• dim. Déc 4th, 2022

L’immobilier californien bouscule la croissance chinoise, par François Chesnais (Le Monde diplomatique, novembre 2007)

ByVeritatis

Nov 9, 2022


Début août, une crise financière est née aux Etats-Unis dans le secteur des prêts hypothécaires. Elle s’est immédiatement propagée à d’autres parties du système financier mondial, avec une rapidité et une ampleur qui ont surpris la collectivité des investisseurs et des opérateurs (les « marchés »), aussi bien que les observateurs. Les banques centrales sont intervenues très vite, en particulier par la fourniture de crédit à taux très bas à l’intention des banques en difficulté (ce qu’on nomme la création de liquidités) (1). Depuis début septembre, des phases d’accalmie ont alterné avec l’annonce de nouvelles difficultés de sociétés financières ou de banques.

Pour comprendre toute la portée du processus enclenché au mois d’août, il faut se référer à un ouvrage écrit par Michel Aglietta et Laurent Berrebi (économiste en chef de la société Groupama Asset Management (2)), Désordres dans le capitalisme mondial. Les années 2003-2007 ont été des années « miraculeuses » aux effets euphorisants, au cours desquelles, en France, du côté de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) comme du Parti socialiste (PS), le personnel politique et les grands médias ont vanté l’exemple américain. Il en a été de même dans la plupart des pays. Dans leur travail, long et très documenté, les auteurs expliquent la dynamique perverse de cette haute conjoncture et en annoncent la fin inévitable.

L’intérêt du livre tient à leur choix méthodologique – se donner un cadre analytique unique, proprement mondial – autant qu’à la masse de faits et d’analyses réunis. Dans l’introduction, ils définissent la globalisation comme « un système d’interdépendances multilatérales où les puissances émergentes (c’est-à-dire la Chine et, à un moindre degré, l’Inde) exercent une influence déterminante sur les économies développées », ajoutant que « c’est à partir du tournant du XXIe siècle que le terme “globalisation” est devenu adéquat aux phénomènes qu’il est censé désigner ».

Michel Aglietta et Laurent Berrebi, Désordres dans le capitalisme
mondial,
Odile Jacob, Paris, 2007, 445 pages, 29,90 euros.

Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain ?, La Découverte-MAUSS, Paris, 2007, 255 pages, 20 euros.

Michel Aglietta et Yves Landry, La Chine vers la superpuissance, Economica, Paris, 2007, 176 pages, 15 euros.

Sur le terrain spécifique de la macroéconomie dont ils sont spécialistes, Aglietta et Berrebi appréhendent l’économie mondiale comme une totalité différenciée et hiérarchisée, dont les deux pôles sont les Etats-Unis et la Chine. Dans ce cadre sont placés des développements beaucoup plus courts sur l’Union européenne et le Japon. Ce dernier apparaît avec une économie et une société marquées par des facteurs de faiblesse certains, mais aussi avec des atouts. En revanche, « l’Europe est en déshérence » (titre du chapitre VI). L’Union européenne encourage « les attitudes non coopératives des gouvernements dans une poursuite sans fin d’allègement des coûts salariaux ». Elle est « une zone de libre-échange qui englobe une fausse union monétaire » puisque « la zone euro n’a ni fédéralisme budgétaire, ni coopération budgétaire entre ses membres, ni même de règles communes minimales ». Il se dégage du livre d’Aglietta et de Berrebi la quasi-certitude qu’en cas de crise financière aggravée et de récession mondiale, c’est dans l’Union européenne que les impacts seront les plus graves (3).

La référence au tournant du XXIe siècle est également importante. L’année 2001 n’est pas seulement celle des attentats du 11-Septembre et de la déclaration de la « guerre sans fin » par M. George W. Bush. Elle est aussi celle de l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui représente le point le plus avancé des mesures pour faire de la planète un espace unique de valorisation du capital. Enfin, 2001 est l’année qui voit les autorités monétaires américaines choisir l’élargissement du crédit hypothécaire comme réponse à la crise du Nasdaq et à ses prolongements industriels (la faillite d’Enron). L’analyse part des effets de domino de la crise asiatique de 1997-1998, qu’Aglietta et Berrebi présentent à juste titre comme une crise de surproduction, traite des mesures de sauvetage de fonds spéculatifs et de création de liquidités décidées par la Réserve fédérale américaine (Fed), puis de l’éclatement de la bulle boursière au printemps 2001.

La suite montre à quel point ces interconnexions se sont consolidées et leurs effets se sont aggravés. C’est au lien un peu analogue, mais bien plus grave, entre une crise de surproduction centrée sur l’Asie du Sud-Est, et surtout la Chine, et une crise financière systémique mondiale, dont l’épicentre ne peut se situer qu’aux Etats-Unis, que cette analyse nous prépare. La première leçon de la crise qui a commencé en août est que le sens des enchaînements s’est renversé par rapport à 1997-1998/2001. Cette fois-ci, la crise financière internationale née aux Etats-Unis précède la crise de surproduction dont beaucoup d’indices montrent la lente gestation en Asie.

Commençons par les soubresauts financiers et cherchons à en comprendre les racines profondes. La lecture conjointe des livres de Paul Jorion – Vers la crise du capitalisme américain ? – et d’Aglietta et Berrebi est fort utile de ce point de vue. Le premier permet de comprendre pourquoi il était à peu près inévitable que le choc intervienne dans le secteur hypothécaire américain. L’auteur, sans doute parce qu’il ne vient ni de la finance ni même de l’économie, porte un regard peu amène sur des pratiques financières qu’il n’hésite pas à caractériser comme étant presque en permanence intrinsèquement frauduleuses, même dans les cas où, comme dans celui d’Enron qu’il analyse bien, aucune procédure pénale n’est engagée.

Aglietta et Berrebi expliquent, eux, en quoi la phase actuelle du capitalisme, placée sous le signe de la valeur actionnariale, ne peut qu’engendrer à intervalles assez rapprochés des crises financières, dont les Etats-Unis sont l’épicentre et que la globalisation financière propage vers l’ensemble des places mondiales. Mettre l’intérêt des actionnaires en tête des objectifs des entreprises, et établir des normes de rendement des capitaux placés (le return on equity ou ROE (4)), a pour résultat, en dehors des phases très courtes de diffusion de nouvelles technologies, de peser sur l’investissement productif et de permettre « à une élite financière, au sommet de la hiérarchie professionnelle des grandes entreprises et des professions juridiques et financières associées, de capturer la plus grande partie des gains de productivité ».

Comment une élite
financière a-t-elle capturé
l’essentiel des gains
de productivité ?

Pour maintenir un niveau d’activité élevé, « il faut une demande dynamique ». Pour l’instant au moins, celle-ci ne vient pas des pays émergents (Chine, Inde, Brésil), dont la répartition des revenus et les rapports entre les villes et les campagnes freinent la croissance de la consommation intérieure, et dont les excédents extérieurs assurent le financement des déficits des Etats-Unis. La demande « ne peut pas non plus avoir pour origine les revenus salariaux, dont la croissance est faible. Elle provient en fait des revenus distribués aux actionnaires et à l’élite dirigeante, mais leur masse globale est insuffisante pour soutenir une demande agrégée en croissance rapide. La réponse à ce dilemme se trouve dans la puissance d’expansion du crédit. C’est là que le capitalisme contemporain trouve la demande qui permet de réaliser les exigences de la valeur actionnariale. Ce mécanisme atteint son paroxysme aux Etats-Unis (…). En poussant à la hausse les prix des actifs patrimoniaux, le crédit déconnecte la consommation du revenu disponible ».

Ces actifs n’ont pas nécessairement la forme de titres. Contrairement à l’idée reçue, les plus-values boursières sont, aux Etats-Unis, la deuxième source d’enrichissement patrimonial des ménages (20 %). La première (60 %) provient des plus-values réalisées sur l’achat et la revente des maisons d’habitation individuelles. Il n’est donc pas fortuit que la Fed ait choisi l’immobilier résidentiel comme point d’ancrage des mesures pour stopper le krach de 2001 et relancer l’économie par le biais de la consommation des particuliers.

De l’analyse minutieuse de Jorion, on apprend que l’objectif de donner au capitalisme américain une assise sociale large en favorisant l’avènement d’une société de propriétaires (ownership society) a été poursuivi depuis bientôt un siècle. Dès 1913, une loi a permis de défalquer de l’impôt les intérêts sur les emprunts au logement. La détaxation a été étendue aux plus-values des ventes. Parmi les mesures prises lors du New Deal pour parer les effets de la crise de 1929 figure la création d’une agence fédérale du logement (Federal Housing Administration ou FHA). Elle existe toujours et continue d’aider à la constitution de l’apport personnel. C’est également le cas des entités semi-publiques, aux noms pittoresques, chargées d’assurer un marché secondaire aux prêts consentis par les banques et institutions financières.

La première (Fannie Mae) a été établie en 1938 pour compenser les impacts politiques et sociaux de la grande crise. Il a fallu en créer une seconde en 1970 (Freddy Mac) pour faire face à l’augmentation rapide des besoins de transformation des prêts hypothécaires en actifs échangeables. Le recours à la titrisation (5) des hypothèques est donc ancien, et son utilisation s’est sans cesse accrue. Au fil des années, les entités semi-publiques ont surtout bénéficié à la moyenne et à la haute bourgeoisie, leur permettant de réaliser des plus-values dans la revente de leur logement. L’ancien président de la Fed, M. Alan Greenspan, les évaluait en 1999 à 25 000 dollars en moyenne. Deux tiers des ménages ont ainsi accédé à la propriété. En 2003, l’objectif de la société de propriétaires a encore été conforté, au moins au niveau de la propagande, par la création d’un fonds d’aide au premier logement dont le nom est un programme en soi : American Dream Downpayment Initiative (« Rêve américain : initiative de l’apport initial »).

En fait, explique Jorion, la moitié des « propriétaires » ne le sont que de nom, ne possédant en titre que 10 % seulement de la valeur réelle de leur maison. Dans un contexte économique où les disparités de richesse sont extrêmement élevées pour un pays industrialisé – les 50 % les moins nantis de la population se partagent 2,8 % seulement du patrimoine, et le 1 % le plus riche 32,7 % –, le rêve américain du « tous propriétaires » a toujours été, nous dit-il, « au mieux un rêve, au pis un simple effet de propagande ».

A partir de 2001, dans un contexte de taux d’intérêt très bas et de déréglementation financière, ce rêve immobilier a servi de fondement à de nombreuses opérations relevant de l’arnaque. Depuis, il a viré au cauchemar, notamment pour les ménages les plus pauvres qui subissent un régime de « prêts rapaces ». Parmi les faits peu connus cités par Jorion figure le vote, en 1980, au moment de la libéralisation financière mise en œuvre par M. Paul Volker, nommé président de la Fed à la fin de la présidence de M. James Carter, d’une loi abrogeant des dispositions sur la répression des taux d’intérêt usuraires.

La déréglementation accélérée des années 1990 et 2000 a permis la croissance rapide de sociétés de prêts hypothécaires indépendantes, dont la Fed reconnaît qu’elle ne peut ni les superviser ni les contrôler. En 2002 (dernier chiffre cité), ces sociétés ne traitaient que 12 % des prêts, mais 62 % des emprunteurs avaient affaire à elles. Ce sont elles qui ont pris au piège les ménages pauvres, lesquels ont payé des commissions usuraires pour s’endetter à des taux très élevés. Jorion analyse minutieusement des techniques qui seraient jugées frauduleuses dans de nombreux pays. Il annonce la catastrophe sociale actuellement en cours. Les procédures de saisie de logement ont atteint le chiffre de cent quatre-vingt mille pour le seul mois de juillet, soit deux fois plus qu’en juillet 2006. Elles dépassent la barre du million depuis le début de l’année, soit 60 % de plus qu’il y a un an. On s’attend à ce qu’il y ait au total deux millions de saisies en 2007.

Pour que le marché mafieux (il n’y a pas d’autre terme qui convienne) des prêts subprime (6) se développe, une dernière condition devait être satisfaite : que les sociétés de prêts hypothécaires indépendantes trouvent des sociétés financières aux reins solides (au moins en apparence), auprès desquelles elles puissent titriser les contrats dont elles obtenaient la signature. A partir de 2005, il s’est trouvé des fonds spéculatifs à haut risque (les hedge funds), filiales de grandes banques d’investissement ou de grandes banques commerciales américaines et étrangères, prêts à acheter des « lots d’actifs » contenant des créances hypothécaires subprime. C’est ici qu’on retrouve le travail d’Aglietta et de Berrebi et l’accent mis sur le passage des marchés boursiers à un régime « à inclination déflationniste ». C’est l’effet non voulu et non prévu de l’extension de la globalisation vers l’Asie. Il s’est traduit par une baisse du rendement des actions et des obligations, alors que des masses croissantes de fonds liquides cherchaient à se valoriser. Il a vu la montée en force des fonds spéculatifs et des placements toujours plus risqués.

Avec un temps de retard, la pleine intégration de la Chine dans l’économie mondiale – et, à un moindre degré, celle de l’Inde – provoque une prise de conscience des effets planétaires qu’elle induit pour les salariés. Quels effets ? Ceux de la mise en concurrence directe des travailleurs, en raison du « doublement de l’offre de travail globale », avec l’« excès structurel de main-d’œuvre » qu’elle crée au sein d’une économie mondiale libéralisée et déréglementée. Cela permet aux entreprises de « faire porter l’essentiel de l’ajustement aux nouvelles conditions de concurrence sur les salariés ».

La transformation de la Chine en « usine du monde » et de l’Inde en pays de relocalisation des activités de services informatiques et de production de logiciels a également eu des effets importants dans le domaine financier. Le transfert sur les salariés des pressions déflationnistes subies par les entreprises s’est accompagné, dans la sphère financière, d’une baisse des taux d’intérêt à long terme et d’une modification du mouvement de longue durée des actions.

Du côté des entreprises, les retraites à prestations définies ont été massivement converties en épargne salariale où ce sont les salariés qui supportent les risques. Du côté des fonds de placement financier, on constate une fuite en avant vers des opérations toujours plus risquées portant sur des actifs de plus en plus opaques. Le « régime à inclination déflationniste » pousse aux placements spéculatifs. Il renforce la « finance carnassière », dont les fonds de private equity (ce qu’en France on appelle les LBO), souvent des filiales de banques, sont devenus l’expression la plus redoutée (7).

L’accumulation d’excédents commerciaux et de réserves en devises, principalement en dollars, par les pays asiatiques, mais aussi par de grands pays fournisseurs de matières premières, qui ont été placés en bons du Trésor, en obligations privées et en actions, à New York, a permis aux Etats-Unis de retrouver des indices boursiers flatteurs et de laisser filer les déficits extérieurs. Elle a également permis à l’administration Bush de financer ses guerres tout en continuant à baisser les impôts. Ces excédents ont également constitué le socle d’un processus de création de « liquidités », c’est-à-dire de moyens largement fictifs de financement d’opérations spéculatives à haut rendement.

L’un des moyens pour les grandes banques d’investissement de New York, les banques internationales (dont BNP Paribas), mais aussi, à la surprise générale, les banques régionales allemandes, a été de créer des filiales au statut de hedge funds. Les risques encourus ont été sous-estimés, la « communauté financière » croyant avoir créé des pare-feu importants, sous la forme notamment de mécanismes de morcellement du risque. La crise d’août en a montré l’extrême vulnérabilité et le potentiel de contagion très élevé.

Aujourd’hui, c’est aux Etats-Unis et à un moindre degré au Royaume-Uni que se situent les impacts les plus forts de la crise hypothécaire et ses prolongements bancaires. Dans des délais un peu plus longs, le chaînon critique se situera en Asie, notamment en Chine. Même si la crise financière est (plus ou moins) contenue, la baisse des prix immobiliers – et donc des actifs et des capacités d’endettement des propriétaires – va provoquer un ralentissement de la demande globale. Or plus de 70 % de l’économie chinoise dépend de son commerce extérieur. Depuis 2005, les exportations nettes représentent plus du tiers de sa croissance économique.

Si les Américains
épargnaient plus,
ils gaspilleraient
moins

Les Etats-Unis sont le principal marché de la Chine. Le groupe de distribution Wal-Mart, qui possède un réseau dense de sous-traitants en Chine, assurerait près de 10 % des ventes chinoises à l’étranger, la majeure partie en direction des Etats-Unis. Pékin cherchera à compenser le ralentissement de la demande américaine en se tournant vers d’autres marchés, mais il peut arriver un moment où, comme dans le cas de la Corée du Sud en 1997, les effets de la suraccumulation se transforment en facteur immédiat de crise.

C’est ici qu’il faut s’arrêter aux chapitres qu’Aglietta consacre à la Chine dans son livre avec Berrebi, comme au travail centré uniquement sur ce pays – La Chine vers la superpuissance – écrit avec Yves Landry. Aglietta considère que les clés de la stabilité macroéconomique internationale dans les années à venir et, au-delà, du devenir de l’économie mondiale se trouvent en Chine. S’il fait preuve de beaucoup de sollicitude à l’égard des dirigeants chinois (8), il ne peut cacher sa grande inquiétude. C’est le cas pour la création de très fortes surcapacités.

Aglietta et Berrebi notent que « le gouvernement chinois a décidé de refroidir le moteur de l’investissement, voire, dans certains secteurs (immobilier, sidérurgie et automobile), d’interdire tous nouveaux investissements. Toutefois, les récents chiffres disponibles montrent que, malgré ces mesures strictes, il peine à freiner les dépenses dans l’immobilier, les infrastructures routières et autres constructions d’usines. Cette situation tient en partie aux provinces et aux industriels locaux. Les premières cherchent à affirmer leur autonomie face au pouvoir central en encourageant sans discernement l’implantation d’industries locales, les seconds à profiter de l’euphorie générale ».

Atténuant ses critiques par des remarques sur l’héritage positif du confucianisme, Aglietta s’étend longuement sur les ravages de la corruption (voir l’introduction du livre écrit avec Landry). Le seul remède à la surproduction, disent les auteurs, serait « une réorientation de l’activité d’une croissance extravertie à une croissance plus autocentrée ».

Ici se pose bien sûr la question de la liberté d’organisation politique et celle du droit des salariés de construire de vrais syndicats. Aglietta et Landry soulignent ainsi que, « passé la phase de rattrapage quantitatif où il suffit d’investir pour générer de la croissance, vient la phase qualitative où seuls l’amélioration de la productivité et le renforcement institutionnel soutiennent la croissance et la transforment en développement durable. Dans cette seconde étape, les facteurs-clés sont l’éducation, la valorisation de l’initiative et la créativité, qui permettent l’émergence de nouveaux modes d’organisation et de nouvelles structures. La liberté des débats et la présence de contre-pouvoirs sont alors des éléments essentiels qui donnent une flexibilité indispensable aux structures ». Les auteurs soulignent que « la Chine en est encore loin ».

L’un des fils conducteurs du diagnostic d’Aglietta sur l’économie mondiale, et sur les remèdes qu’il faudrait lui apporter, concerne le taux d’épargne. Il est beaucoup trop bas dans certains pays, bien trop élevé dans d’autres. Les Etats-Unis, où il est devenu négatif, et la Chine représentent les pôles extrêmes de cette distorsion. La reconstitution d’un taux d’épargne qui cesserait de faire des Etats-Unis le siège, quand ce n’est pas le relais immédiat, de crises financières à répétition « requiert une consolidation budgétaire incompatible avec les orientations politiques de la majorité conservatrice au pouvoir. [Elle] implique surtout une remontée considérable de l’épargne des ménages. Cela suppose une révision déchirante de la consommation à crédit, doublée d’un gaspillage terrifiant des ressources non renouvelables, qui constitue le mode de vie américain ».

Rejoignant les conclusions de Jorion, Aglietta et Landry ajoutent que « cela suppose aussi un changement dans la conception que les dirigeants américains se font de la place dominante et du rôle hégémonique des Etats-Unis dans le monde ». Pour ce qui est de la Chine, outre des réflexes de thésaurisation plongeant leurs racines dans l’histoire, on a affaire à « une épargne de précaution face à la dégradation des systèmes publics de protection sociale, d’éducation, de retraite, devant le risque de perte d’emploi dans les entreprises d’Etat subsistantes », donc des problèmes qui nous ramènent à la liberté d’organisation et de revendication.

Le concentré des mécanismes susceptibles de conduire vers une situation où les « changements structurels majeurs [soient] imposés par une crise » se trouve dans la monnaie internationale (les devises et leurs taux de change). En raison du « caractère de bien public de la monnaie », sa régulation « ne peut être que politique ». Pour Aglietta et Berrebi, « la responsabilité de sa gestion est nécessairement intergouvernementale ». Les Etats-Unis s’y sont toujours opposés en raison des privilèges qu’ils tirent du régime de semi-étalon dollar. Mais, à présent, une responsabilité partagée serait une absolue nécessité.

Il n’existe aucun autre moyen de créer « une structure ordonnée des taux de change d’une part, de réguler la liquidité globale en fonction de la demande de moyens de paiement internationaux d’autre part ». Or qu’ont fait les banques centrales depuis la mi-août 2007, sinon créer plus de liquidités encore et engager entre elles une forme de guerre des monnaies, dont l’euro a fait les frais pour les raisons évoquées précédemment ? Sera-t-il nécessaire que le système capitaliste mondial passe par une très grande crise avant que ne soient recréés les fondements d’une régulation monétaire et financière ? Faut-il s’y préparer ? Aglietta et Berrebi auront en tout cas donné l’alerte.



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 × 3 =