• lun. Nov 28th, 2022

Notre maison brûle et nous regardons le foot


Benzema, Messi, Ronaldo, Neymar : du 20 novembre au 18 décembre, les légendes du ballon rond vont fouler les pelouses du Qatar, un pays de la péninsule Arabique où se déroule le Mondial de football. Pendant un mois, le monde aura les yeux rivés sur leurs exploits, leurs échecs… et pas ailleurs. C’est en tout cas le souhait de la Fifa, l’organisation qui gère le football à l’échelle mondiale. Dans un courrier envoyé aux trente-deux pays participants, elle a demandé aux fédérations de se « concentrer sur le football » et de laisser de côté les « batailles idéologiques ou politiques qui existent ».

En clair, ne gâchons pas la fête. Faisons comme si le Mondial n’avait pas été acheté à coup de bakchichs par le Qatar, avec l’argent des hydrocarbures [1]. Comme si ses stades et ses grandes infrastructures ne s’étaient pas bâtis en exploitant des ouvriers venant d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh ou du Sri Lanka. Comme si des milliers d’entre eux n’étaient pas morts, anéantis par la chaleur et les cadences infernales. Comme si le Mondial ne nous enterrait pas tous, avec ses 6 millions de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère. Avec ses stades climatisés, à usage unique, et ses nuées d’avions, utilisés comme des taxis [2]. Notre maison brûle, mais qu’importe : tant que le ballon roule encore, regardons ailleurs et, de préférence, le terrain de foot.

Vous le savez, chères lectrices, chers lecteurs, Reporterre n’a pas l’habitude de regarder ailleurs. C’est pourquoi nous avons recensé les nombreuses dérives de ce « Mondial de la honte » qui n’est, au fond, qu’un miroir grossissant de l’insoutenabilité du sport business et de ses grandes messes, les compétitions internationales, toujours plus hors-sol et déconnectées des crises qui agitent le monde. La prochaine édition du Mondial, en 2026, sera disputée par 48 équipes, et non plus 32. Ses matchs seront éclatés entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Davantage d’équipes, de matchs retransmis, de sponsors et de déplacements en avion. La Fifa compte les profits [3], quand les habitants d’une Terre déréglée voient le bord du précipice.

Match France-Danemark au stade de France, à Paris, le 3 juin 2022. © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre

Pourtant, un autre horizon est possible : ramener la Coupe à la raison, sortir du gigantisme par des mesures de sobriété, en passant à des compétitions moins fréquentes, moins grandes, sans stades superflus. Mais il est peu probable que les grandes instances mettent volontairement leurs poules aux œufs d’or à la diète. Pour échapper à l’exaspération grandissante qu’elles suscitent, elles préfèrent miser sur la compensation carbone, un tour de passe-passe qui leur permet de continuer de polluer massivement, tout en se revendiquant « neutres en carbone ».

Le système ne se transformera pas tout seul, il faudra l’y contraindre. Nous ne pourrons donc pas faire l’économie de la lutte.

« Le boycott citoyen n’est pas vain »

Ça tombe bien, la Coupe du monde suscite un mouvement de contestation sans précédent. Pour quelles victoires ? L’option du boycott institutionnel s’est perdue dans les couloirs de l’Élysée ou, plus certainement, n’a jamais été considérée. Le contraire eût été étonnant, tant la France — notamment Nicolas Sarkozy, son ex-président — a œuvré pour que le petit émirat décroche sa consécration. Idem à la Fédération française de football, dont le président, M. Noël Le Graët, s’est montré insensible aux conditions de vie des travailleurs. Sur TF1, son employé Didier Deschamps, sélectionneur des Bleus et double champion du monde, ne s’est pas mouillé non plus. « Participer, cela ne signifie pas cautionner », a-t-il déclaré, peu après avoir dévoilé sa liste de joueurs.

Trahis par les institutions, que nous reste-t-il ? Le boycott citoyen, celui des passionnés de football, n’est pas vain. Il ternit la réputation de l’évènement et malmène la stratégie du Qatar, qui cherche à gagner en visibilité et en influence internationale. Il montre les limites à ne pas dépasser. Et concrètement, une désertion massive des postes de télévision ferait mal au porte-monnaie de la Fifa. Mais ne nous racontons pas d’histoires, elle est peu probable. L’engouement médiatique autour du Mondial est déjà considérable. Les matchs et leurs rebondissements vont inonder nos canaux d’information. L’« extrasportif » — les extrascandales ? — risquent d’être relégués au second plan.

Refuser de quitter le vestiaire

Reste une autre lueur d’espoir : que les principaux acteurs du jeu, les footballeurs, refusent de quitter le vestiaire. Qu’ils refusent de dribbler sur les tombes d’ouvriers migrants et, plus largement, sur les cendres de nos sociétés menacées par le changement climatique. Qu’ils prennent conscience que la Fifa a confisqué leur jeu, mais que sans eux, cette organisation n’est rien. Qu’ils reprennent le pouvoir, et fixent d’autres règles du jeu.

D’autres avant eux, ont montré le chemin. Au Brésil, le milieu de terrain Sócrates et ses coéquipiers ont malmené le régime dictatorial brésilien, avec leur expérience de « démocratie corinthiane » [4]. Plus récemment, l’attaquante norvégienne Ada Hegerberg, détentrice du tout premier Ballon d’or femmes, a boycotté la Coupe du monde femmes de 2019. Elle dénonçait les inégalités de traitement entre les footballeuses et leurs homologues masculins.

Comme Ada Hegerberg, comme Sócrates, qu’ils se taisent ou qu’ils luttent, qu’ils le veuillent ou non, les footballeurs sont des acteurs politiques et, « quand ils font bloc, ça fait mal », remarque, dans Libération, l’ancien international français Vikash Dhorasoo. Plus que jamais, face à la compromission des États et des fédérations, nous avons besoin d’eux pour empêcher la Fifa de nuire. Un espoir un peu injuste, qui revient à leur demander de renoncer au sommet de leur carrière. Mais dans un monde bouleversé par le changement climatique, c’est aussi ça, se « concentrer sur le football ». Le réinventer.

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