• mer. Déc 7th, 2022

« Nous sommes enfin libérés ! » Au Brésil, Lula élu président


Rio de Janeiro (Brésil), reportage

« Olê olê olê olá, Lula, Lula » : les hurlements de joie se mêlaient au célèbre refrain en soutien au candidat de la gauche brésilienne Lula. Le regard embrumé, une femme s’est saisie d’une serviette de plage sur laquelle est imprimé le portrait de Lula, l’a embrassée puis pressée contre son cœur. Le résultat venait de tomber dimanche 30 octobre dans ce rassemblement de lulistes du centre de Rio de Janeiro : leur candidat a été élu avec 50,9 % des suffrages contre 49,1 % pour son adversaire d’extrême droite, le président sortant Jair Bolsonaro. L’écart est mince, le plus mince depuis la chute de la dictature militaire en 1985. Il n’avait d’ailleurs cessé de se resserrer ces dernières semaines. Au premier tour, Lula était arrivé en tête avec 48,43 % des voix contre 43,20 % pour le président candidat. Le résultat, bien plus serré que celui annoncé par les instituts de sondage, avait provoqué la surprise des 156 millions d’électeurs.

« Nous sommes enfin libérés, s’est exclamé Philipe dans la foule de supporters du Parti des travailleurs (PT). Il a fallu survivre chaque jour dans ce pays, pendant quatre ans. Aujourd’hui, je suis rempli d’espoir. » Un peu plus loin, Ingrid, une jeune designeuse, agitait un drapeau aux côtés de sa compagne : « Je me sens heureuse, vivante. Sous Bolsonaro, nous avons eu peur du racisme, de l’homophobie et du machisme dans la rue. Mais Lula a gagné, cela symbolise la résistance. » À voir ces étreintes, ces embrassades et ces baisers, on oublierait presque que la journée de vote ne s’est pas déroulée sans accroc. L’élection a été perturbée par des barrages de la police fédérale routière (PRF), visant notamment les autobus publics permettant aux électeurs de quartiers défavorisés, majoritairement pro-Lula, d’aller voter. Selon le média brésilien TV Globo, au moins 560 opérations ont été recensées, dont la moitié dans la région du Nordeste historiquement à gauche. Les opérations de contrôle ont été levées par le Tribunal supérieur électoral deux heures avant la fermeture des bureaux de vote. Alexandre de Moraes, le président de l’institution, a déclaré qu’ « aucun électeur n’a été empêché de voter par les barrages », mais à l’annonce des premiers résultats, l’ambiance était tendue dans le centre de Rio de Janeiro.

Les partisans de Lula, ravis de son élection (50,9 % des voix).

Au carrefour de trois rues du centre-ville, les membres du Mouvement des sans-terre, une organisation agroécologique militant pour l’accès des paysans pauvres à la terre, se sont donné rendez-vous. Les préoccupations environnementales étaient au cœur des discussions. Une coiffe indigène couronnant ses longs cheveux bruns et trois lignes noires tracées sur le visage, Makko filmait les effusions de joie. « C’est un jour très important pour nous, les indigènes, s’est ému ce quarantenaire de l’ethnie Jaguaribaras. L’écologie, c’est la survie de nos terres. La victoire de Lula, c’est aussi celle de nos ancêtres, de nos peuples originels. » À quelques pas de là, depuis la fenêtre du local, Denise observait la foule amassée dans les rues : « J’ai l’impression de revivre, souriait-elle. J’ai confiance en Lula pour éduquer les Brésiliens à l’environnement. L’écologie est fondamentale. Nous devons arrêter d’utiliser, de tirer profit puis de jeter à la poubelle ce que produit la terre. » Depuis son balcon, elle aurait pu apercevoir Tiago campé fièrement sur le trottoir. Ce cinéaste s’est enflammé : « Il n’existe pas de révolution sans environnement. Une révolution doit être démocratique, écologique, musicale et poétique. »

Victoire de Lula et de sa formation, le Parti des travailleurs (PT).

Lula : « Nous voulons une pacification environnementale »

Si la question écologique a été traitée en marge de la campagne, Lula a promis de lutter contre la déforestation et l’exploitation minière illégales et de créer un ministère de la Pêche et des Peuples indigènes. À son arrivée au pouvoir, lors de son premier mandat en 2003, la déforestation affichait un taux record. En 2011, à l’issue de ses deux quadriennats, il était parvenu à la faire chuter d’environ 70 %. Le défi est grand pour panser les plaies infligées par Bolsonaro à la forêt amazonienne. Encouragé par le lobby agroalimentaire, le président d’extrême droite a entrepris le démantèlement des institutions de défense de l’environnement en coupant une partie de leur budget. Le territoire déforesté sous son mandat est plus vaste que celui de la Belgique.

Makko, un indigène du peuple Jaguaribaras, suivant la soirée électorale le 30 octobre.

Dans son discours de victoire depuis São Paulo, Lula s’est montré optimiste : « Le Brésil est prêt à reprendre son rôle de leader dans la lutte contre la crise climatique, en protégeant tous nos biomes, en particulier la forêt amazonienne », a-t-il déclaré. « Nous allons lutter pour la déforestation zéro en Amazonie. » Le leader de la gauche a également abordé les attaques dirigées contre les peuples indigènes : « Lorsqu’un enfant indigène meurt assassiné par la cupidité des prédateurs de l’environnement, une partie de l’humanité meurt avec lui. » Il s’est dit « ouvert à la coopération internationale pour préserver l’Amazonie, que ce soit sous forme d’investissement ou de recherche scientifique ». Et a précisé : « Mais sans jamais renoncer à notre souveraineté. » Enfin, Lula a adopté une attitude d’apaisement et de rassemblement dans un Brésil divisé par cette élection présidentielle : « Nous voulons une pacification environnementale. […] Nous ne sommes pas intéressés par une guerre pour l’environnement, mais nous sommes prêts à le défendre de toute menace. »

« Cette élection est plus violente que les précédentes, avec des armes à feu omniprésentes »

Jair Bolsonaro n’a quant à lui pas pris la parole après sa défaite. Ses collaborateurs ont déclaré qu’il était parti se coucher. La crainte de le voir contester le résultat de l’élection demeure. L’actuel président a posé les jalons de cette contestation dès le début de la campagne en remettant en cause la fiabilité du système électoral brésilien par vote électronique, faisant ainsi planer sans preuve la menace d’une fraude massive. Le vote s’effectuant sur des machines non raccordées à internet — et donc non manipulables par des hackers extérieurs — a pourtant fait ses preuves depuis son adoption en 1996. Il a permis au Brésil de mettre un terme aux cas de fraude qui existaient du temps du vote papier.

La place Cinelândia de Rio de Janeiro était noire de monde ce dimanche soir, après la victoire du candidat de gauche Lula.

Cette campagne a été émaillée par de nombreux épisodes de violence à travers le pays. Selon l’agence publique, 148 cas de violence électorale se sont déroulés rien que sur la période du 16 août au 2 octobre, jour du premier tour. Parmi eux, plusieurs assassinats ont été recensés comme celui de Marcelo Arruda, trésorier du PT, abattu par balle par un policier pro-Bolsonaro alors qu’il célébrait son anniversaire ou celui de Benedito Cardoso, un sympathisant de Lula tué à coups de hache par un collègue de travail. S’ajoutent à cela des menaces en ligne, des intimidations et des agressions dirigées à l’encontre de journalistes. Dernier exemple en date, à quatre jours du scrutin : la journaliste Magalea Mazziotti a été agressée alors qu’elle arborait un autocollant aux couleurs de Lula. « Cette élection est plus violente que les précédentes, avec des armes à feu omniprésentes et des cas de violence politique beaucoup plus intenses », a indiqué la sociologue Caroline Ricardo à Reporterre. Résultat : près de 67 % des Brésiliens affirmaient en septembre avoir peur de se faire agresser en raison de leurs convictions politiques, selon l’institut Datafolha. Dimanche soir, ils étaient donc nombreux à suivre la soirée électorale de chez eux.

Sur la place Cinelândia de Rio de Janeiro, un bastion historique de la gauche, des milliers de personnes ont bravé la peur. Elles ont afflué, drapeaux à la main, pour célébrer la victoire de leur candidat. Tard dans la nuit, les premières notes d’un des tubes de la campagne résonnaient et la foule a entonné en chœur : « Il est temps pour Jair de partir. »

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