• mer. Nov 30th, 2022

Avec l’élevage en lactation continue, on peut se passer de l’abattoir


Peu de gens savent que la grande majorité des exploitations laitières engendrent autant de mises à mort que les élevages destinés à la production de viande : afin que le lait puisse être recueilli pour la consommation humaine, les mères font des petits chaque année, qui leur sont retirés dès la naissance et souvent placés, 24 heures sur 24, dans des « niches » individuelles [1]. Les jeunes animaux sont engraissés avec du lait en poudre reconstitué avant d’être envoyés à l’abattoir au bout de quelques semaines [2]. Quant aux mères, une fois leurs capacités laitières épuisées par ce régime intensif, elles sont abattues en moyenne à 3 ans et demi pour les chèvres, 7 ans pour les vaches, alors que leur espérance de vie est de 15 à 20 ans.

Dans cette manière de concevoir l’élevage laitier, les mères réformées et leur progéniture sont considérées comme des sous-produits de la filière, achetées à vil prix par l’industrie [3] et abattues par millions chaque année. Une pratique qui pèse de surcroît sur les éleveurs : les mises bas, les séparations, le nourrissage des petits sont particulièrement éprouvants.

Niches à veau dans une exploitation laitière conventionnelle. © Inès Léraud / Reporterre

Jean-Yves Ruelloux est éleveur de chèvres et producteur de fromages à Priziac, dans le Morbihan. Il a travaillé de façon classique une quinzaine d’années durant. Au gré des mises bas et des surmenages, il a peu à peu révolutionné sa méthode de travail. « J’avais entendu parler d’un éleveur qui trayait ses chèvres pendant des années, après qu’elles aient mis bas une seule fois. J’avais aussi en tête l’exemple des nourrices chez les humains, qui font un enfant puis allaitent les bébés des bourgeois pendant des années, sans refaire d’enfant. Alors, pourquoi pas les chèvres ? » Jean-Yves a tenté de traire quelques chèvres sans qu’elle donne naissance à un nouveau petit. Devant le succès de l’expérience, il a étendu la méthode à l’ensemble de son troupeau. Ainsi, depuis 2005, ses chèvres ne mettent bas qu’une seule fois dans leur vie et sont ensuite en « lactation continue », jusqu’à douze années consécutives.

Au fil du temps, Jean-Yves Ruelloux dit avoir découvert de nombreux avantages à cette pratique :

  • la grande partie des interventions vétérinaires sont occasionnées, comme dans tous les élevages, par les fins de gestation, les mises bas, ou les mammites (infections) fulgurantes après mises bas. La quasi-disparition de ces dernières dans son élevage a engendré d’importantes améliorations pour la santé de ses chèvres et des économies pour l’éleveur. De plus, il n’a plus besoin d’amener de chevreaux à l’abattoir ;
  • le troupeau ayant une moyenne d’âge plus élevée que dans les fermes classiques, les relations sociales entre les chèvres se font à long terme : les plus âgées peuvent transmettre leur expérience aux plus jeunes et le troupeau est globalement plus calme ;
  • les chèvres de Jean-Yves Ruelloux n’étant plus en gestation, elle donnent du lait toute l’année, même en hiver. La production laitière annuelle par chèvre est ainsi plus importante que dans un élevage classique.
Le troupeau de Jean-Yves Ruelloux, dans lequel se trouvent quelques chèvres à la retraite. © Inès Léraud / Reporterre

Réduire le troupeau pour atteindre l’autonomie

Devant le gain de lait, et ayant fini de rembourser ses emprunts bancaires, Jean-Yves a fait le choix de réduire le nombre de ses chèvres à quinze. La pratique d’une lactation continue associée à une petite dimension de troupeau lui a permis d’atteindre l’autonomie sur sa ferme :

  • il peut traire à la main, ce qui est plus sain et plus stimulant pour les mamelles, et permet d’éviter l’achat d’une salle de traite et d’une trayeuse électrique, et donc d’économiser encore des frais de fonctionnement ;
  • il nourrit ses chèvres uniquement avec des feuilles, des ronces, de l’herbe et un peu de son de blé acheté chez son voisin paysan-boulanger ;
  • avec ce modèle, en vendant ses fromages (2,60 euros pièce) en direct sur un marché par semaine, et un autre toutes les deux semaines, Jean-Yves Ruelloux perçoit un bon Smic net par mois, et ce sans solliciter les subventions de la politique agricole commune (PAC), quand nombre de ses collègues en modèle intensif, avec des chiffres d’affaires beaucoup plus importants, n’atteignent pas le Smic à la fin du mois ;
  • enfin, il est en mesure de garder à demeure les vieilles chèvres « en retraite » jusqu’à leur belle mort. « Mes chèvres meurent ici, tranquillement. Elles passent leur retraite dans le troupeau. Celles qui approchent de la fin ont des privilèges : elles peuvent sortir du troupeau et vivre en liberté sur la ferme. Elles l’ont mérité quand même ! Elles se promènent comme si elles avaient toujours vécu à l’extérieur, parmi nous. Depuis que je travaille comme ça, je n’ai plus l’impression de faire de la production, mais de partager mon quotidien avec des animaux et d’échanger des services avec eux. »

« La quantité de lait a augmenté »

Arnaud Bignon, éleveur et producteur de fromages à la ferme du Bois Foucray, en Mayenne, a découvert la lactation continue grâce au témoignage de Jean-Yves Ruelloux diffusé dans « Les Pieds sur terre », sur France culture en 2019. Ce fut un soulagement pour lui, qui refusait de vendre les chevreaux à trois jours — comme cela se fait couramment — à une filière d’engraissement industriel, et s’épuisait physiquement et psychologiquement à les tuer lui-même à la naissance. L’hiver qui a suivi la diffusion de l’émission, il a essayé la lactation continue. Il a même changé de présure, en remplaçant le coagulant d’origine animale, utilisé par la grande majorité des fromagers, par une présure d’origine végétale (à base de chardon) afin qu’une de ses amies végétariennes puisse consommer ses produits. « Mon fromage ne nécessite plus aucune mort animale », se réjouit-il aujourd’hui.

En réalité, la lactation continue n’exclut pas complètement la confrontation de l’éleveur à la mise à mort : pour qu’une chèvre produise du lait, il faut qu’elle mette bas. Chez Jean-Yves Ruelloux, si le petit est une femelle, elle sera gardée pour rejoindre le troupeau. Si c’est un mâle, il le tue lui-même et le consomme. Cependant, cette mise à mort est exceptionnelle, et la lactation continue permet à Jean-Yves et à Arnaud de se passer de l’abattoir.

Depuis 2020, l’ensemble du troupeau d’Arnaud Bignon (chèvres poitevines, brebis et vache) fonctionne en lactation continue, avec succès pour le moment : « La première année, j’avais peur que la lactation ne reprenne pas à la sortie de l’hiver, mais en fait non, quand le printemps est revenu, que l’herbe a repoussé, la quantité de lait a augmenté. » Quant à la qualité gustative du fromage, Arnaud comme Jean-Yves ont d’excellents retours de leurs clients.

Les chercheurs ignorent la lactation continue

Les témoignages de ces deux éleveurs sont précieux, car aucune donnée académique n’a été produite sur la lactation continue. « J’ai fouillé sur les sites de publication de recherche scientifique, je n’ai rien trouvé sur des lactations plus longues que dix-huit mois. Par ailleurs, lors d’un stage à l’Inrae [4], les chercheurs que j’ai rencontrés au sein de l’unité laitière de Rennes [l’un des bassins laitiers les plus importants de France] n’avaient pas connaissance de cette pratique », témoigne Manon Kister, étudiante en troisième année à AgroParisTech.

Et d’ajouter : « À AgroParisTech, les étudiants sont plutôt biberonnés au high-tech. Par exemple, en cours sur l’élevage, on peut entendre parler de robots de traite sans nous amener à nous questionner sur le rapport à l’animal et sur l’endettement des éleveurs. »

Manon Kister, étudiante en troisième année à AgroParisTech. © Inès Léraud / Reporterre

L’absence de connaissances théoriques sur la lactation continue pose problème, selon elle : « Cela empêche de se projeter, en tant qu’éleveur, dans cette pratique, de créer un projet d’entreprise. Pour obtenir des subventions, il faut prouver que le projet est viable, or on n’a aucune donnée à présenter. Cela crée aussi un sentiment d’inquiétude. On se demande : “Combien j’arriverai à produire ? À gagner ? Sur quelle durée ?” Pour ma part, j’aurais aimé m’installer en vaches laitières en lactation continue, mais comme c’est le vide absolu de connaissances, je songe plutôt à m’installer en chèvres, en m’appuyant notamment sur l’expérience de Jean-Yves. »

Le témoignage de Jean-Yves Ruelloux a cependant retenu l’attention de plusieurs vétérinaires. Son élevage est maintenant suivi par Aziliz Klapper [5], qui exerce dans le nord du Finistère, comme celui d’Arnaud Bignon. Si la lactation continue est à ses yeux une réponse à la souffrance animale et au gâchis de jeunes animaux dans la filière laitière, elle souligne que ce n’est pas la seule et qu’il existe des exemples où les cabris restent à la ferme, ne sont pas nourris au lait en poudre ou sont même élevés sous la mère [6].

Elle estime par ailleurs que la lactation continue est victime d’a priori, comme celui d’être éreintante pour les mères, ou de produire un lait de mauvaise qualité. Mais rien n’indique, selon la vétérinaire, qu’il soit moins usant pour les animaux d’alterner lactaction, gestation et mise bas tous les ans ; et les analyses qu’elle a menées indiquent que le lait issu d’une lactation sur cinq ou dix ans serait d’aussi bonne qualité que celui généré par une lactation courte.

La vétérinaire Aziliz Klapper effectuant des prélèvements pour une analyse coprologique. © Inès Léraud / Reporterre

De son côté, Michel Bouy, qui exerce comme vétérinaire dans la Drôme, accompagne plusieurs élevages qui expérimentent la lactation continue depuis un an. Au cours de ce programme intitulé Lactodouce, il a constaté des productions naturelles de lait chez des chèvres… n’ayant jamais été gestantes. Une observation partagée depuis deux ans par Robert Episse, un chevrier ardéchois ayant opté pour la lactation longue en 2020 ou par Jean-Yves Ruelloux qui parle alors, avec humour, d’« immaculée lactation ». Le monde de l’élevage laitier low-tech n’en est sans doute qu’au début de ses découvertes.

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