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Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick

ByVeritatis

Nov 16, 2022


CRITIQUE – La sarabande d’Haendel qui ouvre le film annonce le thème de la fatalité. Voilà au fond le sujet de Barry Lyndon qui est d’une tristesse infinie, d’une mélancolie presque insoutenable recélant pourtant une grande humanité. Stanley Kubrick n’a pu réaliser son grand projet sur Napoléon malgré un travail titanesque sur le sujet, et a adapté un roman moins connu de William Thackeray, auteur du XIXe siècle, auteur de La Foire aux vanités et Le Livre des snobs. Tout est dissimulation dans ce film, leurres et faux semblants à l’égal du titre. Barry Lyndon ne sera jamais Barry Lyndon. La première partie intitulée Comment Redmond Barry acquit le titre de Barry Lyndon est ironique. Il n’aura jamais le titre tant convoité. Il ne restera que Redmond Barry, l’aventure malchanceuse d’un parvenu et d’un vaniteux. 

Barry Lyndon est le grand film sur la vanité, thème majeur au XVIIIe siècle comme dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.  Ce que pourrait résumer cette phrase : si vous voulez punir les hommes, donnez-leur ce qu’ils désirent.

Si Kubrick commence par une scène de duel où le père de Barry va trouver la mort, ce n’est pas par hasard puisque le duel est non seulement inscrit dans la société de l’époque, mais sert de canevas entre classes sociales dominantes et inférieures à travers la rivalité historique qui a lieu au XVIIIe siècle et qui débouchera à la fin dans le billet que signe Lady Lyndon à son ex-mari, Redmond Barry, marqué de l’année 1789, date de la Révolution française qui voit l’abolition des « privilèges » et la mort de l’Aristocratie. Ce duel sert aussi de tissage dans l’imaginaire du jeune Barry dans sa rivalité avec le monde et qui va trouver deux issues : celui avec John Quint au début, et à la fin dans sa chute avec son beau-fils, Lord Bullingdon. Rivalité mimétique qui nous concerne tous dans la vie. Quête de territoire : territoire sexuel, territoire politique, territoire économique, territoire symbolique à l’égal des singes au début de 2001, l’odyssée de l’espace. Rien n’a changé.

Kubrick prend prétexte d’une telle histoire pour tracer un portrait en dernier ressort de la condition humaine à toutes les époques. Il y a la classe dominante et la classe inférieure. Toutes les deux ne sont que des doubles. La première domine et écrase la seconde qui veut alors en découdre et prendre la place, en croyant illusoirement mettre fin à toute domination. Seuls quelques privilégiés en profiteront. L’Histoire ne se passe pas avec la cohérence et le récit arrangé qu’on lui donne. Ce n’est qu’un immense théâtre et une étrange simulation où chacun des personnages s’est trompé de costume et joue un rôle à son insu en ne prenant pas la réalité pour ce qu’elle est. Tristes figurants maladroits qui pensent aboutir à une victoire alors que celle-ci ne sonne que leur défaite en définitive. Voilà le moteur de l’histoire pour Kubrick et dans le fait que les révolutions ont échoué.

Ce qui apparaît dans ce film le plus explicite du cinéaste est la complète méprise entre le plan de la réalité et le plan des illusions, entre ce que les personnages cachent, et leur volonté masquée derrière leur devanture. Faux semblants, travestissements, masques, jeu de dupes, jeu de rôles et jeu de doubles incessants et constants comme nous allons le voir. Cette méprise à tous les niveaux infléchit les personnages dans leur tragique destiné. 

Après le film d’anticipation Orange mécanique, Stanley Kubrick change de registre, mais en fait, il n’en change pas. Autant Orange mécanique était « costumé », autant Barry Lyndon est comme on dit un « film d’époque », une autre sorte de civilisation théâtralisée et ritualisée. Les personnages sont sans cesse en représentation, grimés, costumés, fardés, poudrés, comme s’ils jouaient sur une scène qui est la réalité.

L’esthétique du film est somptueuse. Barry Lyndon est affublé d’une voix off, voix d’un narrateur extradiégétique, qui établit une relation particulière, puisque tantôt elle décrit l’action et tantôt elle se moque, intervenant en contrepoint sur ce qui se passe visuellement. Mode permettant de distancier l’action tout en établissant un dialogue avec elle, entre ce que l’image suppose, mais que le commentaire « détruit » au passage. 

Redmond Barry (Ryan O’Neal) n’est pas envisagé comme un homme caricaturalement mauvais, mais à l’inverse, comme un être peu sûr de lui, timide, et inexpérimenté, plongé dans le brouillard de l’inexpérience. C’est un être sensible, sous la coupe de sa mère.  C’est cette banalité qui va le mener à un destin incroyable et non un individu rempli d’une volonté maléfique dès le départ. Une petite chose. La question est : comment un tel homme si timide va-t-il devenir un personnage odieux et bouffi de vanité ?

Quand sa cousine Nora Brady (Gay Hamilton) le prie de chercher son ruban caché dans sa poitrine, Redmond lui répond qu’il ne le trouve pas. Pourtant, sa demande était fort claire. Nora est une coquette et Redmond aurait dû s’interroger sur l’intérêt de s’enticher d’une telle femme qui allait le faire tourner en bourrique. 

À cette époque, le Royaume-Uni menacé d’une invasion par les Français levait des régiments. Redmond trouve un rival redoutable : le viril capitaine John Quin (Leonard Rossiter), lui-même plus poltron que réel combattant. Redmond est délaissé par sa coquette qui a dansé avec John Quin. Quand il apprend que Nora joue le même jeu avec ce dernier, un meilleur parti avec qui elle va se marier, il jette un verre à la tête de Quin. Le duel a lieu, mais notons-le puisque tout le monde joue de ce registre, c’est un faux duel. Personne ne mourra. C’est du théâtre. 

Kubrick ne cesse de démasquer les mensonges et les dissimulations dans les agissements des individus tout en montrant qu’elles s’imbriquent au déroulement de l’Histoire. Chaque scène est dénudée du moindre lieu commun. Croyant avoir tué John Quin, le jeune Barry fuit à Dublin à cheval avec 20 guinées en poche. En route, il est dépouillé de son cheval, de ses guinées et de ses pistolets par le Capitaine Feeney (Arthur O’Sullivan), un truand distingué, mais un truand quand même.

Cette scène est symptomatique du traitement de Kubrick. Bien loin de jouer la brutalité, elle est à l’égale d’une présentation dans un salon. Le capitaine Feeney n’est pas là pour le servir, mais pour le dépouiller. Les présentations se poursuivent de bon aloi jusqu’à ce que Redmond soit dépouillé. Il ne gardera que ses bottes. Dans ce film qui montre l’envers du décor, indiquant le théâtre et la fausseté des apparences, les intentions cachées derrière une façade civilisée, le cinéaste révèle un aspect crucial : les choses ne se passent pas comme on a l’impression qu’elles se passent. Il en est de même dans l’histoire. Preuve que l’intérêt n’est pas de dérouler celle-ci selon les clichés, mais de creuser les aspects insolites et incongrus comme ici dans les dialogues. 

Si Redmond n’a pas la stature d’un héros tant il est dupé, volé, trahi et qu’on se joue de lui, il est aussi homme vigoureux comme lors du duel avec un soldat que Kubrick met en scène avec une caméra instable pour montrer l’irruption de la violence contredisant l’élaboration minutieuse des cadres tout au long du film. 

Redmond s’engage alors dans un régiment d’infanterie lors de la guerre de Sept ans. Il retrouve son ami, le Capitaine Grogan qui apprend à Redmond que Nora est devenue Madame John Quin. John Quin s’est remis de ses blessures : la balle n’était que de l’étoupe. Les Brady ne pouvaient pas accepter un duel et risquer de perdre 1500 livres. Le duel était un simulacre afin de se débarrasser du fougueux et vaniteux Redmond. Encore du théâtre.

Au cours d’une bataille de la guerre de Sept Ans, Redmond perd son ami, blessé à mort. Son émotion est sincère et touchante, indiquant que ce n’est pas un homme insensible. C’est l’occasion pour Kubrick de mettre en scène le double mouvement de la sophistiquée pulsion de mort, à la fois rationnelle et mortifère, qu’est la guerre rigoureusement quadrillée, disposée comme sur un échiquier, esthétiquement belle, mais désastreuse en morts. Ce qui rappelle la bataille dans Spartacus. Cette bataille est à l’égal du XVIIIe siècle et de la nature humaine, la violence surgissant derrière la symétrie et l’arrangement ordonnés et rationnels des lignes.

Redmond est désabusé. « C’est bien joli de rêver de guerre glorieuse dans un fauteuil douillet. Autre chose est de la voir de près », nous dit le narrateur. Dès lors, le jeune Barry ne songe plus qu’à quitter l’armée anglaise. C’est grâce à une occasion singulière qu’il y parvient. Il surprend deux soldats nus dans une rivière. L’un d’eux doit repartir deux semaines à Brême pour apporter d’importantes dépêches au Prince Henry. Redmond en profite pour lui voler son cheval et prendre son identité. Nouveau déguisement.

Ce déguisement s’exerce dans le domaine sentimental comme au début avec sa cousine. En désertant, Redmond rencontre une jeune femme avec un enfant, son mari étant à la guerre. Ils deviennent amants et une jolie pastorale amoureuse se dessine. À ce tableau passablement romantique, au moment de partir, ils se disent Je t’aime. Mais le narrateur, tel un Gustave Flaubert, rompt le charme : « Une dame qui s’entiche d’un garçon en uniforme doit être prête à vite changer d’amant sinon, triste vie que la sienne. Le cœur de Lischen (Diana Körner), semblable à bien des villes voisines avait été pris d’assaut et occupé plusieurs fois, avant que Redmond l’investît. » Encore un faux semblant. Kubrick indique ici les illusions que les êtres humains se font les uns sur les autres en se représentant une réalité qui est en fait tout autre. En grand cinéaste, il dénude cette même illusion au cinéma par l’image elle-même. C’est au fond ce à quoi sert le cinéma. Et l’art. 

Kubrick ne cesse d’imbriquer ce double jeu individuel et historique. Se faisant passer pour le Lieutenant Fakenham, Redmond rencontre le Capitaine Potzdorf (Hardy Krüger) mais ce dernier le démasque et le met aux arrêts. Redmond prétendait porter des dépêches à un général mort depuis dix mois. Il n’a pas de chance Redmond, il se méprend sur le monde, mais il ne trompe personne. Il se retrouve chez les Prussiens et acquiert sa première récompense en sauvant à la bataille d’Audorf le Capitaine Potzdorf. La guerre terminée, il devient son bras droit. À celui qui a menti et usurpé une identité, on lui demande d’être espion pour démasquer un autre espion. En effet, Potzdorf a son oncle comme ministre de la Police et engage Redmond. Il doit espionner, à Berlin, un gentilhomme au service de l’Impératrice d’Autriche, le chevalier de Balibari (Patrick Magee). C’est un joueur professionnel, un libertin, amateur de femmes, de bonne chère. Comme il est d’origine irlandaise, Redmond est l’homme idéal pour enquêter sur lui.

Redmond et le chevalier de Balibari font connaissance. Rencontrant un compatriote, Redmond, ému, lui dévoile tout. Kubrick montre ainsi que cet homme sait aussi être « sincère » en jouant tous les rôles et toutes les doublures, tout autant dupe qu’il est dupé. Redmond joue à l’espion inversé, et rapporte les faits et gestes à Potzdorf et au ministre de la Police en jouant double jeu. Encore un faux semblant. Comme le chevalier de Balibari et Redmond trichent au jeu, ils escroquent le Prince de Tübingen, ami intime du Grand Frédéric. Le Prince se sent floué et décide de ne pas payer ses dettes et incite le chevalier de Balibari à le provoquer en duel. Comme il est impossible que le Prince se batte, le chevalier sera reconduit à la frontière. Nouveau faux semblant, le chevalier de Balibari a déjà regagné la frontière tandis que Redmond se fait passer pour lui. Tout le monde dissimule, triche, vole ou ment. Le mensonge est à la base de la vie sociale comme de la vie amoureuse. Voilà le moteur de l’histoire à travers la petite histoire chez Kubrick.

C’est alors que retentit la fatalité, par la musique, l’admirable Trio opus 100 de Franz Schubert qui va sceller le destin de Redmond. Il aperçoit dans la cour la Comtesse de Lyndon (Marisa Berenson), Vicomtesse Bullingdon d’Angleterre, une femme de vaste fortune et d’une grande beauté, épouse de Sir Charles Lyndon, chevalier de l’Ordre du Bain, ministre de George III, un infirme, dans un fauteuil roulant, usé par la goutte. Elle est accompagnée du chapelain de la Comtesse, M. Runt qui tient lieu de précepteur à son fils, le petit Vicomte Bullingdon. Seul personnage féminin qui trouve grâce aux yeux du cinéaste.

Kubrick a réduit les dialogues de la comédienne pour en faire un personnage quasi muet, choix judicieux qui montre bien à quel point son amour pour Redmond est authentique, lisible, mais silencieux, tout intérieur, sans masque et sans théâtre. Il n’a pas besoin de mots. Il est l’émotion même, riche de son sentiment, à l’opposé de ceux qui l’entourent et qui dissimulent leur volonté par la parole. Mais l’amour de cette femme est tellement digne que dans une société théâtrale, de subterfuges, de faux semblants, elle ne peut qu’échouer. Barry Lyndon met clairement face à face un être mimétique et un être non mimétique, Redmond Barry et Lady Lyndon comme une sorte de duel qui ne peut avoir lieu à l’opposé de ceux dans le film. Tous les mensonges, le théâtre, la dissimulation qui avaient cours laissent place à quelque chose de réel et de concret. Et de rare. 

La fameuse scène aux bougies fut éclairée par deux lustres à 70 bougies et filmée par un objectif 50 mm d’ouverture 0,7. Ce dispositif donne à la séquence une allure spectrale, comme si les personnages étaient des fantômes poudrés et maquillés se donnant apparence humaine. Automates charnels dont le peu de vie qui les anime à l’égal des bougies qui vont bientôt s’éteindre ne leur sert qu’à jouer aux cartes et à gagner ou à perdre de l’argent. Longue agonie d’une classe rongée de l’intérieur, déjà morte, mais se croyant encore vivante et en pleine santé. Sauf Lady Lyndon qui vient se brûler aux feux de l’amour en se trompant de « cible ». Pour son malheur.

Ce n’est nullement un hasard si tout se joue à une table de jeu où Redmond conquiert Lady Lyndon qui ne cesse de le regarder d’un regard si intense et si beau que l’on ne peut douter une seule seconde de sa sincérité. Elle tombe follement amoureuse, dignement, gravement, en silence. C’est là où Redmond commet sa plus grossière erreur. Ayant vécu dans la duplicité permanente, il joue à l’amoureux qu’il n’est pas avec une femme qui l’aime vraiment. Sa sincérité a laissé place à la dissimulation. L’érotisme devient jeu. Et le jeu devient vite compétition et la compétition devient lutte pour le pouvoir.

Lady Lyndon sort alors faire un tour, bientôt rejoint par Redmond. Dans un travelling latéral accompagné par le Trio de Schubert qui rythme sa marche, Redmond rejoint Lady Lyndon comme un mouvement ascendant vers sa proie et vers une destinée tant désirée en même temps qu’elle sonne sa perte dans un même élan.

Cette scène de retenue et de grâce, sans un seul mot, Redmond embrasse Lady Lyndon. Il est rare au cinéma qu’une scène d’amour se passe de paroles. Dans le roman, Redmond poursuit de ses assiduités Lady Lyndon qui résiste avant de succomber. Kubrick a modifié profondément l’intrigue. Dans le roman de Thackeray, Redmond et Lady Lyndon ne s’embrassent pas après s’être seulement regardés. Lady Lyndon résiste avant de succomber. Elle finit par haïr Redmond tout en l’aimant. Elle conspire même contre lui.  

La scène suivante s’ouvre sur la mort de Sir Charles Lyndon à une table de jeu alors que Redmond vient à lui. Ironie kubrickienne. Sir Charles Lyndon qui clamait qu’il survivrait à tous ceux qui voulaient prendre sa place, voilà qu’il succombe. Le narrateur conclut : « Lu dans la Chronique de Saint James. Décédé à Spa, en Belgique.  Sir Charles Reginald Lyndon, chevalier de l’Ordre du Bain. Longtemps représentant de Sa Majesté dans diverses cours d’Europe. Il laisse une réputation qui l’a fait aimer de tous ses amis. » Entrefilet mondain et hypocrite. Le mensonge se poursuit. Ainsi se clôt la première partie. 

La seconde s’intitule : « Malheurs et désastres qui frappèrent Barry Lyndon. » Lady Lyndon est le personnage le plus « humain » du film, et celui où Stanley Kubrick est le plus proche. Murée dans son silence, ravalant ses humiliations, elle ne se venge pas (ne prendra pas un amant), et jusqu’à la fin, elle aime cet homme qu’elle n’aurait pas dû aimer. Elle est noble, deux fois si l’on veut, de naissance et de cœur. Si elle aime, c’est son malheur, mais elle aime réellement. Elle n’a pas choisi Redmond en fonction de sa classe. Elle ne peut sans doute pas se l’expliquer, mais elle aime et cela suffit seul à ses yeux. L’amour est son destin.

Tant dans le roman que dans le film, Redmond est un personnage infatué, un indécrottable vaniteux qui reporte sur autrui sa vilénie sans se rendre compte du mal qu’il fait aux autres. Il utilise l’affection de Lady Lyndon pour lui soutirer de l’argent, et la soumettre à ses folles dépenses. Juste après le mariage entre Redmond et Lady Lyndon, le petit Lord Bullingdon l’a tout de suite compris. Juste avant, Redmond, devenu Barry Lyndon pour peu de temps, se préoccupait peu de fumer à côté de sa femme incommodée. Quand elle lui demande d’arrêter, il ne trouve rien de mieux que de lui souffler de la fumée en plein visage. Dès lors, il va accumuler les erreurs du parvenu : mépriser sa femme devant les yeux de son fils, notamment quand ce dernier verra en sa compagnie Redmond embrasser une camériste. Il cristallise la haine de Lord Bullingdon envers lui. 

Le raccord entre Redmond se vautrant dans la débauche et Lady Lyndon avec ses deux enfants est d’une cruauté difficile à encaisser. Comme la scène du bain où s’excusant platement de sa conduite scandaleuse, Lady Lyndon est prête à tout par pur amour et par pure humilité. La main qu’elle lui tend et le baiser qu’elle lui donne en font foi. Le texte lu en français de Barnabé Farmian Durosoy intitulé Les sens, chant sixième, est le rêve de Lady Lyndon, mais qu’elle n’atteindra jamais.

La scène critique est quand Redmond corrige sévèrement Lord Bullingdon qui a refusé de l’embrasser. Redmond en fait un rival, un double redoutable qui trouvera son sommet dans la scène de duel. Erreur manifeste, mais jalousie classique, car le petit Bullingdon est issu des gènes de l’ex-mari de Lady Lyndon, renforçant la haine de son beau-père dans sa volonté d’écarter ce rival exécré. D’autant que Redmond a eu un fils entre temps dont il passera tous les caprices.

Mais comme le lui dit sa mère, Redmond n’a pas un sou à lui. Il n’a rien. Il doit avoir un titre, celui de Lord. Kubrick établit bien tant la stupidité et l’avidité des hommes que le calcul froid des femmes, notamment sa mère qui se révélera impitoyable quand elle renverra le révérend Hunt et aura la maîtrise du domaine. Si la mère de Redmond tient son fils sous sa coupe, Lord Bullingdon veut retrouver sa place près de sa propre mère, tous les deux échoueront par trop « d’amour » et trop d’ambition.

La machine s’emballe alors implacablement. Barry ruine la famille par son arrivisme afin d’obtenir un titre, il méprise sa femme, suscite la haine de Lord Bullingdon et dès lors, tout va se retourner contre lui par manque de retenue et incapacité à aimer. Il doit donner réceptions, acheter tableaux, faire offrandes, etc., pour complaire. Il grève considérablement la fortune de Lady Lyndon et détruit définitivement sa relation avec Lord Bullingdon. Après que ce dernier a corrigé le petit Bryan, Redmond fouette sévèrement son beau-fils. Châtiment qui porte à son comble la haine du jeune homme. L’impact trouve son exutoire quand, lors d’un concert, Lord Bullingdon crache à sa mère tous les griefs qu’il a sur le cœur envers ce parvenu d’irlandais. Redmond lui inflige une violente correction publique d’autant plus maladroite qu’il ne possède pas les codes aristocratiques. Dès lors, on s’écarte de lui. Ses créanciers se pressent à sa porte. 

Il faut que son fils meure pour que Redmond comprenne ce que peut être la souffrance. Il souffre comme il a fait souffrir Lady Lyndon. Mais il est trop tard. Et là encore, c’est par sa propre faute étant donné qu’il n’a rien refusé à Bryan. S’il a été un bon père, il ne lui a jamais appris à dire non. Inévitablement, ce dernier lui désobéit quand son père lui demande de ne pas voir et de monter seul le cheval avant son anniversaire. Épisode qui causera l’accident et la mort du jeune Bryan. Scène bouleversante quand on oppose la joie du petit Bryan à une fête et celle où il agonise demandant à ses parents de se réconcilier.

Redmond se réfugie dans l’alcool. Le ressentiment transforme Lord Bullingdon en clone de Redmond sans prendre en compte que ce dernier est accablé par le chagrin dû à la mort de son fils. Ce que ne fait pas Lady Lyndon. Elle évite l’engrenage mimétique au point qu’elle retourne sa violence contre elle-même dans une tentative de suicide. La jalousie de Lord Bullingdon est bien compréhensible, mais tout aussi aveugle. Ce ressentiment est illustré par son entrée (en travelling arrière) à un moment quand il va à la rencontre de Redmond pour le provoquer en duel, entrée similaire à Alex (en travelling arrière) dans Orange mécanique, vêtu d’une façon semblable quand il pénètre dans le magasin de disques.

Dans cette scène du duel, nous avons deux doubles, l’un en face de l’autre, comme devant un miroir. Redevenu plus humble après la mort de son fils, Redmond tire à terre pour épargner Lord Bullingdon qui en profite pour tirer et blesser Redmond à la jambe dont ce dernier sera amputé. Partie d’échecs redoutable où la vanité et la morgue se disputent la primeur. Haine de classe réciproque dont personne ne sort gagnant à la fin du compte. Kubrick ne prend pas parti. Il voit les hommes et les femmes à l’œuvre, quelle que soit leur condition. Ils fonctionnent de la même façon, taraudés par la jalousie, l’ambition, le désir de puissance et de notoriété. Le cinéaste montre leur sort au fond à toutes les époques.

Là encore, Kubrick a modifié le roman de Thackeray puisque dans ce dernier, Lord Bullingdon ne provoque pas Redmond en duel et revient auprès de sa mère. Dans le film, ce duel est placé à la fin, miroir symétrique inversé à celui du premier. Douloureuse ironie, Redmond est blessé tout comme son père qui a été tué. Comme s’il avait tiré sur lui-même par l’entremise de son double, Lord Bullingdon qu’il a suscité et soigneusement entretenu.

À la fin, Barry perd tout. Il redevient Redmond Barry. Il s’exile et reçoit une pension tous les mois. Il retourne avec sa mère, déchu, par sa propre ambition. Si 2001, l’odyssée de l’espace (1968) illustrait la quête de territoire au niveau anthropologique à travers les singes et la raison impériale à travers Hal 9000, Barry Lyndon est plus pragmatique en analysant comment elle agit humainement en plein siècle des Lumières avec toujours une dominance et une lutte de part et d’autre pour entrer en rivalité, cause des Révolutions comme l’indique la traite que signe Lady Lyndon et qui porte la date de 1789. 

L’ironie de Kubrick est d’indiquer que cette reconquête par Lord Bullingdon du royaume et de sa mère est aussi dérisoire que vaine puisque la Révolution bourgeoise qui se prépare en coulisses va le mettre définitivement à terre, lui et sa caste pour un plus grand contrôle. Discours tragique d’autant que ceux qui tentent d’échapper à cette impitoyable lutte sont radicalement anéantis même en leur sein.

Ce siècle des Lumières, siècle dit de la rationalité et du déploiement faramineux de la technique qui s’annonce, échoue donc à endiguer la part d’ombre humaine tout en croyant la maîtriser d’une façon lumineuse. L’Histoire est en marche. Film crépusculaire, Barry Lyndon est l’autre face de 2001, l’odyssée de l’espace, cette odyssée de l’espèce qui aboutit au meurtre suprême de l’humain par l’ordinateur Hal 9000, la rationalité même. Le XVIIIe siècle hante le cinéaste et on le retrouve dans plusieurs films dont 2001, l’odyssée de l’espace (1968), ou au début de Lolita (1962) avec le tableau de Gainsborough. Kubrick ne situe donc pas son film par hasard au XVIIIe siècle, qui cache en son sein, comme à toutes les autres époques, sa part de violence. Orange mécanique était la critique féroce de cette volonté d’organiser la société en utilisant les mêmes méthodes qu’Alex, juste déguisées et légitimées derrière une caution scientifique. Kubrick est le grand cinéaste sceptique et désenchanté de l’illusion humaine la plus forte, celle qui pense résoudre ou organiser le monde par des principes éclairés, généreux, ou rationnels. Kubrick indique bien que tout cela n’est que du théâtre, une mascarade cachant une lutte violente en arrière-plan.

La dernière scène d’une incroyable émotion indique comment le piège s’est refermé sur Lady Lyndon, tenue sous la coupe de son fils, notamment quand ce dernier lui passe la traite destinée à son ex-mari et regarde sa mère en sentant qu’il est aussi cause de sa ruine. L’air mélancolique de Lady Lyndon en dit long sur son amour raté et déchu, à jamais enfui, autant cruel que l’illusion a été forte. La musique de Schubert en souligne la tragédie. Seule Lady Lyndon n’a jamais joué, mais c’est elle qui perd tout. Ce ne sont pas les humbles qui font l’histoire, mais les vaniteux des deux clans qui rivalisent d’ambition pour conserver leur quête de territoire.

Le film se clôt sur un carton ironique tout kubrickien pour se moquer de toute cette machinerie de classe et que l’égalité n’existe que dans la tombe, nullement dans la réalité. Évidemment, il aurait été plus sage que Redmond accepte l’amour de Lady Lyndon et finisse tranquillement sa vie avec elle. Certes, s’il avait été moins vaniteux, il n’y avait pas de film. S’il existe, c’est parce que la nature humaine est ainsi. Fatale.





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