• mer. Nov 30th, 2022

des bergers luttent contre un camp de l’Otan


Plateau de Sinjajevina (Monténégro), reportage

Le soleil inonde le plateau de Sinjajevina de ses derniers rayons, et le massif s’enflamme de couleurs automnales. Blottie au pied du Crni vrh (le sommet noir), la petite koliba (la bergerie) de la famille Jovanovic résonne du tintement des cloches et des bêlements de chèvres. Au Monténégro, la saison de la transhumance touche à sa fin, et Mileva Jovanovic, que toute la région surnomme Gara, referme tranquillement l’enclos, perché à 1 700 mètres d’altitude. « Il faut que Sinjajevina reste comme nos ancêtres nous l’ont laissée en héritage, qu’elle reste éternelle, lance la bergère de 63 ans avec gravité. Nous devons la préserver comme un lieu sacré, pour notre descendance. »

Si le sourire s’efface du visage sculpté par la vie au grand air de Gara, c’est qu’une menace bien réelle plane au-dessus de ses immenses pâturages qui forment le cœur du Monténégro. En 2019, le gouvernement d’alors avait décidé la militarisation de la zone dans le cadre d’un projet soutenu par l’Otan. Une perspective inenvisageable pour Gara. « Jamais Sinjajevina ne pourra être transformée en terrain militaire, affirme-t-elle en montrant le plateau où sa famille réside chaque été depuis plus de 150 ans. Nous la garderons intacte et épargnée de la pollution pour éviter que les prochaines générations ne disent : “c’était Sinjajevina”. » Les tirs et les explosions qui ont accompagné le lancement du projet il y a trois ans ont choqué tous les katuns (villages de bergers) du coin et soudé les habitants.

Sur le massif de Sinjajevina se trouve l’un des plus grands pâturages d’Europe. © Louis Seiller / Reporterre

Fin 2020, les membres du collectif « Sauvez Sinjajevina » se sont opposés au retour de l’armée sur le plateau. Ils ont occupé le terrain pendant presque deux mois, par des températures souvent glaciales. La mobilisation des habitants reprend de la vigueur en ce dimanche d’octobre. Des 4×4 hors d’âge apparaissent au bout de pistes invisibles. Des éleveurs se rejoignent au beau milieu de la prairie verdoyante, où ont eu lieu les premiers exercices militaires. Quelques jours avant que les derniers troupeaux ne redescendent dans les vallées environnantes, les familles s’organisent pour défendre leur montagne pendant l’hiver à venir. Des tours de garde et des équipes d’action urgentes sont établis pour les semaines à venir.

« Nous nous mobiliserons jusqu’à ce projet soit abandonné »

Si la militarisation de Sinjajevina est soutenue par le parti prooccidental du président Milo Djukanovic, défait lors des dernières élections législatives de 2020, l’avenir du plateau est suspendu aux interminables tractations politiques qui ont déjà eu raison de deux nouvelles majorités gouvernementales. Face aux revirements des politiciens, les défenseurs de Sinjajevina ne comptent que sur eux-mêmes. « Avec ces changements de gouvernements à répétition, nous n’avons aucune information sur ce que les autorités décideront, déplore ainsi l’éleveur Novak Velikatomovica, au milieu du cercle formé par les opposants. L’armée peut très bien venir ici ce soir ou demain et se mettre à tirer des obus. C’est triste de devoir nous opposer à ceux qui sont censés nous défendre, mais nous devons préserver notre magnifique Sinjajevina, et nous nous mobiliserons jusqu’à ce projet soit abandonné. »

Les fromages sont affinés de façon traditionnelle, dans des peaux de chèvres ou de moutons. © Louis Seiller / Reporterre

À peine plus grand que l’Île-de-France, le Monténégro impressionne les visiteurs par la diversité et la richesse de ses paysages, où domine une nature sauvage. Sur son flanc nord-est, le plateau de Sinjajevina s’ouvre sur l’incroyable canyon de la Tara, le plus profond d’Europe, et joyau du parc national du Durmitor, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1980. Mais pour de nombreux Monténégrins, les 400 km2 du massif de Sinjajevina représentent bien plus que des reliefs à couper le souffle. « C’est le deuxième plus grand pâturage d’Europe, et il a été pendant des siècles une source de nourriture et de revenus pour les gens du Monténégro, raconte Petar Glomazic, un documentariste qui mène la lutte pour Sinjajevina. Ils ont utilisé la forêt, l’eau et les pâturages comme un bien commun. La façon de vivre et d’élever le bétail y a été préservée à travers le temps et l’écosystème actuel est le résultat d’une symbiose entre la nature et la présence durable des humains. »

Le président de la coalition Sauvez Sinjajevina devant une cabane traditionnelle, que les bergers utilisent toujours. © Louis Seiller / Reporterre

« S’ils tuent cette montagne, ils tueront aussi une partie de nous-mêmes »

Façonné par le mode de vie semi-nomade des tribus monténégrines, le massif abrite une faune et une flore remarquables, d’une grande diversité. Natura 2000, Émeraude, Zone importante pour les plantes (IPA)… Déjà en partie protégée par le label de l’Unesco, la zone retenue pour le camp militaire répond à de nombreux critères de protection internationale. Tout comme aux normes de l’Union européenne, à laquelle le pays est candidat depuis 2010. « Dix types d’habitats recensés à Sinjajevina sont d’importance internationale, et notamment les prairies calcaires alpines et subalpines, qui représentent 46 % du plateau de Sinjajevina, et presque la totalité de la zone centrale du terrain militaire, explique Pablo Domingez. Chercheur en écoanthropologie au Centre national de recherche scientifique (CNRS), il travaille à la valorisation du patrimoine de Sinjajevina auprès de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Selon les critères de l’UE, l’une des principales mesures pour conserver ce type d’habitat clé, c’est de soutenir ces pratiques pastorales extensives, surtout pas de les bombarder. »

L’un des antiques véhicules utilisés par les éleveurs pour se déplacer. © Louis Seiller / Reporterre

En juillet, la ministre de l’Environnement a proposé de faire du plateau un parc naturel. Mais l’orientation stratégique du pays divise profondément une classe politique qui balance entre influences prooccidentales et prorusses. L’ambassade du Royaume-Uni à Podgorica soutient fortement la militarisation du plateau, sous la bannière de l’Otan. Une ingérence qui révolte Milan Sekulovic, le président de « Sauvez Sinjajevina ». Âgé de 32 ans, ce grand barbu a passé ses étés à garder les moutons dans les praires fleuries de Sinjajevina. « Je ne sais pas comment se sentiraient les Britanniques si un lieu qui leur tenait vraiment à cœur était ravagé par les obus, ironise-t-il devant la bergerie familiale. S’ils tuent cette montagne, ils tueront aussi une partie de nous-mêmes, de notre existence. Le Monténégro a deux axes de développement : le tourisme et l’agriculture. Avec le Covid, on a vu que l’alimentation est primordiale pour le Monténégro, puisque son économie dépend des importations. C’est aussi pour cela que nous devons préserver Sinjajevina. »

Des éleveurs se rejoignent au beau milieu de la prairie verdoyante, où ont eu lieu les premiers exercices militaires. © Louis Seiller / Reporterre

Seize ans après son indépendance de la Serbie, le Monténégro vit au rythme des aspirations contradictoires de ses habitants, et des crises politiques qui en découlent. L’adhésion du pays à l’Otan en 2017 n’a par exemple jamais été acceptée par une partie de la population qui se souvient avec amertume des bombardements de l’Alliance atlantique sur le pays en 1999. Alors que la guerre a fait son retour sur le continent européen, beaucoup de Monténégrins revendiquent une certaine neutralité. « Nous ne sommes ni pour la Russie ni pour l’Otan, mais simplement pour un Monténégro écologique et une Sinjajevina vivante, assure ainsi Milan Sekulovic. Dans le contexte actuel, il est possible que le besoin de plus de camps militaires soit de plus en plus invoqué. Mais comment peut-on préserver la paix en préparant la guerre ? »

Très présents dans les médias locaux, les opposants au projet militaire ont lancé une pétition internationale afin de pousser les autorités à abandonner le projet. En attendant, les bergers se relaient dans la montagne pour empêcher tout retour de l’armée sur l’immense plateau de Sinjajevina.

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