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Aux sources puritaines des Etats-Unis, par Marie-France Toinet (Le Monde diplomatique, mai 1995)

ByVeritatis

Nov 16, 2022


Princes sudistes et républicains président dorénavant aux destinées du Congrès (et des États-Unis ?) Mais leur idéologie n’est ni originale ni novatrice. Elle n’est que l’accentuation droitière de la « pensée unique » qui règne depuis la présidence de M. Ronald Reagan, et seules des nuances tactiques séparent le chef d’État William Clinton et le président de la Chambre des représentants, M. Newton Gingrich en fait d’accord sur l’essentiel : M. Clinton est un conservateur, M. Gingrich, un ultra. Cette pensée est dans la droite ligne de la tradition cléricale, qui constitue une des caractéristiques fondamentales de la République américaine : on peut aisément en retracer les origines jusqu’aux fondateurs.

Au commencement étaient les puritains. Ceux-ci, obsédés de pureté doctrinale, quittent la Hollande, d’où ils sont arrivés en 1608, non point en raison des persécutions mais parce qu’« ils craignaient que leur postérité ne devînt hollandaise et ne fût corrompue par un milieu qu’ils estimaient moralement peu élevé et parfois enclin à l’hérésie (1)  ». Ils partent pour l’Amérique afin de fonder une « Nouvelle Jérusalem », puisqu’ils sont le peuple élu de Dieu. Les autres, donc, ceux qu’ils vont rencontrer, les Indiens, ne peuvent être autre chose que « les restes d’une “race maudite” que le “Démon” avait conduite lui-même dans ce continent afin de la gouverner tranquillement ». Et l’essayiste Jean Bauberot ajoute : « Ces idées permirent parfois de justifier théologiquement les spoliations que les colons firent subir aux indigènes. »

Ce racisme des origines est constitutif de l’idéologie dominante. Il frappera tous ceux qui ne sont pas hommes, blancs, anglo-saxons et protestants, et ce d’autant plus fort que l’exclu est plus différent du modèle et plus visible — ce qui le rend « invisible ». Car, malgré tous ses efforts pour s’intégrer, le malheureux Noir (surtout, mais aussi le juif, ou le catholique, la femme ou l’homosexuel et le pauvre… ou le pécheur, ce qui revient au même) est interdit d’existence en tant qu’être humain, en tant qu’égal de l’« élu ». Jusqu’au communiste, qui est « non-américain » (un-american), qui se voit donc dénier l’« être » américain, l’essence de son humanité.

Alexis de Tocqueville affirme ainsi : « Le nègre fait mille efforts inutiles pour s’introduire dans une société qui le repousse ; il se plie aux goûts de ses oppresseurs, adopte leurs opinions et aspire, en les imitant, à se confondre avec eux (2). » Mais c’est en vain, car le racisme est d’État, inscrit dans la Constitution, et à ce titre, malgré les amendements et les interprétations de la Cour suprême, inébranlable : il continue à pervertir, avec des mots codés, la pensée et le discours des ultras républicains.

La vision du crime — pardon, du péché — qu’ont nos puritains contemporains est elle aussi très marquée par leurs lointains ancêtres, obsédés de pureté et de Bible. Les codes pénaux tirés de la Bible dont se dotent très vite les puritains sont extrêmement répressifs. Ils prévoient que l’adultère, le viol et l’homosexualité soient punis de la peine capitale. Il en va de même pour le blasphème, l’outrage « fait par un fils à ses parents » ou la sorcellerie : « Le simple commerce entre gens non mariés est sévèrement réprimé [par] l’amende, le fouet ou le mariage [sic] (3). » Tocqueville note en effet : « Les législateurs, dans ce corps de lois pénales, sont surtout préoccupés du soin de maintenir l’ordre moral et les bonnes mœurs dans la société ; ils pénètrent ainsi sans cesse dans le domaine de la conscience, et il n’est presque pas de péchés qu’ils ne parviennent à soumettre à la censure du magistrat (4). »

Les choses n’ont guère changé quelque trois siècles et demi plus tard. L’État continue à punir sévèrement le « péché » au nom d’une morale toute puritaine. Les condamnations sont sans pitié, la peine de mort libéralement appliquée, y compris aux mineurs handicapés mentaux, et les prisons débordent : 1,4 million d’Américains passent chaque année dans les prisons américaines, dont certains analystes disent qu’ils sont l’équivalent « des chômeurs européens de longue durée [auxquels] on verse des indemnités alors que, chez nous, on les met en prison (5) ».

La nouvelle majorité républicaine voudrait encore renforcer la répression par le développement des lois « anti-récidive » (surnommées « trois touches et condamné à perpète ») : c’est ainsi qu’en Californie un homme noir, évidemment, déjà condamné pour vol et en possession de drogue, s’est vu accabler, en mars dernier, de vingt-cinq ans de prison sans libération possible avant vingt ans… pour un vol de pizza à l’arraché.

Les « vices » et leurs censeurs

Écho du puritanisme des origines, l’obsession sexuelle encore et toujours mêlée de racisme plus ou moins avoué, imprègne le système judiciaire. Adultère, fornication, prostitution, homosexualité, pratiques sexuelles (y compris pour un couple marié) que réprouvent la morale et les sectes, pornographie, suivant les lieux (mais tout particulièrement dans le Sud) et les moments, font l’objet de condamnations pénales lourdes (amendes élevées et peines de prison longues). Bien d’autres « vices » provoquent les foudres du législateur ou du magistrat : l’alcool, le jeu, voire l’école buissonnière (truancy) ou le vagabondage, la marijuana qui remplaça comme herbe maudite le tabac, prohibé au XVIIe siècle et redevenu objet de toutes les craintes et de toutes les censures. L’art et la littérature sont aussi les victimes des censeurs puritains : la nouvelle majorité morale veut supprimer toute subvention fédérale au National Endowment for the Arts (sorte de fondation publique pour la culture) sous prétexte qu’elle est, selon le sénateur Jesse Helms (Caroline du Nord), « le mécène des blasphémateurs, des pornographes et des malades mentaux ».

M. Clinton (lui-même victime de quelques attaques en ces domaines) a sermonné les ultras républicains pour leur conception contradictoire du rôle de l’État : « Une hostilité sans faille à l’action publique mêlée à une curieuse volonté d’accroître le contrôle de l’État fédéral dans nos vies quotidiennes. » En effet, ce racisme sexuel qu’incarne M. Gingrich exige, pour être appliqué, l’action de l’État. En matière de contraception et de protection sexuelle, pour éviter la justice immanente et la punition méritée que sont sida ou grossesse, point de salut hors de la chasteté : RU 486, préservatifs, éducation sexuelle ou mauvaises lectures (Roméo et Juliette, d’un certain Shakespeare, que son apologie des amours adolescentes fait interdire dans maintes bibliothèques scolaires) sont donc prohibés par diverses autorités publiques, notamment dans le Sud.

Il faut aussi punir le péché, et les pécheresses. L’une des « grandes » idées du Contrat avec l’Amérique, le programme républicain, est de réformer le welfare (allocations familiales réservées aux familles monoparentales pauvres) en en refusant le paiement (en moyenne 377 dollars, soit 2 000 francs environ, par mois et par foyer pour 17 milliards de dollars par an) aux mères célibataires de moins de dix-huit ans. Et pour les contraindre au travail, qui seul rachète, comme il n’y a ni crèches ni garderies, l’argent épargné serait utilisé pour ouvrir des… orphelinats, au coût de 3 000 dollars (15 000 francs) par mois et par enfant (6), où leur progéniture serait « correctement » éduquée. Charles Dickens pas mort. Cela, d’ailleurs, ne coûterait pas très cher. Ces mères adolescentes dépendantes des allocations sont en effet beaucoup moins nombreuses que l’idée reçue ne pourrait le laisser croire : d’après le Bureau du recensement, à l’été 1993, elles n’étaient que 32 000 à ne pas avoir atteint l’âge adulte — sur 3,8 millions de mères percevant ces secours. Nos républicains puritains pourront donc respecter leurs principes à moindres frais…

La perversité quasiment générale imputée aux programmes sociaux se fonde largement sur le cléricalisme puritain. Le puritanisme, en effet, explique largement le monde par la prédestination : Dieu a par avance élu celles de ses créatures qui seront sauvées — et rejeté celles qui seront damnées ; la réussite est le signe de l’élection, et l’échec, celui de la damnation. Le pauvre, loin de mériter assistance, est haïssable comme incarnation du péché. En revanche, la prospérité récompense l’élu de Dieu, qui n’a, par définition, pas besoin d’être aidé, et que l’État ne saurait en aucun cas contraindre à la générosité ou à la solidarité. Celle-ci bénéficierait en fait au diable, puisque le pauvre est sa créature.

Comme le souligne un éditorial du New York Times : « Les Américains — conservateurs, modérés et républicains — s’estiment en droit, avec une facilité effrayante, de blâmer les pauvres pour leur propre destin, bien qu’ils condamnent ainsi des millions d’enfants à la pauvreté, à la faim et au désespoir (7). » Le même journal, dans un éditorial daté du 26 novembre 1994, affirmait : « Ce que les républicains de la Chambre ont en tête, ce ne sont pas des réformes [sociales] mais un assaut grotesque contre les pauvres au prétexte de poursuivre leur guerre idéologique contre l’État. » Cette rhétorique imprègne le discours des ultras républicains, dans leur sainte alliance avec les fondamentalistes protestants de la Majorité morale et de la Coalition chrétienne — et suscite des échos jusqu’en France (8).

Ainsi M. Newton Gingrich peut-il écrire : « L’État-providence, qui s’est trompé sur la nature humaine et a réduit le citoyen à l’état de client, l’a livré aux bureaucrates et soumis aux lois qui nient le travail, la famille, les affaires et la propriété. (…) Il faut donc qu’à l’avenir, à nouveau, les hommes [aient] la liberté de trouver le bonheur par eux-mêmes (9). »

Car il n’y a pas qu’en matière morale que l’État doit intervenir. Il doit aussi favoriser les possédants — pardon ! les entrepreneurs —, ceux qui jouent sur les marchés dérivés ou contre la monnaie nationale, par exemple : les lois du New Deal qui réglementaient les banques, sont sur le point d’être abolies, dans la liesse générale, archaïques et modernes, républicains et démocrates confondus. Pendant qu’on amuse la galerie avec des prières dans les écoles et des limitations sur la durée des mandats, les gens sérieux (y compris M. Gingrich et ses amis) s’occupent aussi des choses sérieuses : « assouplissement » des règles sur la pollution industrielle, diminution des impôts sur les plus-values, « réforme » de l’expropriation pour cause d’utilité publique, durcissement des conditions de pourvoi des actionnaires et des consommateurs dans les procès contre l’entreprise, toutes choses voulues et soutenues par une coalition d’intérêts industriels et économiques et qui, elles, seront adoptées.

Les puritains n’étaient pas des démocrates — pas plus que ne le sont leurs successeurs, mais « des maniaques du détail, pharisiens et insupportables ; des esprits étroits, autoritaires, cléricaux, intolérants et antidémocratiques (10) ». Tocqueville (qui met par ailleurs en évidence « leur étroit esprit de secte ») note pourtant que les principes de liberté sont « reconnus et fixés [depuis le XVIIe siècle] par les lois de la Nouvelle-Angleterre : l’intervention du peuple dans les affaires publiques [et] la liberté individuelle ». Et il ajoute qu’en Nouvelle-Angleterre « le corps électoral se composait, dès l’origine, de l’universalité des citoyens (…). Dès 1650 (…), au sein de la commune, on voit régner une vie politique réelle, active, toute démocratique et républicaine (11) ». Cette analyse démontre à l’évidence l’ambiguïté originelle de la démocratie américaine : il y a démocratie, mais démocratie exclusive ; tous n’ont pas vocation à être citoyens, et certainement pas les créatures du diable, les Indiens, les Noirs ou les femmes, sans parler des quakers, catholiques et autres serviteurs (qui deviendront plus tard les classes dangereuses) : seuls sont électeurs les « élus », les « saints », les membres (qui se cooptent) de chaque congrégation. Le système est parfaitement verrouillé : pour ceux qui sont admis, la démocratie et le pouvoir ; pour les exclus, point de salut. Car, au-delà de tout racisme (essentiel) et de toute discrimination religieuse et sociale (indéniable), le « peuple » (de Dieu) est collectivement détenteur de la souveraineté : c’est donc une république. Mais tous ne sont pas dignes de participer individuellement à « l’élection », parce qu’ils ne sont ni « désintéressés », ni « purs ».

Des sièges contre le pouvoir

Seuls des hommes capables de transcender leurs intérêts particuliers, parce qu’ils sont sans besoins, parce qu’ils sont hommes de bien(s), peuvent faire preuve de la vertu et du civisme qui fondent le bien commun. Tout, toujours, et aujourd’hui encore, est fait pour préserver leur pouvoir. Ainsi, les républicains, notamment sudistes, s’opposent-ils à une loi de 1993 qui facilite l’inscription sur les listes électorales.

Comme le suggère le Congressional Quarterly, les républicains essaient de pousser à l’abstention « les habitants des ghettos et les pauvres qui ont tendance à voter démocrate (12) ». Et ils se sont associés à une fraction de la direction noire pour mettre en place un découpage des circonscriptions sudistes qui en « réserve » quelques-unes à des élus noirs. Ainsi que le soulignaient sobrement les théoriciens du pouvoir noir il y a déjà un quart de siècle : « La visibilité n’est pas le pouvoir (13). » Les républicains ont su composer sans rien céder. Ils ont donné des sièges. En échange, ils ont pris le pouvoir.

Les États-Unis, pour les Américains comme pour les Européens, sont une nation trop jeune pour avoir une histoire, ou plutôt une mémoire historique. Pourtant, même si celle-ci est sélective, encadrée et hagiographique, même si la tradition est reconstruite, nettoyée des scories, embellie, rêvée, les Américains conservent un lien très fort avec les origines : nous sommes convaincus, écrit Daniel Boorstin, « que les premiers colons ou Pères fondateurs ont équipé notre nation d’une théorie politique parfaite et complète, adéquate pour tous nos besoins futurs (14) ». Tous puisent donc aux sources puritaines. Au mieux se forme ainsi la longue lignée des plus grands des politiques américains, qui poursuivent la tradition de liberté puritaine, mais en l’étendant à tous. Au pis, s’enrichit alors la longue liste des prophètes qui n’ont su que perpétuer le rejet de l’Autre.



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