• jeu. Déc 1st, 2022

« Une société qui a peur de la mort est mortifère »


Existe-t-il un lien entre le béton que nous déversons sans remord sur le monde et celui dont nous faisons nos caveaux ? Entre notre peur de mourir et notre « dévoration » de la biosphère ? Dans son dernier essai, La Terre, les corps, la mort, publié aux éditions Dehors, Pierre Madelin décortique le rapport des Occidentaux à leur finitude. L’auteur et traducteur y décrit dans une langue ciselée comment notre refus de la mort nous a conduit à percevoir la Terre non comme un « foyer » dont nous devons prendre soin, mais comme un « exil » négligeable. Entretien.


Reporterre — Dans votre ouvrage, vous établissez un lien entre le rapport de l’Occident à la mort, fait d’un mélange de crainte et de déni, et sa propension à détruire la nature. Pourquoi ?

Pierre Madelin — Un de mes très bons amis est mort il y a quelques années. Au même moment, je lisais et traduisais la philosophe australienne Val Plumwood, qui a beaucoup abordé la question de la mort dans ses derniers textes. C’est à ce moment que j’ai commencé à m’intéresser à la mort, et à la manière dont je pouvais la rattacher à l’écologie, qui est au cœur de mes réflexions depuis longtemps.

En parallèle, en m’intéressant au transhumanisme, j’ai observé qu’il y avait, chez certains milliardaires, à la fois une ambition d’abolir la mort, et en même temps d’aller coloniser Mars. Je me suis dit que ces deux rêves n’étaient pas séparés. Il ne s’agit pas de deux folies cheminant côte à côte sans être articulées. Ces deux dénis, de la mort et de la Terre, ont une origine commune. C’était mon intuition de départ.

Le déni de la mort traverse l’histoire occidentale, d’avant le christianisme jusqu’au transhumanisme. © Nnoman Cadoret / Reporterre


Comment ces représentations de la mort ont-elles influé sur notre manière d’interagir avec la Terre ?

Elles nous ont amenés à dévaloriser la Terre. Dans un premier temps, les stratégies d’évitement de la mort se sont situées à un niveau purement religieux et métaphysique, sans engager nécessairement d’actions pratiques de transformation de notre environnement.

C’est à partir de la modernité que cette envie d’échapper à la mort s’est sécularisée, et a pris la forme de stratégies techniques et scientifiques. On le voit notamment chez ces deux grands fondateurs de la modernité philosophique que sont René Descartes et Francis Bacon. On retrouve chez ce dernier l’idée que le progrès des sciences et des techniques doit nous permettre de nous rendre immortels, comme nous l’étions avant notre péché originel.

« Chez Platon, dans le christianisme, ou dans les courants gnostiques, la hantise de la mort conduit à la dévalorisation de notre séjour terrestre. » © Benoît Gallot/Conservateur du Père-Lachaise

Et puis, il y a le courant neuro-transhumaniste, d’un héritage plutôt platonicien. L’immortalité à laquelle aspirent ses adeptes n’est plus celle du corps, mais celle de l’esprit, conçu comme une simple puissance calculatoire téléchargeable sur disque dur. Ce corps digital remplace, d’une certaine façon, le corps spirituel et les anciens fantasmes de désincarnation.

Tout cela représente un marché, certes de niche. Au centre de cryogénisation Alcor, en Arizona, on peut être cryogénisé pour 200 000 dollars, dans l’espoir que la médecine parvienne un jour à décongeler et redonner vie aux corps. Ceux qui ont moins d’argent peuvent faire conserver uniquement leur tête, dans l’espoir que l’essence cérébrale subsiste un jour sur un support numérique.


Ces dispositifs, comme d’autres destinés à empêcher la dégénérescence des chairs — par exemple les pesticides — sont très polluants. Sème-t-on la mort en cherchant à l’éviter ?

Absolument. L’anthropologue Louis-Vincent Thomas le disait lui-même : toute société nécrophobe est une société mortifère. Cela se vérifie aujourd’hui. Nous avons une phobie de la mort, qui est complètement effacée de l’espace public. Et dans le même temps, nous faisons advenir la mort à grande échelle, via la perte de la biodiversité.

À nier la mort, on nie nécessairement la vie. Il y a une relation dialectique entre les deux. Les scientifiques parlent de « nécromasse » pour désigner la couche du sol où s’accumulent les cadavres d’animaux et de plantes, qui nourrissent la vitalité du sol. Dans le fonctionnement des écosystèmes, sans la mort, il n’y a pas de vie. Un sol de golf, par exemple, est un désert biologique. Rien ne s’y décompose, rien n’y vit. Sans décomposition, il ne peut pas y avoir de renouveau.

« Il faut accepter que l’on habite un monde “cassé”. » © Nnoman Cadoret / Reporterre

Il faut accepter que l’on habite un monde « cassé », où la mort crée des fractures, des fêlures qu’aucune sagesse écologique ne peut, à mon avis, entièrement consoler. Une sagesse écologique doit nécessairement intégrer une dimension tragique. Il faut réenchanter la mort en la réinscrivant dans des cycles, et en même temps accepter qu’une part de soi meurt et laisse des séquelles qui ne sont pas résorbables.

C’est un équilibre difficile à trouver. Mais c’est seulement en acceptant notre finitude anthropologique que nous pourrons accepter notre finitude écologique. Tant que nous continuerons à fantasmer l’illimitation dans notre condition d’êtres humains, que nous imaginerons transcender la mort, nous continuerons à aspirer à l’illimitation dans notre rapport à la nature. C’est ce fantasme d’illimitation qui nous conduit au désastre.


© Nnoman Cadoret / Reporterre
La Terre, les corps, la mort, de Pierre Madelin, aux éditions Dehors, août 2022, 208 p., 18 €.

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