• mar. Déc 6th, 2022

Graves secousses dans le système financier mondial, par François Chesnais (Le Monde diplomatique, mai 1995)

ByVeritatis

Nov 3, 2022


Il y a seulement quelques mois, les experts de la Banque mondiale et d’autres organisations financières internationales croyaient pouvoir annoncer la reprise d’une croissance soutenue et même générale, s’étendant à la majorité, sinon à la totalité des secteurs de l’économie mondiale. Et les commentateurs de leur emboîter le pas, jusqu’à annoncer l’arrivée d’une nouvelle phase de croissance longue, celle des « vingt merveilleuses » (1). Pourtant, à partir du début de 1995, la crise déclenchée le 20 décembre 1994 au Mexique a conduit à une dégradation étonnamment rapide de la situation économique mondiale.

Cette dégradation s’explique par l’étroite interconnexion entre la précarité du système monétaire international, la tyrannie des marchés financiers (2) et la situation de la production, du commerce international et de l’emploi. La théorie économique dominante, d’essence néoclassique, et dont beaucoup de projections s’inspirent peu ou prou, repose sur une dichotomie factice entre le « réel » et le « monétaire » (3). Les événements des derniers mois soulignent l’entrelacement intime des mécanismes économiques, monétaires et financiers. Ils mettent en évidence les limites étroites de l’autonomie de la sphère financière et l’impossibilité où elle se trouve de se déconnecter longtemps de l’économie réelle.

Le chaos monétaire et les secousses financières ne sont pas les seuls responsables de l’atonie de l’investissement et de l’activité industrielle des années 90. C’est dans les rapports de production et de répartition que se situent ce qu’on appelle communément les obstacles à la croissance. L’hypertrophie de la sphère financière ne se comprend pas en dehors des contradictions et des impasses de l’économie globale. La mondialisation du capital, à laquelle le mouvement de déréglementation et de libéralisation financière a donné un caractère débridé, a rendu ces contradictions encore plus aiguës (4). Depuis trente ans, la croissance des marchés financiers s’est nourrie, pour partie, des profits que les grands groupes industriels n’ont pas réinvestis dans la production. Aujourd’hui, le fonctionnement de ces marchés est dominé par le fait que l’épargne mondiale (qui trouve dans les fonds de pension anglo-saxons et japonais l’une de ses formes les plus massives et les plus concentrées) veut seulement se placer à court ou à très court terme, et non s’investir dans l’activité productive.

Dans un entretien récent, M. Roland Leuschel, directeur à la banque Bruxelles Lambert, déclare : « Nous sommes dans un piège. Nous ne ferons pas l’économie d’une nouvelle récession pour purger le système et réduire les déficits (5) ». Le « piège » dans lequel se trouve prise l’économie mondiale est infiniment menaçant. D’un côté, au nom de la compétitivité, les entreprises taillent dans leurs effectifs en donnant la priorité à la hausse de la productivité et à l’abaissement des coûts ; de l’autre, elles sont désespérément en quête de débouchés pour leurs produits, sans reconnaître que la somme de leurs décisions individuelles (toutes « rationnelles » à l’échelon où elles sont prises) dresse une limite infranchissable à l’expansion des marchés dont elles ont besoin.

Comment les anticipations des entreprises pourraient-elles être optimistes et l’investissement et la production soutenus, alors que la demande, tant à l’échelle mondiale qu’à celle de la plupart des États pris séparément, pâtit du laminage du pouvoir d’achat salarié et de la marginalisation de pays, voire, s’agissant de l’Afrique, d’un continent entier par rapport au système des échanges internationaux ? C’est la société mondiale comme telle qui est « piégée » par les ressorts du système économique, le cours saccadé de la conjoncture, les secousses financières et les crises monétaires ne faisant que refléter et aggraver le phénomène.

Les enchaînements ayant conduit, en tout juste trois mois, à une révision à la baisse de toutes les projections macro-économiques ont comme point de départ la crise financière mexicaine ; mais l’épicentre des phénomènes annonciateurs de récession, et peut-être de krach financier, se situe aux États-Unis. Soucieuses, au nom de la lutte contre l’inflation — préoccupation majeure des rentiers -, de préserver les revenus des placements financiers (6), les autorités de Washington ont commencé, dès le printemps 1994, à organiser l’”atterrissage en douceur”, c’est-à-dire le freinage d’une croissance vieille de quelques mois seulement. Au début de 1995, l’économie américaine a donc donné de nombreux signes de ralentissement. Puis la crise mexicaine a éclaté, et c’est précisément sur les États-Unis que se concentrent les effets de « contagion » venant du Mexique et du reste de l’Amérique latine. Ce ne sont pas les plus dévastateurs par leurs conséquences économiques et sociales, mais certainement les plus susceptibles d’être répercutés mondialement, notamment vers l’Europe et vers l’Asie.

La très sévère contraction du marché mexicain, sous l’impact de la crise financière, d’un plan d’austérité draconien et des faillites industrielles (dont on prévoit qu’elles vont se développer en chaîne, en raison du degré d’endettement en dollars des firmes et des banques), a déjà commencé à se traduire par une réduction des importations, qui deviendra massive dans les prochains mois. Or le Mexique absorbe 10 % des exportations américaines. Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là. Pour combattre les anticipations pessimistes des « marchés », et donc l’éventuel retrait massif des capitaux spéculatifs, l’Argentine et le Brésil, ont été obligés de prendre des mesures d’urgence pour rassurer les grands investisseurs (7). Des taux de change surévalués, et directement indexés sur le dollar (comme l’était le peso), étant la condition indispensable pour retenir capitaux spéculatifs étrangers et capitaux « nationaux » prêts à prendre la fuite au premier signal, les deux pays ont entrepris de freiner leur demande intérieure. C’était là l’unique manière de tenter de convaincre les « marchés » que la situation de leur balance extérieure n’allait pas les pousser à imiter le Mexique (8).

L’étape suivante, actuellement en cours, de la spirale de la récession passe par la chute du dollar. Grâce au changement rapide et important de parité du billet vert, une partie de la pression récessive en provenance d’Amérique latine a été répercutée en seulement deux ou trois semaines vers le Japon et l’Europe. L’effondrement de la devise américaine, qui a commencé fin février-début mars, avant de connaître une brève accalmie puis de reprendre brutalement trois semaines plus tard, doit être interprété simultanément de deux façons. D’une part, il exprime la défiance d’une bonne partie des grands opérateurs face au niveau d’endettement atteint par les États-Unis, à l’ampleur de leurs déficits extérieurs (lire l’article de Frédéric Clairmont ), et au surcroît d’engagements contractés pour éviter la faillite ouverte du Mexique. En ce sens, elle marque une étape de plus dans la décadence de la monnaie américaine par rapport au mark et au yen. Mais, d’autre part, cette circonspection résulte de la décision des autorités monétaires américaines de tirer une nouvelle fois partie du privilège exorbitant de « seigneuriage » (voir l’encadré page 14) conféré à Washington par la place du dollar dans l’économie mondiale : l’utilisation du changement de parité monétaire comme une arme dans la guerre commerciale menée contre leurs principaux rivaux.

« Il n’y a rien qu’on puisse faire »

Les premiers résultats sont là : la croissance du Japon serait nulle en 1995, alors que les prévisions étaient de 2,5 % ; celle de l’Allemagne serait amputée d’un à deux points. Ces chiffres expliquent les interventions répétées des autorités monétaires des deux pays pour tenter, à leurs propres frais, d’enrayer la chute du dollar, tout en en répercutant, à leur corps défendant, les conséquences sur leur conjoncture interne. Le 30 mars dernier, la Bundesbank s’est résolue à une mesure qu’elle refusait à ses partenaires européens depuis des mois : pour tenter de contrecarrer l’opposition de la Réserve fédérale américaine au relèvement de ses taux d’intérêt, elle abaissait deux de ses propres taux directeurs. Le 5 avril, devant l’échec de cette mesure, elle acceptait de se joindre aux interventions de la Fed et de la Banque du Japon sur les marchés des changes. Sans obtenir davantage de résultats, ce qui faisait dire au ministre des finances allemand, M. Theo Waigel, que « la coordination ne saurait pallier les carences de la politique intérieure (9) ».

« Il n’y a rien qu’on puisse faire, ni rien qu’on doive faire », a pu affirmer M. Rudi Dornbusch, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et l’un des économistes monétaires les plus écoutés aux États-Unis dans une chronique de l’hebdomadaire Business Week consacrée à la question du dollar (10). Il justifie ainsi la position des autorités monétaires américaines : la baisse du dollar face au mark et au yen dure depuis vingt-cinq ans, sans que les États-Unis aient encore eu véritablement à en souffrir ; le dollar n’est « ni la lire ni le peso », et ne va pas s’écrouler d’un seul coup ; enfin, cette perte de valeur doit être relativisée, compte tenu de la structure du commerce extérieur des États-Unis.

Selon M. Dornbusch, par rapport à l’éventail des devises constitutives des échanges totaux des États-Unis avec l’étranger, le dollar aurait baissé au maximum de 3,5 % depuis décembre 1994. Plus important encore, il s’est apprécié face aux monnaies canadienne et mexicaine qui sont, et de loin, les partenaires commerciaux les plus importants des États-Unis. Ce sont donc l’Allemagne et le Japon qui vont supporter l’essentiel du poids de la dévaluation du billet vert, pour cette raison très simple que ni l’un ni l’autre ne conteste aux États-Unis le rôle d’émetteur de la monnaie de réserve internationale.

C’est évidemment l’argument décisif, et celui qui dicte la conclusion de la chronique. S’adressant à ses concitoyens et à tous ceux qui veulent vivre « en paix » dans le giron américain, M. Dornbusch se veut rassurant : « Ne vous préoccupez pas trop du danger de perte de statut du dollar. Bientôt il remontera, et les gens seront contents de ne pas avoir déserté le navire. (…) Nous sommes très loin du moment où le monde entier sera prêt à confier tous ses actifs au ministère des finances du Japon ou même à la Bundesbank. » A l’appui de ses positions, le professeur au MIT peut désormais faire état des déclarations du gouverneur de la Banque de France : « Le dollar va prouver, le moment venu, qu’il a une capacité d’appréciation importante (11). »

La conviction, dont les Américains sont nourris, qu’aucun État, et en tout cas pas le Japon, n’est en mesure actuellement de leur ravir leur rôle d’émetteur de la monnaie de réserve internationale, et qu’ils peuvent donc utiliser le taux de change comme arme économique et politique, s’exprime de manière parfaitement cynique.

Le 9 avril dernier, le représentant spécial du président des États-Unis pour le commerce international, M. Mickey Kantor, rappelait, à la veille de la réouverture des négociations bilatérales avec le Japon, que celles-ci « devaient être comprises comme étant globales (12) ». Pour enfoncer le clou, la firme Salomon Brothers, qui fait office de conseil pour les intérêts privés présents dans la délégation américaine, a précisé qu’une des « conditions préalables » à une stabilisation du taux de change entre le dollar et le yen « résidait dans des initiatives crédibles de déréglementation de l’économie japonaise ».

L’obligation où se trouve le yen de reconnaître et de subir le rôle de monnaie de réserve internationale du dollar signifie que le Japon est forcé de continuer à financer le déficit de son concurrent. Ce statut subordonné ne sanctionne nullement la compétitivité relative des deux économies : il traduit les rapports de forces politiques résultant de la manière dont s’est terminée la seconde guerre mondiale. « La force du dollar faible (13) » est réelle, le problème étant de savoir si les États-Unis ne vont pas pousser cet avantage jusqu’à déclencher une crise mondiale de première grandeur. La question n’est pas simplement économique. Elle est également politique et doit être replacée dans le contexte de conflit et de paralysie endémique qui sévit au sommet de l’État fédéral depuis la victoire républicaine de novembre 1994.

Le poids de Washington au sein du système politique mondial a permis, pour l’instant, de compenser le retrait des grands opérateurs japonais du marché et de continuer de placer les bons du Trésor américain auprès de banques et d’investisseurs étrangers. Les emprunts à l’étranger des banques américaines sont passés de 40 milliards de dollars en 1992 à plus de 200 milliards à la fin de l’année 1994.

Un seul facteur empêche désormais les États-Unis de connaître une crise de type mexicain, débouchant alors sur un vrai krach mondial, à savoir, encore et toujours, le statut particulier du dollar. Alors que les grands opérateurs cherchent manifestement une solution de rechange au billet vert, qu’ils augmentent leurs achats d’or et se servent du mark et du franc suisse comme valeurs refuges, le seul obstacle à une fuite absolue devant le dollar et à la crise de liquidités du système financier américain est l’absence de monnaie de réserve de substitution : le dollar représente toujours environ 60 % des liquidités des banques centrales.

Mais il pourrait bien exister un prix plancher encore inconnu — 4,30 francs ? 4 francs ? 3,80 francs ? — à partir duquel la digue, peut-être plus fragile qu’on ne le pense, finirait par céder, et où le sauve-qui-peut devant le dollar emporterait le système bancaire américain tout entier.

Le retour d’une croissance internationale très faible, ou même une récession, est donc annonciateur de faillites et d’autres graves secousses à venir du côté du système financier. Il est souvent question de réformes du système international, mais celles-ci n’ont jamais eu lieu en dehors de très sérieuses crises monétaires et aucun observateur lucide n’attend autre chose que de la « rhétorique » de la réunion du sommet des sept pays les plus industrialisés (G7) prévu à Halifax du 16 au 18 juin prochain.



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

14 − 6 =