribution majeure à la construction d’un ordre mondial multipolaire.

J’ajouterai que la multipolarité est une réelle et, en fait, la seule chance pour l’Europe de restaurer son identité politique et économique. À vrai dire – et cette idée s’exprime explicitement en Europe aujourd’hui – la capacité juridique de l’Europe est très limitée. J’ai essayé de l’exprimer de façon modérée pour ne froisser personne.

Le monde est diversifié par nature et les tentatives occidentales de faire entrer tout le monde dans le même schéma sont clairement vouées à l’échec. Elles n’aboutiront à rien.

L’aspiration vaniteuse à la suprématie mondiale et, essentiellement, à la dictature ou à la préservation du leadership par le diktat, réduit réellement le prestige international des dirigeants du monde occidental, y compris les États-Unis, et accroît la méfiance à l’égard de leur capacité à négocier en général. Ils disent une chose aujourd’hui et une autre le lendemain ; ils signent des documents et y renoncent, ils font ce qu’ils veulent. Il n’y a aucune stabilité dans quoi que ce soit. Comment les documents sont signés, ce qui a été discuté, ce que nous pouvons espérer – tout cela est complètement flou.

Auparavant, seuls quelques pays osaient discuter avec l’Amérique et cela avait l’air presque sensationnel, alors qu’aujourd’hui, il est devenu habituel pour toutes sortes d’États de rejeter les demandes infondées de Washington, malgré ses tentatives continues d’exercer une pression sur tout le monde. C’est une politique erronée qui ne mène nulle part. Mais laissons-les faire, c’est aussi leur choix.

Je suis convaincu que les nations du monde ne fermeront pas les yeux sur une politique de coercition qui s’est discréditée. L’Occident devra chaque fois payer un prix plus élevé pour ses tentatives de préserver son hégémonie. Si j’étais membre de l’élite occidentale, je réfléchirais sérieusement à cette perspective. Comme je l’ai dit, certains politologues et politiciens aux États-Unis y pensent déjà.

Dans les conditions actuelles de conflit intense, je serai direct sur certaines choses. En tant que civilisation indépendante et distincte, la Russie n’a jamais considéré et ne se considère pas comme un ennemi de l’Occident. L’américophobie, l’anglophobie, la francophobie et la germanophobie sont les mêmes formes de racisme que la russophobie ou l’antisémitisme et, accessoirement, la xénophobie sous toutes ses formes.

Il faut simplement comprendre clairement que, comme je l’ai déjà dit auparavant, il y a deux Occident – au moins deux et peut-être plus, mais deux au moins – l’Occident des valeurs traditionnelles, essentiellement chrétiennes, de la liberté, du patriotisme, de la grande culture et maintenant aussi des valeurs islamiques – une partie importante de la population de nombreux pays occidentaux suit l’islam. Cet Occident est proche de nous en quelque sorte. Nous partageons avec lui des racines communes, voire anciennes. Mais il existe aussi un autre Occident, agressif, cosmopolite et néocolonial. Il agit comme un outil des élites néolibérales. Naturellement, la Russie ne se pliera jamais aux diktats de cet Occident.

En 2000, après mon élection à la présidence, je me souviendrai toujours de ce à quoi j’ai été confronté : Je me souviendrai du prix que nous avons payé pour détruire l’antre du terrorisme dans le Caucase du Nord, que l’Occident soutenait presque ouvertement à l’époque. Nous sommes tous des adultes ici ; la plupart d’entre vous présents dans cette salle comprennent ce dont je parle. Nous savons que c’est exactement ce qui s’est passé dans la pratique : un soutien financier, politique et informationnel. Nous l’avons tous vécu.

Qui plus est, non seulement l’Occident a soutenu activement les terroristes sur le territoire russe, mais, à bien des égards, il a entretenu cette menace. Nous le savons. Néanmoins, après la stabilisation de la situation, lorsque les principales bandes terroristes ont été vaincues, notamment grâce à la bravoure du peuple tchétchène, nous avons décidé de ne pas revenir en arrière, de ne pas jouer les offensés, mais d’aller de l’avant, d’établir des relations même avec ceux qui ont effectivement agi contre nous, d’établir et de développer des relations avec tous ceux qui le souhaitaient, sur la base de l’avantage mutuel et du respect de chacun.

Nous pensions que c’était dans l’intérêt de tous. La Russie, Dieu merci, a survécu à toutes les difficultés de l’époque, elle a tenu bon, elle s’est renforcée, elle a été capable de faire face au terrorisme interne et externe, son économie a été préservée, elle a commencé à se développer et sa capacité de défense a commencé à s’améliorer. Nous avons essayé d’établir des relations avec les principaux pays occidentaux et avec l’OTAN. Le message était le même : cessons d’être des ennemis, vivons ensemble en tant qu’amis, engageons le dialogue, construisons la confiance et, partant, la paix. Nous étions absolument sincères, je tiens à le souligner. Nous avons bien compris la complexité de ce rapprochement, mais nous l’avons accepté.

Qu’avons-nous obtenu en réponse ? En bref, nous avons reçu un « non » dans tous les principaux domaines de coopération possible. Nous avons reçu une pression toujours plus forte sur nous et des foyers de tension près de nos frontières. Et quel est, si je puis me permettre, le but de cette pression ? Quel est-il ? S’agit-il simplement de s’entraîner ? Bien sûr que non. Le but est de rendre la Russie plus vulnérable.

Le but est de faire de la Russie un outil pour atteindre leurs propres objectifs géopolitiques.

En fait, c’est une règle universelle : ils essaient de transformer tout le monde en outil, afin d’utiliser ces outils à leurs propres fins. Et ceux qui ne cèdent pas à cette pression, qui ne veulent pas être un tel outil sont sanctionnés : toutes sortes de restrictions économiques sont exercées contre eux et à leur égard, des coups d’État sont préparés ou si possible réalisés, etc. Et à la fin, si rien ne peut être fait, l’objectif est le même : les détruire, les rayer de la carte politique. Mais il n’a pas été et ne sera jamais possible d’élaborer et de mettre en œuvre un tel scénario en ce qui concerne la Russie.

Que puis-je ajouter ? La Russie ne défie pas les élites occidentales. La Russie défend simplement son droit d’exister et de se développer librement. Il est important de noter que nous ne deviendrons pas nous-mêmes un nouvel hégémon. La Russie ne propose pas de remplacer un monde unipolaire par un ordre dominant bipolaire, tripolaire ou autre, ni de remplacer la domination occidentale par une domination de l’Est, du Nord ou du Sud. Cela conduirait inévitablement à une nouvelle impasse.

À ce stade, je voudrais citer les paroles du grand philosophe russe Nikolaï Danilevsky. Il pensait que le progrès ne consistait pas à ce que tout le monde aille dans la même direction, comme semblent le vouloir certains de nos adversaires. Cela ne ferait que stopper le progrès, disait Danilevsky. Le progrès consiste à « parcourir le champ qui représente l’activité historique de l’humanité, en marchant dans toutes les directions », a-t-il déclaré, ajoutant qu’aucune civilisation ne peut s’enorgueillir d’être le summum du développement.

Je suis convaincu que la dictature ne peut être contrée que par le libre développement des pays et des peuples ; la dégradation de l’individu peut être contrée par l’amour de la personne en tant que créateur ; la simplification et l’interdiction primitives peuvent être remplacées par la complexité florissante de la culture et de la tradition.

L’importance du moment historique d’aujourd’hui réside dans les possibilités de développement démocratique et distinct de chacun, qui s’ouvrent devant toutes les civilisations, tous les États et toutes les associations d’intégration. Nous croyons avant tout que le nouvel ordre mondial doit être fondé sur le droit et la loi, et qu’il doit être libre, distinct et équitable.

L’économie et le commerce mondiaux doivent également devenir plus justes et plus ouverts. La Russie considère que la création de nouvelles plateformes financières internationales est inévitable ; cela inclut les transactions internationales. Ces plateformes devraient se situer au-dessus des juridictions nationales. Elles devraient être sécurisées, dépolitisées et automatisées et ne devraient pas dépendre d’un centre de contrôle unique. Est-ce que c’est possible ? Bien sûr que c’est possible. Cela demandera beaucoup d’efforts. De nombreux pays devront unir leurs efforts, mais c’est possible.

Cela exclut toute possibilité d’abus dans une nouvelle infrastructure financière mondiale. Elle permettrait d’effectuer des transactions internationales efficaces, bénéfiques et sûres sans le dollar ou l’une des monnaies dites de réserve. C’est d’autant plus important, maintenant que le dollar est utilisé comme une arme ; les États-Unis, et l’Occident en général, ont discrédité l’institution des réserves financières internationales. D’abord, ils l’ont dévalué avec l’inflation dans les zones dollar et euro, puis ils ont pris nos réserves d’or et de devises.

La transition vers des transactions en monnaies nationales va rapidement prendre de l’ampleur. C’est inévitable. Bien sûr, cela dépend du statut des émetteurs de ces monnaies et de l’état de leurs économies, mais ils vont se renforcer, et ces transactions sont appelées à l’emporter progressivement sur les autres. Telle est la logique d’une politique économique et financière souveraine dans un monde multipolaire.

En outre, les nouveaux centres de développement mondiaux utilisent déjà des technologies et des recherches inégalées dans divers domaines et peuvent concurrencer avec succès les sociétés transnationales occidentales dans de nombreux domaines.

Il est clair que nous avons un intérêt commun et très pragmatique à des échanges scientifiques et technologiques libres et ouverts. Unis, nous avons plus à gagner que si nous agissons séparément. C’est la majorité qui devrait bénéficier de ces échanges, et non des sociétés individuelles super-riches.

Comment les choses se passent-elles aujourd’hui ? Si l’Occident vend des médicaments ou des semences de culture à d’autres pays, il leur dit de tuer leurs industries pharmaceutiques nationales et leur sélection. En fait, tout se résume à ceci : ses fournitures de machines-outils et d’équipements détruisent l’industrie mécanique locale. Je m’en suis rendu compte à l’époque où j’étais Premier ministre. Dès que vous ouvrez votre marché à un certain groupe de produits, le fabricant local fait instantanément faillite et il lui est presque impossible de relever la tête. C’est ainsi qu’ils établissent des relations. C’est ainsi qu’ils s’emparent des marchés et des ressources, et que les pays perdent leur potentiel technologique et scientifique. Ce n’est pas du progrès, c’est de l’asservissement et la réduction des économies à des niveaux primitifs.

Le développement technologique ne devrait pas accroître les inégalités mondiales, mais plutôt les réduire. C’est ainsi que la Russie a traditionnellement mis en œuvre sa politique technologique étrangère. Par exemple, lorsque nous construisons des centrales nucléaires dans d’autres pays, nous créons des centres de compétences et formons le personnel local. Nous créons une industrie. Nous ne nous contentons pas de construire une centrale, nous créons toute une industrie. En fait, nous donnons à d’autres pays une chance de franchir de nouvelles étapes dans leur développement scientifique et technologique, de réduire les inégalités et d’amener leur secteur énergétique à de nouveaux niveaux d’efficacité et de respect de l’environnement.

Permettez-moi de souligner à nouveau que la souveraineté et une voie de développement unique ne signifient en aucun cas l’isolement ou l’autarcie. Au contraire, il s’agit d’une coopération énergique et mutuellement bénéfique fondée sur les principes d’équité et d’égalité.

Si la mondialisation libérale consiste à dépersonnaliser et à imposer le modèle occidental au monde entier, l’intégration consiste, au contraire, à exploiter le potentiel de chaque civilisation au profit de tous. Si le mondialisme est un diktat – ce à quoi il aboutit en fin de compte -, l’intégration est un travail d’équipe visant à élaborer des stratégies communes dont chacun peut bénéficier.

À cet égard, la Russie estime qu’il est important d’utiliser plus largement les mécanismes de création de grands espaces qui reposent sur l’interaction entre pays voisins, dont les économies et les systèmes sociaux, ainsi que les bases de ressources et les infrastructures, se complètent. En fait, ces grands espaces constituent la base économique d’un ordre mondial multipolaire. Leur dialogue donne lieu à une véritable unité de l’humanité, qui est beaucoup plus complexe, unique et multidimensionnelle que les idées simplistes professées par certains maîtres occidentaux.

L’unité de l’humanité ne peut être créée par des commandements tels que  » faites comme moi  » ou  » soyez comme nous « . Elle se crée en tenant compte de l’opinion de chacun et en abordant avec soin l’identité de chaque société et de chaque nation. C’est le principe qui peut sous-tendre une coopération à long terme dans un monde multipolaire.

À cet égard, il pourrait être utile de revoir la structure des Nations unies, y compris son Conseil de sécurité, afin de mieux refléter la diversité du monde. Après tout, le monde de demain dépendra beaucoup plus de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine qu’on ne le croit aujourd’hui, et cette augmentation de leur influence est sans aucun doute une évolution positive.

Permettez-moi de rappeler que la civilisation occidentale n’est pas la seule, même dans notre espace eurasien commun. En outre, la majorité de la population est concentrée à l’est de l’Eurasie, où sont apparus les centres des plus anciennes civilisations humaines.

La valeur et l’importance de l’Eurasie résident dans le fait qu’elle représente un complexe autosuffisant possédant d’énormes ressources de toutes sortes et d’immenses possibilités. Plus nous nous efforçons d’accroître la connectivité de l’Eurasie et de créer de nouveaux moyens et de nouvelles formes de coopération, plus nos réalisations sont impressionnantes.

Le succès de l’Union économique eurasienne, la croissance rapide de l’autorité et du prestige de l’Organisation de coopération de Shanghai, les initiatives à grande échelle « Une ceinture, une route », les plans de coopération multilatérale pour la construction du corridor de transport Nord-Sud et de nombreux autres projets, sont le début d’une nouvelle ère, d’une nouvelle étape dans le développement de l’Eurasie. J’en suis convaincu. Les projets d’intégration qui y sont menés ne se contredisent pas mais se complètent – bien sûr, s’ils sont réalisés par les pays voisins dans leur propre intérêt et non introduits par des forces extérieures dans le but de diviser l’espace eurasiatique et de le transformer en une zone de confrontation entre blocs.

L’Europe, extrémité occidentale de la Grande Eurasie, pourrait également en devenir la partie naturelle. Mais nombre de ses dirigeants sont entravés par la conviction que les Européens sont supérieurs aux autres, qu’il est indigne d’eux de participer d’égal à égal aux entreprises des autres. Cette arrogance les empêche de voir qu’ils sont eux-mêmes devenus une périphérie étrangère et se sont transformés en vassaux, souvent sans droit de vote.

Collègues,

L’effondrement de l’Union soviétique a bouleversé l’équilibre des forces géopolitiques. L’Occident s’est senti vainqueur et a décrété un arrangement mondial unipolaire, dans lequel seuls sa volonté, sa culture et ses intérêts avaient le droit d’exister.

Aujourd’hui, cette période historique de domination sans limite de l’Occident sur les affaires mondiales touche à sa fin. Le monde unipolaire est relégué dans le passé. Nous sommes à un carrefour historique. Nous allons probablement vivre la décennie la plus dangereuse, la plus imprévisible et en même temps la plus importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’Occident est incapable de diriger l’humanité à lui tout seul et la majorité des nations ne veulent plus le supporter. C’est la principale contradiction de cette nouvelle ère. Pour citer un classique, il s’agit en quelque sorte d’une situation révolutionnaire – les élites ne peuvent pas et les peuples ne veulent plus vivre ainsi.

Cet état de fait est lourd de conflits mondiaux ou de toute une chaîne de conflits, ce qui constitue une menace pour l’humanité, y compris pour l’Occident lui-même. La principale tâche historique d’aujourd’hui est de résoudre cette contradiction d’une manière constructive et positive.

Le changement d’époque est un processus douloureux, mais naturel et inévitable. Un futur ordre mondial se dessine sous nos yeux. Dans cet ordre mondial, nous devons écouter tout le monde, prendre en considération chaque opinion, chaque nation, société, culture et chaque système de perspectives mondiales, d’idées et de concepts religieux, sans imposer une seule vérité à quiconque. Ce n’est que sur cette base, en comprenant notre responsabilité pour le destin des nations et de notre planète, que nous pourrons créer une symphonie de la civilisation humaine.

A ce stade, je voudrais terminer mes remarques en exprimant ma gratitude pour la patience dont vous avez fait preuve en les écoutant.

Je vous remercie beaucoup.

Traduction « les anticonspis ne vont pas tarder à me qualifier de traducteur officiel de Poutine » par Viktor Dedaj avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles





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