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« Ultras », « violents »… Ces médias qui criminalisent les écologistes


En haut (de g. à d.) : Le Figaro, Le Point, Paris Match. En bas : Valeurs actuelles, Marianne, L’Express.

18 novembre 2022 à 14h25,
Mis à jour le 19 novembre 2022 à 13h46

Durée de lecture : 5 minutes

Médias
Luttes

Mercredi 9 et jeudi 10 novembre, les Unes de la presse hebdomadaire ont tiré à boulets rouges contre les militants écologistes. Le Point : « Écolos ultra-radicaux, jusqu’où la violence ? Enquête sur un mouvement qui rejette la voie démocratique » ; L’Express : « Quand l’écologie se saborde » ; Marianne : « Les écolos radicaux : leur projet, leurs réseaux, leur agenda. Enquête » ; Paris Match : « Écolos ultras, génération coup de poing » ; Valeurs actuelles : « Les bouffons du climat », et enfin Le Figaro : « La montée des violences de l’écolo-gauchisme ».

 

Leurs choix lexicaux et iconographiques interpellent Damien Deias, chercheur en sciences du langage au Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’université de Lorraine : « La Une du Point fait penser à une scène de guerre, on y voit un militant habillé de noir face à un camion en feu. » Marianne a fait le choix d’une photographie au milieu des lacrymogènes, d’un bandeau rouge soulignant le terme « radicaux » accolé aux « écolos » et d’un schéma cartographique fléché qui évoque au chercheur la description « des mouvements criminels ou mafieux. On a l’impression qu’on traite d’un réseau obscur, dont les projets sont à définir ».

« Le Figaro » compare les militants aux révolutionnaires d’Action directe

Au cœur des magazines, le contenu des articles est à contrepoint des couvertures. Certains journalistes ont fourni un travail conséquent pour comprendre et présenter les mécanismes des luttes écologistes. « Ce qui me frappe, c’est que les articles sont à chaque fois plus mesurés, et plus nuancés que ce que laissent supposer les Unes, observe Daniel Schneidermann, fondateur d’Arrêt sur images et critique des médias. C’est un phénomène fréquent. La rédaction en chef fait une Une sensationnaliste, qui ne traduit pas du tout les pages intérieures. » Exception faite de Valeurs actuelles et du Figaro. Si l’hebdomadaire d’extrême droite, propriété de l’industriel Iskandar Safa, fait intervenir des intellectuels conservateurs sans compétences sur les luttes écologistes, le quotidien du groupe Dassault a pris le parti de présenter les militants sous le prisme criminel.

Le Figaro publie « en exclusivité » les informations du ministère de l’Intérieur. Un « sidérant panorama d’une violence clandestine » qui décompte « 104 actes de malveillance » : « Incendies volontaires de boîtiers électriques d’antennes 3G/4G et d’antennes-relais en Savoie, armoires de fibres détruites dans le Finistère, câbles sectionnés dans le Var ou en Isère, sabotages de sites protégés au nom de la “justice sociale” »

Le quotidien s’appuie sur la seule analyse de Bertrand Chamoulaud, patron du Service central du renseignement territorial (SCRT), qui dépeint une tendance à la radicalisation : « Désormais, la désobéissance civile a cédé le pas à un vocabulaire plus militaire, plus fort et plus violent. » Les services du renseignement territorial comparent les actions de sabotage au spectre d’Action directe, un groupe notamment actif dans les années 1980 et à l’origine de dizaines d’attentats et d’assassinats. Ils envisagent même une accélération de la violence : « L’hypothèse d’une escalade n’est pas exclue par les services, qui relèvent que des militants italiens sont passés à l’emploi de minuteurs pour déclencher des incendies. »

Le discours climatosceptique se déplace sur le terrain des paniques morales

Derrière le choix de l’actualité à traiter, la sélection des dénominations et l’iconographie, se dessine une forme particulière de climatoscepticisme, selon Damien Deias : « Ce qui est mis en avant, c’est la violence des militants. C’est encore plus frappant alors que nous étions en pleine COP27, qui n’a pas bénéficié du même traitement médiatique. » Si le consensus scientifique rend l’urgence écologique impossible à nier, les critiques dans ces médias visent désormais les méthodes d’actions employées. Le discours climatosceptique est devenu plus subtil. Il se concentre désormais sur le terrain des valeurs en agitant des paniques morales, plutôt que sur celui de la science où il a été discrédité.

Les dénominations « écolos ultras », « écolos radicaux » et « écolo-gauchisme » en sont la preuve, selon le linguiste. Un choix des termes qui peut, au long cours, influencer la perception qu’a le grand public des militants : « Il y a toujours un gros enjeu sur l’étiquette. Quand on dénomme, on choisit ce qu’on va mettre sous dénomination. C’est ce qui fait le lien entre le groupe social et la façon dont il apparaît dans les médias. Pour le wokisme [1], il y a une dénomination stabilisée. Là, il y a trois dénominations créées, un contre-discours se construit doucement sous nos yeux. »

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