• jeu. Déc 1st, 2022

vivre près d’un site Seveso


Vallée de la Maurienne (Savoie), reportage

Seveso, c’est d’abord le nom d’une ville italienne, tristement célèbre pour un accident industriel survenu en 1976. Les graves conséquences écologiques et sanitaires qui en découlèrent ont permis une prise de conscience européenne, et une gestion du risque renforcée à travers la fameuse directive Seveso. En France, il existe aujourd’hui plus de 1 300 usines classées à ce titre.

Des millions de Françaises et de Français vivent et travaillent ainsi à proximité immédiate de sites sensibles, parfois sans le savoir. L’accident d’AZF il y a deux décennies et l’incendie de Lubrizol en 2019 ont ravivé la mémoire collective et renforcé la réglementation. Alors que le gouvernement lance cet automne son dispositif connecté FR-Alert pour la mise à l’abri des populations, beaucoup de chemin reste cependant à parcourir.

Une étude réalisée à Rouen montre ainsi que 70 % des personnes questionnées ne connaissaient pas le signal d’alerte national, et 60 % ignoraient les consignes de sécurité associées [1]. Des chiffres qui interrogent, alors que des irrégularités perdurent dans l’ensemble du pays. En août dernier, l’usine Synthexim de Calais a par exemple été épinglée par la préfecture, à propos de sa gestion de déchets dangereux. Ailleurs, des incidents continuent d’être recensés sur des sites Seveso, comme cet été à Bergerac (Dordogne) et à Molsheim (Bas-Rhin). À de nombreux endroits, des pollutions sont constatées au-dessus des seuils de rejet autorisés.

En Savoie, la vallée de la Maurienne héberge cinq de ces sites, dont quatre sont classés « seuil haut » (seuil de risque maximal). Elle se place ainsi parmi les territoires ayant la plus forte densité de sites Seveso, après la vallée de la chimie au sud de Lyon. Certaines usines locales ont une implantation historique et sociale forte. Ces entreprises ont été par le passé les principaux employeurs, mais aussi les principaux pollueurs de ce bassin rural. Des milliers de tonnes de fluor ont ainsi été relargués dans l’environnement, avec de sérieuses conséquences sanitaires et écologiques. Aujourd’hui, au milieu des montagnes se dessine un territoire où les conséquences sont mieux prises en compte, mais où les fantômes du passé continuent de ressurgir.

Les installations industrielles qui s’y dressent à proximité d’habitations, de bureaux et d’écoles rappellent que le risque est toujours présent. Il façonne le territoire à travers des contraintes d’urbanisme. Il est aussi cartographié, selon des estimations techniques fixes. Dans une rue, le trottoir de gauche peut être considéré à risque, tandis que celui de droite ne l’est officiellement pas. Le risque est partout et nulle part à la fois, invisible, pour ne pas dire invisibilisé. En Maurienne, à l’instar de nombreux autres territoires en France, plusieurs milliers de personnes vivent sous une épée de Damoclès technologique. Des habitants parfois indifférents, parfois inquiets, souvent résignés, mais tous concernés.

© Oscar Chuberre / Collectif DR / Reporterre

L’usine Trimet (anciennement Pechiney puis Rio Tinto Alcan) est classée Seveso. L’entreprise est connue pour sa pollution au fluor. Elle émettait jusqu’à 1 500 tonnes par an dans l’air dans le passé, et en émet 80 tonnes par an aujourd’hui, à la suite d’améliorations de systèmes de récupération.

© Oscar Chuberre / Collectif DR / Reporterre

Spécialisée dans la production de l’aluminium, l’usine Trimet est implantée depuis plus d’un siècle à la bordure de la ville de Saint-Jean-de-Maurienne (8 000 habitants).

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Roger est retraité de l’Office national des forêts (ONF). Durant sa carrière, il a travaillé sur les effets du fluor sur la faune et la flore locale.

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La fluorose affecte les os et les dents du gibier d’ongulés. Encore aujourd’hui, certains sont retrouvés morts avec des taux de fluor très supérieurs à la normale. « Personnellement, je pense que cela affecte aussi la santé des habitants. Mais le sujet est sensible et personne ne s’est encore sérieusement penché dessus », dit Roger.

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La fluorose affecte aussi les végétaux, par nécrose des feuilles, pouvant aboutir à la mort de l’arbre ou à des pertes de rendements pour les vergers.

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« Des hectares de sapins mouraient, et toutes les vignes de la vallée ont été décimées au siècle dernier », raconte Yves, agriculteur local. Aujourd’hui, un expert continue d’évaluer mensuellement les dégâts sur les fruitiers, et l’usine continue de verser une compensation de plusieurs centaines à plusieurs milliers d’euros par an aux propriétaires de vergers.

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Noélie (à g.) s’est installée en maraîchage bio sur les hauteurs de la vallée. « Je préfère que l’on ait des usines de production en France plutôt qu’à l’autre bout du monde, mais nous ne sommes pas sereins. Les industriels ne tiennent pas assez compte des nouvelles réalités agricoles dans les études d’impact. Mes analyses sol et eau sont plutôt rassurantes, mais j’aimerais aussi avoir des analyses sur mes légumes. »

Anne (à d.), directrice d’école, a acheté une maison à quelques centaines de mètres de l’usine. « Le risque est entré en compte lors de ma décision, mais il ne m’a pas empêché de m’y installer. Peut-être que si j’avais eu plus de choix de logements, j’aurais préféré m’en éloigner. J’espère surtout que mes tomates ne sont pas polluées, et qu’il n’y aura pas d’accident à l’avenir. »

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Plusieurs écoles sont installées à proximité immédiate des sites. La plus proche est à environ 200 mètres.

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La vallée est historiquement très industrielle, et beaucoup d’installations sont vieillissantes. « Quand on voit l’état apparent de certains sites, on est en droit de se poser des questions en termes de sécurité », témoigne un passant. Ici, un ancien téléphone d’urgence à proximité du site Seveso Arkema de La Chambre.

© Oscar Chuberre / Collectif DR / Reporterre

Annie et Gérard (à g.), militants associatifs locaux, font partie des commissions annuelles de suivi des sites. « Le risque d’accident ponctuel est bien pris en compte. En revanche, les risques de pollution chronique ne le sont pas suffisamment. Sur l’une des usines, seules 8 molécules sur 35 émises sont évaluées, et en plus par l’industriel lui-même. »

Cette famille (à d.) vit à 1 km d’un autre site chimique : Lanxess. Le périmètre de secours en cas d’explosion est de 3 km. « Le sol des sites est parfois très pollué, précise le père, qui a travaillé dans un autre site de la vallée. On nous faisait porter combinaison et masque pour creuser une tranchée, par exemple. A priori, les sources d’eau ne sont pas affectées, mais il y a de quoi douter. »

© Oscar Chuberre / Collectif DR / Reporterre

La population s’est habituée à cette proximité. Malgré des inquiétudes partagées, « les sites Seveso font aujourd’hui partie du paysage, et on a tendance à les oublier », expliquent certains habitants rencontrés.

© Oscar Chuberre / Collectif DR / Reporterre

Les sites Seveso touchent aussi la vallée en aval. « Avant, notre rivière était poissonneuse et on s’y baignait. Désormais, la rivière est presque morte et plus grand monde n’y met les pieds », témoigne un ancien pêcheur. Des dépassements des seuils de rejet autorisés ont été ponctuellement constatés.

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