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La face financière d’une crise de surproduction, par François Chesnais (Le Monde diplomatique, février 1998)

ByVeritatis

Nov 9, 2022


Depuis juillet 1997, on assiste à une propagation internationale presque « chimiquement pure » de la crise économique. Partie d’un foyer initial apparemment insignifiant — la Thaïlande —, elle s’est étendue de semaine en semaine à la manière d’un incendie à foyers multiples. En atteignant la Corée et en menaçant de façon directe la Chine et Hongkong, mais aussi le Japon, c’est désormais de façon mécanique, autopropulsée, qu’elle s’étend.

Cette propagation a emprunté, et empruntera encore, le chemin des pays dont la vulnérabilité financière systémique, notamment bancaire, est la plus grande. Les traits propres au régime d’accumulation actuel, mondialisé et dominé par la finance, l’expliquent (1). Comme on a pu le vérifier de nouveau, les krachs ont un dynamisme propre qui les rend particulièrement destructeurs (2) dans leur effet d’accélération du mouvement de contagion. Mais la gravité de la crise en cours tient au fait que, sous des apparences financières, elle est économique de part en part. Elle traduit la difficulté croissante que les entreprises ont à vendre les marchandises produites, à atteindre les objectifs de rentabilité fixés pour les investissements productifs, et donc à satisfaire les niveaux de rendement auxquels les opérateurs financiers se sont habitués, aux Etats-Unis surtout, au cours de cette décennie.

Le Groupe des sept pays les plus industrialisés (G7) et le Fonds monétaire international (FMI) n’ont ni la volonté ni d’ailleurs les moyens d’agir pour enrayer les mécanismes de récession. Le niveau du chômage, de même que le montant des salaires là où le travail a été pleinement « flexibilisé », expliquent l’insuffisance chronique de la demande mondiale et la déflation qui va s’accentuant. Tel est le résultat des politiques de libéralisation et de déréglementation financière et salariale, et de « retrait de l’Etat », que les pays les plus puissants du système mondial ont appliquées chez eux, et qu’ils ont imposées aux autres. Pour l’instant, ils n’ont nullement l’intention de faire marche arrière, le discours dominant allant même jusqu’à présenter les bouleversements actuels comme le nécessaire prix à payer pour entrer dans l’« économie du troisième millénaire ».

L’une des « découvertes » récentes des thuriféraires de l’économie de marché mondialisée porte sur le « mauvais usage » des énormes flux de capitaux dont l’Asie orientale a bénéficié depuis dix ans. Certes orientés en fonction du critère suprême qu’est le niveau des rendements, les capitaux, affirme-t-on maintenant, auraient été « mal investis », qu’ils aient pris la forme de prêts aux banques locales ou de placements sur le marché financier des pays concernés. Les données pertinentes étaient pourtant connues de tous : croissance débridée d’institutions financières déjà hypertrophiées ; investissements démesurés dans l’immobilier ; projets d’infrastructures pharaoniques et gigantesques investissements agro-industriels, destructeurs aussi bien des conditions d’existence de la paysannerie que de l’environnement ; industries dont les débouchés potentiels n’avaient pas été étudiés.

Une croissance gangrenée

Pourtant, personne ne fit la fine bouche : l’Asie orientale était, dans les années 90, en dehors des Etats-Unis, la seule zone de croissance de l’économie mondiale, donc la seule capable d’assurer des rendements élevés, tant pour les investissements véritables que pour les placements financiers. Aussi longtemps que les intérêts vitaux des pays du G7 ne sont pas en cause, le code de savoir-vivre du régime de la propriété privée implique que l’on prenne les pouvoirs politiques locaux tels qu’ils sont, surtout s’ils assurent l’« ordre » de manière efficace et savent imposer de très bas salaires. On ferma donc les yeux sur la corruption, les détournements de fonds et les « mésemplois » du capital résultant du clientélisme politique. C’est bien davantage sur la pérennité de cette situation que sur les marchés des changes qu’a porté, pendant plus de dix ans, la véritable spéculation. Les opérateurs financiers ont cependant été les premiers, du fait même de leur « métier », à prendre conscience de l’impossibilité, pour les petites économies d’Asie, de poursuivre leurs exportations en conservant leur ancrage au dollar. Ils ont donc logiquement anticipé les inévitables dévaluations et agi de façon à préserver la valeur des capitaux dont ils avaient la gestion, à assurer leurs gains et à engranger les profits associés à toute prévision vérifiée de l’évolution des prix d’actifs financiers. Dominée par la finance et gangrenée par elle, la croissance asiatique aurait pu se poursuivre quelque temps encore. Ce qui a écourté sa durée a été la longue et forte hausse du dollar à partir du milieu de 1996. C’est cette hausse qui a mis la Thaïlande d’abord, puis rapidement l’Indonésie, la Malaisie, la Birmanie, les Philippines et même Singapour, dans l’incapacité de maintenir l’ancrage de leurs monnaies au billet vert, en raison de la détérioration de plus en plus sérieuse et rapide de leur balance commerciale. Mais cet ancrage était la condition sine qua non pour que soit reconnu à chacun de ces pays le statut de marché (financier) « émergent », et pour qu’affluent les capitaux venus chercher des plus-values faciles par l’acquisition d’obligations (privées ou publiques) ou d’actions émises par les banques locales.

Si impitoyable que soit l’exploitation de la force de travail dans les entreprises de la région, elle ne suffit pas à compenser la faible productivité des entreprises. C’est une chose que d’exporter lorsque le dollar est à 5,30 F, c’en est une autre lorsqu’il dépasse les 6 F. Ces pays ont donc été pris dans une contradiction insurmontable : les conditions à satisfaire pour éviter la fuite des capitaux volatils rendaient chaque jour plus difficile la poursuite de leurs exportations. Or les livraisons à l’étranger représentent 79 % de la production de la Malaisie, 29 % de celle de la Thaïlande, 27 % de celle de la Corée et 25 % de celle des Philippines.

En atteignant la Corée, la crise a cessé d’être asiatique pour devenir mondiale. Cela tient à la combinaison de trois mécanismes de transmission. Le premier est centré sur le secteur industriel : les entreprises, même là où elles ne sont pas acculées à la faillite, sont désormais obligées de contracter sévèrement leur activité, de se restructurer et de licencier leur personnel. Les mesures d’ajustement imposées par le FMI aggravent cette spirale récessionniste qui, engagée simultanément dans plusieurs pays commerçant entre eux, a déjà provoqué l’effondrement des exportations régionales et la recherche frénétique, par les exportateurs asiatiques, de nouveaux débouchés sur les marchés mondiaux. Ce premier mécanisme accélère le mouvement de déflation mondiale dans le secteur des matières premières — où la chute des cours avait déjà débuté — et il l’impulse désormais dans un nombre croissant de branches industrielles.

Second mécanisme : le système international de crédit. Il affecte les banques qui ont consenti les prêts les plus élevés et les plus risqués aux établissements financiers et groupes industriels de la région, et il se traduit par l’aggravation du poids des mauvaises créances dans leurs bilans. Or, la dette colossale accumulée par les pays asiatiques est le fait d’agents économiques privés, entreprises et, surtout, banques. Les emprunts contractés par ces dernières font partie, aussi bien en amont qu’en aval, de longues chaînes imbriquées de créances et de dettes dont la viabilité repose sur la solvabilité des participants et sur les possibilités de refinancement, lorsque celui-ci devient inévitable. Les déficits publics, eux, sont faibles, les gouvernements de la région ne s’étant jamais embarrassés de dépenses sociales comparables à celles des Etats de l’OCDE.

Contrairement à ce qui a souvent été dit, la mondialisation financière n’a pas mis fin à l’« économie d’endettement » dont il a été tant question après 1975. En diversifiant les instruments de financement, elle a même donné à cette économie un essor sans pareil. La libéralisation et la déréglementation financières, ainsi que l’idéologie de la capacité autorégulatrice du marché, ont rendu pratiquement impossibles sa surveillance et son évaluation par les autorités monétaires. On a assisté notamment au développement, sur une très grande échelle, de la pratique dite du hors-bilan (3). Les banquiers de la vieille école — qui avaient vécu les krachs bancaires consécutifs à 1929 — en ont suivi la montée avec inquiétude. Depuis le début des krachs asiatiques, chaque semaine est annoncée une réévaluation des montants de la dette des banques et des groupes industriels des principaux pays concernés. Dans le cas de la Corée, on est passé d’une estimation de 20 milliards de dollars, à la mi-novembre 1997, à 100 milliards au moment de la mission du FMI début décembre, puis à 200 milliards lorsqu’il a fallu, après Noël, que Séoul rappelle au Fonds et à ses principaux membres l’extrême urgence du déblocage des fonds. Quant à l’estimation du montant de la dette indonésienne, elle a quadruplé en deux mois.

Le troisième mécanisme de propagation est celui qui relie les marchés boursiers. Il concerne les prix auxquels s’échangent tant les titres de propriété des entreprises et des banques cotées en Bourse que les créances publiques et privées cotées sur les marchés secondaires des obligations, et dont les bons du Trésor et autres titres de la dette publique sont la pierre angulaire. Le caractère moutonnier de l’évaluation des marchés est décisif dans les phénomènes de contagion. Ainsi, l’annonce d’une mise en vente importante ou massive de titres où que ce soit dans le monde, surtout si ces titres ont eu du mal à trouver acquéreur, est perçue comme une « mauvaise nouvelle » dans l’ensemble des places financières du globe. A lui seul, ce facteur interdit de considérer que tel continent, et encore plus tel pays, pourraient être simples spectateurs d’une crise dont le caractère international tient à l’unité de l’économie mondiale et au jeu simultané des deux autres mécanismes.

La Corée du Sud menacée

C’est en Corée du Sud que l’articulation étroite entre les deux premiers canaux de propagation a été la plus claire et la plus lourde de conséquences. Le pays dispose en effet de la douzième base industrielle du monde, alors que la plupart des autres Etats de la région — tout en ayant des systèmes bancaires hypertrophiés — se caractérisent par des industries à bas coûts salariaux, ainsi que des productions minières ou agricoles. Selon les dernières prévisions faites en 1997, le produit national brut du pays devrait chuter de 1,3 %, et le chômage frapper plus de 3 millions de travailleurs (lire, pages 20 et 21). Menacés de démantèlement, les plus grands chaebols vont réagir par des efforts redoublés pour exporter, au besoin en ne respectant plus les règles non écrites de la rivalité oligopolistique, et en se lançant dans une guerre des prix sans merci que favorisera la considérable dépréciation du won. Les premières victimes en seront les entreprises d’Asie ou du reste du monde travaillant dans les mêmes créneaux de qualité et de gamme.

Les très importantes créances douteuses des banques coréennes sont le résultat des crédits consentis aux conglomérats industriels. Les dettes non recouvrables — nécessitant donc un rééchelonnement soumis au bon vouloir des institutions financières étrangères — ne sont rien d’autre que la face financière de fortes capacités de production en quête de débouchés. En cas de non-utilisation prolongée, ces capacités représentent du capital destiné au rebut. Depuis le diktat imposé fin novembre 1997 par le FMI, la voie est ouverte pour le rachat de firmes coréennes par des groupes industriels américains ou européens. Pour l’instant, les repreneurs éventuels ne se bousculent pas. Une partie des capacités excédentaires —

de, l’ordre du tiers dans beaucoup de secteurs — est donc vouée au démantèlement. Dans ce cas, les créances des banques coréennes seront perdues à jamais. C’est cela qui les a poussées, la veille de Noël, à évoquer la proclamation d’un moratoire sur une partie de leur dette, façon polie d’annoncer à leurs créditeurs que celle-ci est peut-être impayable.

Avant les krachs, les marchés financiers « émergents » d’Asie ne représentaient guère plus de 9 % de la capitalisation boursière mondiale sur les marchés d’actions, Hongkong et Singapour compris. Depuis l’effondrement des cours et le retrait des investisseurs, ils sont réduits à une misère. Toute remontée, même légère, des cours continue pourtant à être saluée avec enthousiasme par la presse financière, les mesures annoncées ou prises par le FMI ayant manifestement pour objet de calmer les craintes des opérateurs et de freiner la contagion à l’ensemble des places de la planète.

Au premier rang de ces mesures, on trouve donc toujours celles qui plaisent aux « marchés » : dans le secteur privé, les restructurations, les licenciements et la baisse des salaires là où ils ont pu augmenter un peu ; du côté de l’Etat, l’austérité budgétaire et l’annulation ou le ralentissement des grands projets. En fait, de quoi accélérer le mouvement de contraction de l’activité interne et des échanges internationaux, et précipiter le mouvement de récession et de déflation ! La récession asiatique va nécessairement affecter les prochains résultats trimestriels des grands groupes cotés à Wall Street, avec tous les risques que cela comporte sur un marché boursier fortement surévalué.

Il faudra du temps pour que les restructurations exigées des banques d’Asie permettent le rétablissement d’une activité normale de prêt. Dans l’immédiat, ces mesures contractent le crédit, accélèrent les faillites et accroissent le chômage. L’objectif est de circonscrire les ruptures de la chaîne des créances et d’éviter la contagion vers le système bancaire des pays du G7, Japon en tête. Pour sauver le secteur bancaire privé, et grâce à l’injection massive de fonds publics, la « socialisation des pertes » atteint des dimensions sans précédent. Mais cela implique de surmonter les réserves des élus dans les pays bailleurs de fonds, dont, comme aux Etats-Unis, le consentement est nécessaire au gouvernement pour augmenter sa contribution au FMI (4). Ces démarches prennent du temps et conduisent également à accroître l’ampleur des exigences à l’égard des bénéficiaires des plans de « sauvetage ».

Du fait de ces lenteurs et du rebondissement de la crise en Indonésie et en Thaïlande, le rééchelonnement de la dette accordé aux banques coréennes devra sans doute être étendu à celles de ces deux pays. Se posent cependant deux problèmes de taille, sur lesquels la presse américaine se fait insistante. Le premier est la multiplication de situations de défaillance financière de fait, les entreprises débitrices refusant tout simplement de reconnaître leurs dettes et mettant les créanciers étrangers devant le fait accompli (5). Ce qui signifie que la dette bancaire locale, négociable avec des partenaires représentatifs, constitue seulement une fraction d’engagements plus importants et largement irrécupérables.

Second problème : l’inscription des créances rééchelonnées par les banques commerciales du G7 dans la catégorie des créances douteuses (6). Si cette obligation est imposée aux banques américaines, ne va-t-elle pas avoir des répercussions sur la cotation de leurs actions à Wall Street ? Sera-t-elle étendue aux banques nippones et européennes, beaucoup plus fortement engagées en Corée ? Mais avec quelles conséquences sur leurs bilans et avec quels risques d’extension des défaillances, vers le Japon en particulier ?



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