• mer. Déc 7th, 2022

Combis antiradiations, pancartes… Des antinucléaires s’invitent dans le débat public


9 novembre 2022 à 10h09,

Durée de lecture : 5 minutes

Nucléaire

Paris, reportage

« Ça suffit cette mascarade, c’est lamentable ! » craque Angélique Huguin. La deuxième réunion de la Commission nationale du débat public (CNDP), portant sur le projet d’installation de nouveaux EPR, avait lieu mardi 8 novembre dans une salle austère au fin fond du 13e arrondissement parisien. La militante antinucléaire meusienne laisse exploser sa colère, se lève et balance rageusement des piles de tracts sur les tables : « La CNDP, vous êtes l’idiote utile d’un débat qui n’est pas un débat. Vous le savez très bien, tout est décidé d’avance. Vous allez débattre entre vous, dans un petit débat feutré, et tout va bien se passer… Vous jouez avec les générations futures ! » Elle claque la porte.

Dans la salle de réunion, les membres de l’assemblée restent cois. Certains secouent la tête d’un air désapprobateur, d’autres sont à deux doigts d’applaudir. La réunion reprend son cours, comme si rien ne s’était passé. « J’aurais aimé que la CNDP en arrive à un acte fort, un boycott de son propre débat. Il faudrait que tout le monde sorte de cette petite salle et que le débat se fasse dans la rue avec les gens », soupire Angélique Huguin. Elle n’est pas seule à penser de cette façon.

Trois activistes du collectif haguais Piscines nucléaires stop ont pris la parole pour dénoncer l’impossibilité de mener un débat démocratique sur la question du nucléaire. © Scandola Graziani / Reporterre

Une heure avant le début de la réunion publique, un rassemblement d’activistes antinucléaires de divers collectifs s’était formé dans la rue, devant les portes de la Maison des associations et solidarités où s’est déroulé l’événement. Des militants vêtus de combinaisons antiradiations se sont réunis, les bras chargés de compositions florales mortuaires. On pouvait y lire « Tchernobyl 1986 », « Fukushima 2011 » et « Penly 2035 » — le débat public porte en effet sur la construction de deux réacteurs nucléaires supplémentaires de type EPR2 dans l’enceinte de la centrale nucléaire de Penly, près de Dieppe, en Seine-Maritime (76).

© Scandola Graziani / Reporterre

D’autres sont arrivés avec de gros sacs poubelle floqués du symbole de la radioactivité pour représenter les déchets nucléaires, grands absents du débat proposé par la CNDP. « Adieu au nucléaire », « Poubelle par nature », « On n’en veut pas #piscinesnucléaires » affichent les larges banderoles déployées par les activistes. Quelques-uns tenaient également des pancartes en carton : « Civil ou militaire, le nucléaire tue ! »

© Scandola Graziani / Reporterre

Le débat public ou « le grand cirque de la concertation »

Ils ont parfois traversé la France pour participer à cette action symbolique : certains militants font partie du collectif Piscines nucléaires stop qui lutte contre le stockage des déchets nucléaires à La Hague, en Normandie. D’autres viennent du site de Bure (Meuse), et sont des opposants au projet Cigeo. Derrière cette mise en scène spectaculaire aux portes du débat de la CNDP, les militants antinucléaires dénonçaient ce qu’ils nomment dans leurs tracts, « le grand cirque de la concertation ». À l’instar d’Angélique Huguin, ils partagent le sentiment que les dés sont pipés. Si aucun d’entre eux ne remet en question la sincérité de la démarche de la CNDP, tous redoutent son instrumentalisation pour légitimer une décision à laquelle les citoyens n’auront pas contribué. « Moi, ce débat, je n’y crois pas un quart de seconde, déclare Sylvie, militante du Collectif contre l’ordre atomique (CCOA). Des débats, j’en ai fait plein, et à chaque fois, tout est décidé à l’avance. C’est toujours consultatif, ça n’engage pas le gouvernement. Un vrai débat, c’est un débat qui engage les autorités. »

Lire aussi : Nucléaire : le « passage en force » du gouvernement

Beaucoup évoquent aussi la volonté du gouvernement de « passer en force » sur la question de la relance du nucléaire, notamment par le biais du projet de loi sur l’accélération du nucléaire. Présenté au Conseil des ministres le 2 novembre 2022, ce texte vise à simplifier les procédures administratives pour faciliter l’installation des nouveaux EPR. Concrètement, c’est une forme de libéralisation du Code de l’urbanisme et de l’environnement pour gagner du temps dans la construction des réacteurs. Lancé avant la fin du débat public, le projet de loi de l’exécutif nourrit le scepticisme de ceux qui arguent que la décision est déjà prise. D’autant plus que les récents signaux envoyés par le gouvernement les confortent dans leur position. « On a l’habitude du 49.3 à répétition avec Macron », déplore Angélique Huguin. Dernière utilisation de cet outil permettant de faire passer un texte sans vote : le 2 novembre, pour la quatrième fois en trois semaines. « Alors forcément, on s’attend encore à une décision arbitraire », conclut la militante.

Certains militants font partie du collectif Piscines nucléaires stop qui lutte contre le stockage des déchets nucléaires à La Hague. © Scandola Graziani / Reporterre

Face à ce scepticisme, la CNDP a décidé d’accorder une place aux militants dans le déroulé de la soirée. Trois activistes du collectif haguais Piscines nucléaires stop ont ainsi pu prendre la parole pour dénoncer l’impossibilité de mener un débat démocratique sur la question du nucléaire, et rappelant le problème que pose la gestion des déchets radioactifs à La Hague : « À l’heure où on parle de relancer la production de déchets sans évoquer celle du stockage, il est temps pour vous, mesdames et messieurs d’EDF, de rendre des comptes et de payer pour vos actes. La Hague n’est pas un trou sans fond. » Dans une salle qui contient une grosse proportion d’employés du secteur de l’énergie, des soupirs et des murmures de désapprobation bruissent pendant la prise de parole des militants.

Des militants vêtus de combinaisons antiradiation se sont réunis, les bras chargés de compositions florales mortuaires. © Scandola Graziani / Reporterre

Pour Michel Badré, président de la commission chargée de l’animation du débat, ces interventions sont importantes. Un travail est en cours pour ouvrir de nouvelles voies d’expression, assure-t-il. « La démocratie, c’est fait pour que les gens s’expriment. C’est tout à fait normal que des gens qui ont des choses à dire puissent le faire, y compris la dame qui a distribué ses tracts. On n’a rien fait pour l’empêcher. Le débat public, s’il permet ça, c’est déjà un bon début. »

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