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La crise menace les digues de l’économie mondiale, par François Chesnais (Le Monde diplomatique, septembre 1998)

ByVeritatis

Nov 8, 2022


Lors de sa déposition, le 21 juillet 1998, devant le sous-comité sur les questions bancaires du Sénat des Etats-Unis, M. Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), a lancé une nouvelle mise en garde contre le « caractère irréaliste » du niveau du prix des actions à Wall Street et des projections des analystes boursiers quant au rendement escompté des titres. Confronté à une hausse de 60 % de la valeur de ces derniers en dix-huit mois et au refus des marchés d’entendre raison, M. Greenspan a laissé percer son fatalisme : « L’histoire nous enseigne qu’il y aura une correction significative des cours, car l’histoire est ponctuée de contractions périodiques, et je n’ai aucun doute, étant donné la nature humaine, que cela se produira encore, et encore, et encore. » Et, cette fois, il a reçu l’appui du président de la Banque fédérale allemande, M. Hans Tietmeyer (1). Car l’onde de choc de la crise asiatique, loin de se résorber, s’amplifie.

Voici un peu plus d’un an que les dévaluations forcées des monnaies thaïlandaise et indonésienne ouvraient la voie à une crise économique et financière fulgurante, qui, en moins de six mois, a ravagé quatre pays (la Corée du Sud, la Malaisie, l’Indonésie et la Thaïlande) et touché pratiquement l’ensemble des économies de la région (2). L’un des trois pôles de la mondialisation — celui qui avait servi pendant dix ans de vitrine à la « nouvelle » économie capitaliste « libéralisée » et « déréglementée », mais surtout d’exutoire pour le trop-plein de capitaux des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — en sort très sérieusement atteint. Les ravages s’étendent, à mesure que les conséquences des décisions préconisées ou imposées par le Fonds monétaire international (FMI) se concrétisent.

En Asie orientale, la crise a déjà provoqué la fermeture de centaines de sites de production, grands et petits, donc la mise au rancart d’une quantité importante de capital physique. Elle est surtout à l’origine d’un effondrement des bases sociales et des mécanismes institutionnels de l’activité économique. En Indonésie et en Thaïlande, elle a déjà plongé des dizaines de millions de personnes dans une profonde misère. Celle-ci gagne la Corée et même le Japon (3).

Dans le même temps, pourtant, le cours des actions flambait dans les Bourses des pays occidentaux. L’un des fondements de la hausse est un élément « subjectif » sur lequel tous les observateurs s’accordent, même s’ils divergent sur son ampleur : l’euphorie associée à la « bulle » financière mondiale sur les marchés des actions, dont Wall Street est à la fois la tête de file et le pivot.

Selon la Banque mondiale, quelque 110 milliards de dollars ont fui les quatre pays asiatiques les plus atteints. La conjoncture de baisse des taux d’intérêt aussi bien que de hausse boursière débridée était directement associée à cet afflux massif de liquidités qui a trouvé refuge dans les grandes places financières occidentales, venant conforter l’euphorie des « nouveaux investisseurs » des classes moyennes supérieures. Tandis que les souffrances humaines s’accroissent brutalement en Asie, certains osent même parler, y compris en France, du « bon côté  » de la crise !

C’est aux Etats-Unis que se situe l’épicentre des soubresauts qui se préparent et qui peuvent provoquer des chocs d’une ampleur et d’une valeur symbolique telles qu’aucune partie de l’économie mondiale ne puisse s’en protéger. En raison du caractère hautement hiérarchisé de la finance, c’est à New York et à Chicago que se trouve le verrou décisif de la contagion boursière mondiale. Le cours des actions à Wall Street est évidemment fonction, pour une large part, de l’état de l’économie américaine, qui joue un rôle central. Mais cette économie est aussi l’une des plus sensibles à ce qui se passe ailleurs dans le monde. Et d’abord en Asie, où tous s’accordent maintenant pour dire que « la crise n’est pas finie », ni dans ses dimensions proprement régionales ni comme point de départ d’un engrenage de récession et de déflation. Car l’Asie est en train de passer d’une récession à une dépression caractérisée.

Il faut ici expliquer ce qui sépare les deux notions. On parle de récession lorsque demeurent intactes les relations économiques et sociales qui sous-tendent les composantes de la demande effective dans un pays donné. Dans ce cas une récupération cyclique peut, à terme, être attendue de la reprise de la consommation privée et de l’investissement, ou bien d’interventions publiques de relance. Il y a, en revanche, dépression lorsque la chute de la production et celle des échanges se cumulent à un point tel que les fondements sociaux de l’activité économique sont entamés. A ce stade, il devient impossible de prévoir un renversement de tendance et difficile, sinon inutile, d’engager des actions classiques de relance.

Telle est la situation que connaissent actuellement beaucoup de pays d’Asie, de sorte que la région tout entière est menacée. On reconnaît aussi une dépression à l’écroulement des principaux fondements institutionnels, non seulement de l’accumulation du capital, mais de l’activité économique élémentaire comme telle.

Quels sont ces mécanismes cumulatifs qui ont porté atteinte de façon grave à la demande en Asie orientale ? La brutale contraction bancaire et le recul des dépenses publiques qui ont immédiatement suivi l’effondrement des marchés et du système financier, résultant de la dévaluation du baht thaïlandais et de la roupie indonésienne, puis des autres monnaies de la région, présentent, en première analyse, des similitudes avec ce qui s’est passé après la dévaluation du peso au début de la crise mexicaine de l’hiver 1994-1995 (4).

Mais plusieurs traits ont donné sa spécificité à l’engrenage asiatique : le caractère principalement privé de l’endettement extérieur auprès des banques internationales ; l’interconnexion d’économies dépendantes des marchés extérieurs ; l’incapacité du Japon, du fait de ses propres difficultés, à jouer auprès des pays les premiers touchés — la Thaïlande ou l’Indonésie — le rôle de prêteur en dernier ressort tenu par les Etats-Unis à l’égard du Mexique ; l’entrée en crise de la Corée et du Japon, pays industriels exportateurs majeurs, mais aussi principaux clients pour les livraisons des pays voisins.

Premier élément de la transition vers la dépression : l’imbrication étroite d’économies construites sur le modèle de la « croissance tirée par les exportations » (5) et qui ont donc besoin des autres comme débouché. En 1997, plus de 50 % des échanges de la Thaïlande, de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines, mais aussi de la Chine étaient intrarégionaux, dont environ la moitié avec le Japon. Le pourcentage est un peu inférieur dans le cas de la Corée, mais les livraisons de celle-ci sont d’un niveau qualitativement plus élevé. Les capacités de production des conglomérats coréens, les chaebols, ont été mises en place dans la perspective d’une continuation de la croissance régionale aux mêmes rythmes que ceux du début de la décennie.

La simultanéité de la chute des monnaies et du rabougrissement des marchés dans chacun des pays touchés a tué dans l’œuf l’effet classique de relance attendu des dévaluations, ouvrant ainsi la voie à la déflation. Au cours des six premiers mois de 1998, la Thaïlande a accru ses exportations de 25 % en volume, mais avec des recettes en baisse du fait de la dégringolade des prix des produits vendus. Dans le même temps, ses importations ont reculé d’un montant équivalent. Toute la région est touchée par une logique déflationniste dont les retombées « mécaniques » s’ajoutent aux stratégies délibérées de concurrence par les prix.

Dans des économies fondées sur le maintien d’une forte inégalité de revenus, l’effondrement des marchés extérieurs ne peut pas être compensé par la consommation intérieure. Au contraire, le rétrécissement des débouchés étrangers va contribuer à la contraction accélérée de la demande interne, les profits industriels et les maigres revenus liés à l’emploi salarié disparaissant au fur et à mesure que les exportations reculent.

En élevant l’économie au rang de sphère autonome qui aurait vocation à régir la société tout entière, le néolibéralisme a tenté de l’abstraire de ses soubassements politiques et sociaux. Il a posé les relations de marché comme « naturelles », et une fois qu’elles étaient apparemment acquises dans un pays ou dans une région, il les considérait pérennes.

Cette forme de cécité, propre à une pensée consciemment ou inconsciemment totalitaire, permet de comprendre comment les « experts » de la Banque mondiale ont pu, début 1997 encore, placer l’Indonésie du règne déclinant du président Suharto au premier rang des pays connaissant un développement particulièrement réussi.

Le FMI a fait preuve de la même cécité dans son acharnement à imposer à des Etats en cessation de paiement l’adoption de politiques macro-économiques brutales accentuant les effets récessionnistes et débouchant sur la dépression. Beaucoup d’observateurs l’ont accusé d’accentuer le mouvement de récession, mais il s’agit là d’une critique superficielle — c’est pourquoi elle a été reprise par des néolibéraux de premier plan, comme M. Jeffrey Sachs (6). Le comportement du FMI en Asie est révélateur d’une vision du monde également partagée par tous ceux qui échafaudent dans l’ombre les institutions d’une dictature douce du capital, celle dont s’est fait l’apôtre M. Renato Ruggiero, directeur général de l’OMC, en qualifiant l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) de pilier de la « constitution de l’économie globalisée pour le XXIe siècle (7) ».

Flambées politiques

Une révolte étudiante et des émeutes populaires d’une force suffisante pour faire tomber la dictature de M. Suharto ne pouvaient pas faire partie des paramètres de l’action du FMI, pas plus que le chaos social qui s’étend de jour en jour en Indonésie. Sans doute la réaction de la classe ouvrière coréenne et de ses syndicats indépendants était-elle attendue, mais non le large appui social dont leur mouvement bénéficie, ni l’ampleur du sentiment antiaméricain qui s’est emparé de la Corée.

Ces flambées politiques sont devenues partie intégrante d’une propagation des déséquilibres asiatiques avec leurs épisodes financiers et boursiers brutaux vers le reste de l’économie mondiale. Dans les mois qui viennent, aucun pays de la région, pas même la Chine, en dépit de la main de fer du Parti communiste, ne peut s’estimer à l’abri de mouvements sociaux violents.

Lorsqu’existe un immense foyer non éteint, les phases passagères de relative tranquillité financière et boursière donnent une impression trompeuse, à laquelle s’accrochent ceux qui veulent à tout prix rassurer l’opinion publique. Dans la sphère de la production et des échanges (la si mal nommée « sphère réelle »), les mécanismes de contagion internationale de la crise restent actifs. Lentement, mais inexorablement, ils empruntent la voie de la baisse des prix des matières premières et des produits industriels, ainsi que celle de l’aggravation de la concurrence (8). Ils viennent, « vague après vague, tester les digues de l’économie globale  (9) », jusqu’à ce que les attaques spéculatives et les stratégies d’arbitrages financiers occupent le devant de la scène.

Tout le monde sait parfaitement où se trouvent les digues les plus faibles : en Russie et au Brésil bien sûr, mais aussi en Asie même, à Hongkong, à Singapour, et surtout en Chine. De ce gigantesque pays, on ne connaît pas la situation exacte, ni la marge de manœuvre dont dispose la direction politique. Mais, du point de vue américain, c’est le Japon qui constitue le maillon le plus critique du système des relations économiques internationales. L’archipel a subi de plein fouet la crise de ses voisins alors qu’il récupérait lentement d’une précédente rechute de la situation de récession larvée qu’il connaît depuis 1991. Dans les années 90, il a fortement orienté son économie vers l’Asie. En 1997, la région a absorbé 41 % de ses exportations et 23 % de ses flux d’investissement.

L’effondrement des échanges régionaux l’a touché au même titre que les pays voisins où la cessation de paiement de fait des banques et des entreprises est venue ajouter quelque 250 milliards de dollars de créances douteuses aux 550 milliards déjà provisionnés dans les bilans des banques nippones. En 1998, la croissance du Japon sera négative (l’estimation actuelle étant — 1,5 %), de sorte que le pays se trouve en situation de récession (10). C’est pourtant à lui que l’on demande de monter en première ligne pour colmater les digues.

Les Etats-Unis et, au-delà d’eux, les membres européens du G7 attendent — ou font mine d’attendre — que Tokyo procède à une réactivation de la demande intérieure. Et ce sur une échelle et avec une rapidité suffisantes pour relever fortement le cours du yen, mais aussi soutenir la demande extérieure dont les pays exportateurs de la région ont si fortement besoin. Il est donc demandé au nouveau premier ministre, M. Keizo Obuchi, à la fois de baisser les impôts et de faire repartir l’économie sans compter sur une reprise régionale qui sera très longue à venir. C’est effectivement ce qu’il a annoncé le 7 août 1998 — sans toutefois convaincre — dans son discours de politique générale devant la Diète : près de 7 000 milliards de yens (49 milliards de dollars) de réductions fiscales, 10 000 milliards de yens (70 milliards de dollars) de plan de relance, et l’abandon de la loi d’austérité budgétaire.

Il faudrait ensuite que le Japon finance un gigantesque programme de rachat aux banques de leurs créances irrécupérables — ce qui suppose de mobiliser un minimum de… 300 milliards de dollars. Dans l’immédiat, M. Obuchi propose de faire voter à l’automne six lois sur les « banques relais » qui permettraient la mise en faillite « propre » des établissements financiers non viables. Pour ce faire, les fonds publics seront mis à contribution à hauteur de 13 000 milliards de yens (92 milliards de dollars) (11). Une fois de plus, en situation d’urgence, les recettes les plus décriées par la pensée officielle sont donc bonnes à servir !

Voilà de quoi corroborer les propos fatalistes de M. Alan Greenspan à propos du krach à venir à Wall Street. Sauf que le problème n’a rien à voir avec la « nature humaine », mais bien avec l’aiguillon du profit et avec les mécanismes qui, en système capitaliste, autorisent la formation de montants élevés de capital purement fictif (12). Il est donc impossible d’en dire plus que le président de la Réserve fédérale quant au moment exact, aux causes immédiates ou à l’ampleur de la « correction » annoncée. Celle-ci pourrait être déclenchée par un mouvement de contagion boursière venu d’ailleurs, la place de Hongkong étant la principale candidate. Ou bien, après la récente dévaluation de 7 % du dong vietnamien, par la vraisemblable dévaluation du yuan chinois.

La grande nervosité qui commence à gagner Wall Street s’est traduite par le « trou d’air » qui a secoué les opérateurs le 4 août, avec une baisse de 299 points, soit 3,4 % en une seule séance.

Un choc boursier en provenance d’Asie ou d’Amérique latine, avec des effets de contagion semblables à ceux qui se sont produits les 27 et 28 octobre dernier, ne peut pas être exclu. Mais, dans l’immédiat, Washington se préoccupe d’abord des conséquences, tant sur le taux de change que sur ses propres marchés boursiers fortement surévalués, d’une dégradation de la balance des paiements. Un recul de 26 milliards de dollars des exportations américaines vers l’Asie a été enregistré en mai 1998, qui a fortement contribué au déficit mensuel record de la balance commerciale : presque 16 milliards de dollars. Le statut de devise refuge du dollar permet de penser que les investisseurs étrangers y regarderont à deux fois avant de se mettre à spéculer sur une baisse du billet vert. Les Etats-Unis se soucient aussi de la conjoncture américaine proprement dite, où les effets « réels » de propagation de la crise asiatique vont se combiner avec l’épuisement de la croissance interne, de même qu’avec les contrecoups boursiers imprévisibles du « Monicagate ».

Euphorie aveugle à Wall Street

Pour l’instant, la demande intérieure américaine reste forte. Elle est tirée par la consommation privée, notamment en direction du secteur des services où, en juin 1998, l’emploi a encore augmenté de 215 000 postes et où les heures ouvrées se sont accrues de 2,4 %, ainsi que par la construction de logements stimulée par la baisse des taux d’intérêt. En revanche, la chute de la demande extérieure a commencé à devenir sensible. Dans le secteur manufacturier, l’effet externe commence à l’emporter sur l’effet interne : en mai 1998, l’indice de la production industrielle a reculé de 0,6 %. La situation est particulièrement difficile pour les industriels de l’informatique, notamment les fabricants de semi-conducteurs et d’ordinateurs, dont une partie importante du chiffre d’affaires est réalisée, depuis dix ans, sous forme d’exportations vers l’Asie.

Dans le secteur automobile, pour les groupes américains, l’enjeu est la défense des parts de leur propre marché interne. La grève qui vient de se terminer à General Motors constituait une réponse à la volonté de la direction de diminuer l’emploi, de réduire très fortement le nombre de contrats de travail stables et de délocaliser le maximum de tâches vers les usines à très bas coûts de main-d’œuvre situées au Mexique (13). Ce durcissement patronal s’explique en partie par la concurrence accrue des groupes automobiles japonais et coréens, pour lesquels le marché des Etats-Unis offre la seule possibilité de limiter les pertes subies en Asie.

M. Alan Greenspan se trouve dans la situation du berger qui a crié au loup si longtemps que les opérateurs et les investisseurs ne l’écoutent plus. L’onde de choc venue d’Asie est venue compliquer sa tâche en rendant presque impossible le maniement de l’arme de la hausse des taux d’intérêt : cette dernière aurait certes permis de réduire les disponibilités en liquidités à bon marché des spéculateurs et de donner un coup de frein à Wall Street, mais elle aurait également pu occasionner une panique sur des marchés boursiers dépendants et vulnérables comme celui de Sao Paulo, voire ceux de Singapour et de Hongkong. Plus la Réserve fédérale tarde à utiliser cette arme, plus les risques sont grands que sa passivité constitue le facteur déclenchant d’une « correction » que personne n’est sûr de pouvoir contrôler.



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