• sam. Déc 10th, 2022

Défense et illustration de la dictature des marchés, par François Chesnais (Le Monde diplomatique, mars 1995)

ByVeritatis

Nov 2, 2022


La crise mexicaine de l’hiver 1994-1995 a suscité deux grands types de réactions. Pour certains, aucun signe annonciateur sérieux ne l’avait précédée, et la politique adoptée par le gouvernement et ses mentors à Washington était fondamentalement correcte. Cette explication impute la responsabilité de la crise à la manière dont les dirigeants actuels ont mené la dévaluation de décembre, à leur « imprudence », voire à leur « incompétence ». De nombreux experts, dont ceux de la délégation allemande à la réunion du groupe des sept pays les plus industrialisés (G7), tenue à Toronto à la fin janvier, n’ont pas eu de mal à montrer l’inconsistance de cette argumentation, et ont pu ironiser sur la position de ceux qui, au sein du Fonds monétaire international (FMI), prétendent, aujourd’hui encore, qu’ils “n’ont rien vu venir (1)“.

Les tenants de cette thèse préconisent la mise en œuvre d’une variante de la notion, si populaire en Amérique du Nord, de governance. Appliquée à des États réputés souverains, elle postule que leurs dirigeants ne seraient pas aptes à se mouvoir dans cet univers compliqué de la finance sans qu’il y ait danger pour eux-mêmes et pour les autres. Il conviendrait donc de les « aider », au besoin en détachant auprès d’eux, en permanence, des fonctionnaires des organisations financières internationales ayant leur siège à Washington. Le Mexique va être mis à ce régime.

La seconde réaction est déjà plus sérieuse. Elle voit, dans le retrait brutal d’investissements de portefeuille d’un pays faible et dépendant, le premier exemple d’une crise d’un type nouveau, propre à l’ère des marchés financiers « globaux », marqués par l’action peu prévisible de capitaux concentrés et très volatils (2). Acceptant le postulat du caractère irréversible et, dans l’ensemble, positif (“globalement positif”, en quelque sorte) de la mondialisation financière, les tenants de cette position acceptent, sans critique véritable, les conséquences de la toute-puissance des marchés. Ils se bornent à réfléchir à la manière de réduire ou de contenir les risques…

Ils préconisent la transformation du statut du FMI, pour qu’il devienne le « prêteur en dernier ressort » du nouveau système mondial. Il s’agirait là d’une version nouvelle de la politique dite du « too big to fail » (“trop grosses pour faire faillite”), formule utilisée en 1984 par M. Paul Volcker, président de la Réserve fédérale, pour justifier le renflouement sur fonds publics des banques Continental Illinois et Hanover Manufacture. Elle revient à garantir aux grands opérateurs financiers une impunité presque totale, en créant des filets de sécurité dont la « collectivité », nationale ou internationale, doit assurer le coût, si astronomique qu’il soit.

Dans le cas du Mexique, un dispositif de sauvetage a été monté, qui a commencé à drainer vers ce pays 50 milliards de dollars, soit l’équivalent du total des flux d’investissements à destination de l’ensemble des nouveaux pays industrialisés (NPI) et des pays en voie de développement en 1993, année particulièrement faste… Ce dispositif s’accompagne de conditions qui vont accentuer la récession, mais également mettre fin à la souveraineté nationale du Mexique. Or ce pays, malgré son virage libéral des années 80 et le contrecoup de la crise de 1982, était resté, en matière de politique étrangère, l’un des plus indépendants de toute l’Amérique latine. Pour tenter de rétablir son autorité chancelante, en même temps que pour rassurer les marchés sur sa capacité à imposer les mesures d’austérité présentées en contrepartie du plan de sauvetage, le président Ernesto Zedillo a engagé une action militaire contre les paysans pauvres et la guérilla zapatiste du Chiapas (lire le reportage de Maurice Lemoine ).

L’ampleur des sommes engagées en faveur du Mexique est à la hauteur des enjeux. Il s’agit moins de l’avenir de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), que de la nécessité de rassurer les marchés. Le Mexique, pieds et poings liés aux Etats-Unis, n’est pas en mesure de renégocier un traité dont la remise en cause ne peut venir que d’une révolte contre le plan d’austérité, la récession qu’il va entraîner, et le rabaissement au statut de semi-colonie d’un pays venant tout juste d’être admis au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

La priorité de Washington a été d’éviter la propagation de cette crise aux caractéristiques inédites. S’ils avaient, en effet, jugé que les conditions n’étaient plus réunies pour bénéficier, en toute quiétude, des conditions exceptionnelles offertes depuis 1991-1992 aux placements dans ce qu’on nomme béatement les « marchés financiers émergents », les grands opérateurs auraient pu retirer leurs investissements de portefeuille non seulement du Mexique, mais aussi de l’Argentine, du Brésil, du Chili et des pays les plus vulnérables de l’Asie du Sud-Est. Ils auraient ainsi pu déclencher un sauve-qui-peut planétaire, un peu équivalent à une panique boursière.

Or l’univers financier, mondialisé et totalement déréglementé, ne dispose pas des coupe-feu qui ont commencé à être mis en place sur les places boursières les plus importantes (3). Le niveau des importations des pays ainsi menacés étant souvent fixé, comme dans le cas mexicain, par le financement du déficit courant grâce aux flux de capitaux à court terme, des retraits massifs auraient eu pour effet de contracter le commerce international. On serait alors plus proche d’un scénario du type de 1929 qu’on ne l’était au moment du krach de Wall Street en 1987.

Car la crise actuelle ne ressemble pas à celle de 1982. En une douzaine d’années, des modifications de nature qualitative sont intervenues dans le système financier mondial : la nature des capitaux transférés, l’identité des opérateurs et la forme de relations entre les circuits monétaires et financiers, internes et internationaux, affectant le Mexique ont changé radicalement.

En 1982, l’Etat mexicain était endetté à l’égard des banques internationales dont il avait reçu des prêts « syndiqués » de moyen terme. Son incapacité à faire face à l’échéance des paiements des intérêts et du remboursement d’une fraction du principal aurait entraîné, pour les groupes bancaires impliqués, une augmentation significative — imprévue dans son ampleur, mais non dans son principe — de la catégorie « créances douteuses », et l’obligation d’alimenter, dans leurs bilans, la ligne correspondante (4), ce qui pouvait entraîner, pour certaines, la chute du cours de leurs actions et la nécessité de s’expliquer sur leur gestion.

Pour le Mexique, le non-respect de ses engagements allait ouvrir la voie à une subordination toujours plus étroite de son économie à celle des États-Unis, dont l’aboutissement fut la signature du traité de libre-échange de l’Alena. Mais à aucun moment il ne fut (ni ne pouvait être) question d’un retrait des sommes prêtées par les banques, et encore moins d’une fuite brusque et massive de capitaux volatils. L’intervention de la Réserve fédérale et du FMI, pour un montant de 3 milliards de dollars, somme bien modique au regard des 50 milliards actuels, permit au gouvernement mexicain d’assurer l’échéance de l’été 1982, avant l’ouverture avec ses créanciers de négociations sur l’échelonnement des échéances suivantes. Chaque établissement bancaire disposa ainsi du temps nécessaire pour gérer, avec ses actionnaires ou ses autorités de tutelle, et en fonction de sa propre vulnérabilité boursière — d’ailleurs inexistante pour beaucoup de banques non américaines -, le problème des créances douteuses. Elle permit aussi aux banquiers concernés de s’organiser en comités de créanciers, afin d’engager, avec l’appui du FMI et de Washington, des négociations en vue de la conversion de la dette.

En décembre 1994, le contexte est radicalement changé par la libéralisation totale des mouvements de capitaux et l’élimination de tout moyen de contrôle des autorités sur les flux monétaires, figurant parmi les conditions imposées au Mexique pour la signature du traité de l’Alena. Il se caractérise également par le placement des titres de la dette publique à court terme sur le nouveau marché financier de Mexico, au moyen de la vente de bons du Trésor par l’État, tout comme le Trésor américain le fait depuis quinze ans et le ministère des finances français depuis huit ans. C’est le procédé dit de la « titrisation » de la dette. Mais, cette fois, il est mis en œuvre sur un marché financier « émergent », par nature plus fragile, et totalement ouvert sur l’extérieur, ce qui explique la brutalité de la crise marquée par trois phénomènes :

 La fuite massive des capitaux nationaux liquides, et d’abord de ceux du secteur bancaire « national » qui n’attendra pas une seconde pour convertir ses avoirs en dollars dès l’annonce du premier « réajustement » du cours du peso, accentuant ainsi sa chute ;

 Le désengagement très rapide des capitaux étrangers placés sur le marché des obligations, sous forme d’achat des bons du Trésor ;

 Le retrait des investissements de portefeuille placés à la Bourse de Mexico.

L’effondrement des cours de la Bourse, la chute libre du peso et la fuite des capitaux à court terme se sont ainsi produits dans un seul et même mouvement.

Si les crises de 1982 et 1994 ne se ressemblent pas, il existe cependant entre elles certains éléments de continuité. Celle de l’hiver 1994-1995 combine des traits résultant de la globalisation financière et des séquelles directes et indirectes de 1982. Préparée par la formation, dans les années 60, et l’essor, dans les années 70, du marché des eurodollars, la globalisation financière (5) a pour point de départ, au tournant des années 80, la libéralisation totale des mouvements de capitaux décidée par le gouvernement de Mme Margaret Thatcher, en préparation du « Big Bang » de la City, et l’arrivée, à la même période, de M. Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale américaine. M. Volcker mettra simultanément en œuvre : une forte désinflation, obtenue par la baisse des salaires et la flexibilité du travail ; des mesures monétaires restrictives ; enfin, il financera une politique budgétaire laxiste, indispensable à la concrétisation des projets reaganiens, et reposant sur la vente des bons du Trésor sur le marché obligataire. Par ailleurs, pour rendre cette opération attractive, la garantie sera donnée aux acheteurs de bénéficier de taux d’intérêts réels positifs. L’économie « globale », financiarisée et rentière, était née.

Désormais la finance, considérée comme une industrie, jouit de tous les avantages dans la recherche de profits. Cette approche fait litière de toutes les tentatives menées (en gros depuis les scandales de John Law à Paris et de la South Sea Company à Londres, au début du XVIIIe siècle) pour contrôler la finance, et assurer, tant bien que mal, son respect des besoins de l’industrie et de la société dans les pays capitalistes. Elle naît aux États-Unis, avant d’être relayée par les places de Tokyo et de Londres. Sa victoire a été puissamment aidée par de nouvelles formes de centralisation des capitaux financiers, autres que celle des banques, et sans les traditions et la relative discipline que celles-ci avaient acceptées autrefois.

La formation et la croissance des fonds de retraite, des fonds communs de placement et de gestion de portefeuilles de titres (du type sicav en France), ainsi que l’accroissement qualitatif des capitaux centralisés et mis en valeur par les compagnies d’assurances, ont fait naître des institutions disposant de liquidités gigantesques qui visent à se valoriser sans entraves, grâce notamment à la mobilité et la flexibilité. Elles ne se reconnaissent aucune autre contrainte que de faire fructifier leurs fonds, les conséquences de leurs opérations n’”étant pas leur problème” (6).

Ces opérateurs d’un type nouveau ont été les principaux bénéficiaires d’une globalisation financière pour ainsi dire taillée sur mesure. On se réfère parfois aux « trois D » qui sont à la base de la transformation du régime monétaire et financier : déréglementation, « désintermédiation » et décloisonnement. En fait, les trois phénomènes sont étroitement enchevêtrés. Ce que l’on désigne comme les « marchés financiers », terme flou et surtout idéologique, résulte d’une intégration à la fois verticale (entre compartiments précédemment distincts) et horizontale (entre marchés nationaux auparavant cloisonnés). L’intégration résulte, avant tout, des opérations, dites d’arbitrage, effectuées par les opérateurs possédant une surface suffisamment large (au premier chef les fonds évoqués plus haut) pour être en mesure de choisir à tout moment les formes les plus avantageuses de placement et de spéculation, ou encore de tirer parti de toutes les innovations financières disponibles.

Les arbitrages opérés dépendent de la structure du portefeuille d’actifs des opérateurs et du caractère attractif des différentes formes de placement. Désormais, tout actif est susceptible de faire l’objet d’opérations de prise de bénéfice, phénomène bien étudié pour la Bourse, mais qui va s’étendre à d’autres marchés. Les ventes d’obligations d’État effectuées en décembre 1994 à Mexico n’ont pas toutes été le résultat d’une panique : il s’agissait d’un redéploiement normal, après une venue à échéance qui avait permis d’engranger de très beaux bénéfices. On touche là l’ampleur des responsabilités de ceux, loin de tous être Mexicains, qui ont poussé le pays à financer le déficit énorme de son commerce et de ses transactions courantes par des flux massifs de capitaux privés à court terme (lire l’encadré « Le prix de la relance américaine » ).

Les séquelles de la crise de 1982 ont conduit Mexico, plus loin et plus vite que beaucoup d’autres capitales, dans la voie périlleuse de la « titrisation » de sa dette à court terme (7). Si l’on ajoute à tout cela le passage, presque en bloc, de la classe dirigeante dans le camp du néolibéralisme anglo-saxon après 1982 (de sorte que les États-Unis ont obtenu sans peine l’adoption des mesures nécessaires à la libéralisation et à la déréglementation du système financier et monétaire local), on dispose des éléments permettant de comprendre comment le Mexique est devenu l’un des marchés émergents les plus lucratifs offerts aux puissants fonds d’investissement.

Les deuxième et troisième trimestres de 1994 avaient vu, sus l’effet conjugué du relèvement des taux d’intérêt américains, de la révolte du Chiapas et de l’assassinat du candidat officiel à la présidence de la République (8), une première vague de retraits de certains capitaux spéculatifs et une baisse de la Bourse de Mexico. Le gouvernement avait réagi par un très fort relèvement du taux d’escompte, de 13 % à 22 %, immédiatement répercuté par les instituts de crédit. Attirés par le niveau exceptionnel des rendements et le résultat « positif » des élections, les capitaux volatils étaient revenus au dernier trimestre et s’étaient placés plus fermement que jamais dans les Tesobonos, émissions publiques libellées en dollars. Le fait que leur valeur était à l’abri du changement du cours du peso oblige à poser la question de la nature exacte de la crise, et peut-être de son caractère hautement politique.

Pour certains gros opérateurs, il s’agissait sans doute de signifier au gouvernement de M. Zedillo (quels qu’aient été, par ailleurs, les risques réels d’un « effet de dominos » vers les autres marchés vulnérables) leur volonté de voir mis en place un sévère plan d’austérité. Une chose est certaine : après la perte, pour certains capitaux (mais en aucune façon pour tous), de quelques bénéfices, les investisseurs s’apprêtent à revenir et à profiter de l’effondrement des cours des actions à la Bourse de Mexico, ainsi que de la privatisation des quelques activités encore sous contrôle public, pour mettre la main sur les pans restants de l’industrie nationale : le moment est arrivé d’ « acheter le Mexique », comme l’écrit Fortune (9).

D’autant que la récession pourrait se propager et se révéler particulièrement brutale, tant les entreprises locales sont étranglées par des taux d’intérêt nationaux très élevés et par un endettement en dollars qui s’alourdit avec chaque nouvelle chute du peso (10). Quant à la facture du surendettement, le nécessaire a déjà été fait, comme toujours en pareil cas, pour qu’elle soit à la charge des masses populaires déjà pressurées. Combien de Chiapas faudra-t-il pour que celles-ci puissent faire valoir leur droits ?



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

un × 5 =