• mer. Déc 7th, 2022

Prendre en main la distribution alimentaire, un défi paysan


Mathieu Yon. © Enzo Dubesset / Reporterre
Le néopaysan Mathieu Yon est chroniqueur pour Reporterre. Il vous raconte régulièrement les joies et les déboires de son installation dans la Drôme en tant que maraîcher biologique en circuit court.

La concentration extrême de la distribution alimentaire est-elle compatible avec « la fin de l’abondance » ? Si nous prenions le langage au sérieux, « la fin de l’abondance » signifierait ni plus ni moins la fin de notre addiction à la consommation de masse et à ses hauts lieux que sont les centres commerciaux. Mais nous ne sommes pas sobres, nous commençons juste à prendre conscience de notre addiction.

Le premier hypermarché fut ouvert par Carrefour en 1963, suivi par Leclerc en 1964 et Auchan en 1967. En 1960, le commerce concentré ne représentait en France que 14 % de la distribution alimentaire. Aujourd’hui, il en capte 70 %. La grande distribution a absorbé les besoins alimentaires de la population, au point qu’il semble pratiquement impossible, dans de nombreux territoires, de pouvoir se nourrir sans pousser son chariot métallique à travers les rayons des supermarchés.

Michel Debatisse, et à sa suite la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) qu’il a dirigée de 1971 à 1978, avait perçu ce mouvement de concentration, faisant le choix d’y arrimer le monde paysan : « Les agriculteurs doivent donc se préoccuper au plus vite du problème de la distribution. S’ils s’en désintéressent, ils risquent de perdre leur indépendance, même en conservant théoriquement une liberté dans le cadre de leur exploitation. Celui qui sera “maître du marché” imposera, en fait, sa loi. Les paysans continueront à demander à l’État de fixer des prix théoriques, alors que les industriels et le négoce détermineront les cours réels. » (Michel Debatisse La Révolution silencieuse. Le combat des paysans, Calmann-Levy, 1963).

Pour lui, la standardisation et la concentration de la consommation étaient irréversibles, et le monde agricole devait s’y adapter sous peine de disparaître. La pertinence de l’analyse de Debatisse n’anticipait pas la misère à venir du nouvel exploitant agricole, s’échinant à standardiser son existence et sa production, jusqu’à devenir l’ombre et le fantôme de la consommation de masse.

À Dieulefit, dans la Drôme, Mathieu Yon et d’autres se sont appuyés sur le modèle de la « Sécurité sociale de l’alimentation » pour lancer une expérimentation au « marché du lavoir ». © Enzo Dubesset / Reporterre

Debatisse pensait que les paysans sauveraient leur liberté en gardant la main sur le marché. C’est ainsi que de nombreuses coopératives agricoles virent le jour, de Sodima à Soodial. Ce lien entre les agriculteurs et l’agro-industrie est toujours d’actualité, puisque le vice-président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, est aussi président du groupe Avril, une multinationale française de l’agroalimentaire.

Pourtant, si les agriculteurs ont mis un pied dans l’agro-industrie, ils n’ont pas réussi à mettre la main sur la distribution alimentaire. Ce domaine est resté l’apanage des grandes enseignes. La FNSEA vécut probablement comme un échec cette incapacité du monde agricole à s’emparer de la consommation, expliquant son attitude de défense des industriels et des transformateurs encore liés aux agriculteurs, qui contraste fortement avec ses attaques contre la grande distribution.

Le temps de la concentration commerciale est peut-être révolu

En mettant la main sur l’alimentation des masses, les enseignes de la grande distribution arrivèrent à convaincre l’opinion de leur mission nourricière et populaire. Pour y parvenir, elles cultivèrent une image de défenseurs du pouvoir d’achat, comme l’expriment frauduleusement leurs slogans : « Défendre tout ce qui compte pour vous », « Tous unis contre la vie chère ». On s’imagina alors que les grandes surfaces étaient populaires parce que le peuple allait y faire ses courses. Mais il n’y avait rien de plus faux. C’est parce que le peuple allait y faire ses courses que les grandes surfaces étaient populaires.

Cette captation de la consommation populaire fut ravageuse pour les paysans. Car ils furent obligés, pour réaffirmer leur autonomie et leur liberté, de se positionner dans des marges qu’on appelle pudiquement « circuits courts ». Ils laissèrent ainsi tout le loisir à Carrefour, Leclerc et Auchan d’accoutumer le consommateur à l’abondance de ses rayons et de ses offres promotionnelles.

En ce début de XXIᵉ siècle où la mondialisation ne vend plus du rêve mais des émissions de CO₂ et des bulles spéculatives, le temps de la concentration commerciale est peut-être révolu. Pourtant, nous sommes encore loin du démantèlement de ces mégastructures, car les filières alimentaires et agricoles ont été organisées et façonnées au service d’une consommation de masse, à laquelle une agriculture paysanne diversifiée ne peut pas répondre. Elle est tout à fait capable de nourrir une population nombreuse, pas de répondre aux exigences commerciales de la grande distribution et de remplir les rayons des supermarchés avec des tomates toute l’année !

Lire aussi : Dans la Drôme, on expérimente la « Sécu » de l’alimentation

Alors, par quels moyens les paysans pourraient-ils reprendre à la grande distribution le privilège de nourrir le peuple ? La piste la plus sérieuse est aussi la plus improbable ! Par une explosion des installations agricoles et de l’offre en circuits courts, qui pousserait les paysans à la nécessité de réorganiser des filières autour de caisses locales de l’alimentation.

Ces caisses locales reprendraient en main la distribution alimentaire pour les classes populaires, moyennes et aisées, en appliquant le principe : « Chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. » Pour que ce futur désirable puisse exister, il faut des paysannes et des paysans nombreux, et une structuration de leur production autour d’une sécurité sociale de l’alimentation, seule capable de renverser le monopole radical de la grande distribution.

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