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Des femmes iraniennes contre le clergé, par Azadeh-Thiébaut Kian (Le Monde diplomatique, novembre 1996)

ByVeritatis

Nov 22, 2022


De son bureau de présidente du Conseil de la solidarité du sport féminin des pays musulmans, dans un quartier aisé du nord de Téhéran, Mme Faezeh Rafsandjani, en jean bleu et tchador noir, proteste : « Quelle est la différence entre la présidence de la République et la direction d’une administration ? Aucune. Dans les deux cas, il s’agit d’une responsabilité exécutive. Alors pourquoi une femme ne pourrait-elle pas diriger le pays si elle peut être à la tête d’une administration ? »

Le courroux de la jeune et courageuse député de Téhéran, fille cadette du président de la République islamique, s’explique : les traditionalistes iraniens projettent d’interdire aux femmes d’être candidates à la magistrature suprême. Mme Faezeh Rafsandjani, elle, met en avant l’ambiguïté de la Constitution : prise au pied de la lettre, celle-ci autorise une femme à briguer le poste. Pour définir les conditions à remplir pour une candidature, l’article 115 utilise le terme rajol, qui désigne un homme mais aussi une personnalité reconnue. Les mots — et, à travers eux, l’interprétation des versets coraniques, des lois et traditions islamiques — représentent désormais des enjeux politiques.

Comme beaucoup d’Iraniennes qui aspirent au progrès, Mme Faezeh Rafsandjani rejette la lecture figée des préceptes islamiques par les autorités religieuses et politiques : elle revendique une réinterprétation. « Ce n’est pas l’islam mais l’interprétation par le clergé de ses préceptes qui est à l’origine de l’interdiction d’accès des femmes à la magistrature. » Et de s’en prendre à des textes dénués, eux, de toute ambiguïté — comme les articles 5, 107 et 163 de la Constitution — qui attribuent à l’homme le droit exclusif à la direction religieuse et juridique de la société, ou la loi qui interdit l’accès des femmes à la magistrature.

Rédactrice en chef du magazine féminin Zanan les femmes »), Mme Chahla Cherkat va plus loin et, au nom d’une lecture féministe de l’islam, exige une réforme de la pensée religieuse. « Face aux problèmes qu’affrontent les femmes, un changement radical des lois est nécessaire. Puisque plusieurs articles du code civil sont fondés sur la charia, la réinterprétation de celle-ci est indispensable, et les femmes doivent participer à cet effort. » Evoquant M. Abdolkarim Soroush, un intellectuel religieux moderniste influent de l’ère post-révolutionnaire, qualifié de « Luther de l’islam iranien », elle explique : « Certains intellectuels religieux ont énormément travaillé sur le sujet et ouvert la voie à une évolution de la pensée religieuse. Leur réussite aura sans doute des conséquences sur la condition féminine. Nous croyons que notre compréhension de la religion varie selon chaque époque historique et que les interprétations religieuses doivent en tenir compte. »

Relire le Coran

En novembre-décembre 1992, dix mois à peine après son lancement, Zanan publie une série d’articles pour démontrer que le Coran n’interdit pas aux femmes de délivrer des édits (fatwas) religieux et qu’elles peuvent, a fortiori, prendre la direction religieuse, juridique et politique de la société. Rédactrices de la revue féminine Farzaneh, Mmes Ma’soumeh Ebtekar et Mamboubeh Ommi mettent l’accent sur la distinction entre l’islam et les traditions patriarcales sur lesquelles certains articles de loi sont fondés. Elles souhaitent donc que les religieux réformistes débarrassent les textes de ces articles, qu’elles ne jugent pas authentiques. Ces femmes font partie d’une nouvelle génération d’islamistes, issue de la révolution. Elles tentent d’adapter la religion à la réalité d’une société dans laquelle les femmes participent activement à l’activité économique, sociale et politique.

Mmes Nahid Moussavi, journaliste, Mehranguiz Kar, avocate, Chirine Ebadi, juriste, Zhaleh Shaditalab, sociologue, et nombre d’autres intellectuelles laïques sont unanimes à le constater : la révolution islamique a amélioré le statut des femmes d’origine traditionnelle. « Beaucoup de femmes issues de familles traditionalistes, note Mme Nahid Moussavi, entreprennent des études supérieures et participent à la vie sociale, économique et politique. Elles cherchent à promouvoir leur statut. Pourtant, si l’on s’en tient à une lecture figée de l’islam, les femmes ne doivent pas quitter le foyer sans la permission de leur époux ou de leur père. Et, si elles parlent à des hommes étrangers à leur famille, il leur faut se poser un caillou sous la langue pour que leur voix ne soit pas entendue. La présence au Parlement de dix élues islamistes, qui parlent aux hommes sans caillou sous la langue, montre que, malgré les retours en arrière, ces femmes ont fait un progrès considérable depuis la révolution. »

En fait, les femmes islamistes, qui ne sont plus confinées dans le monde clos des valeurs traditionnelles, doivent, en partie, leur prise de conscience à l’établissement d’une autocratie religieuse et à l’application de la législation religieuse au droit familial — d’où le port obligatoire du voile, la limitation du droit au divorce et à la garde des enfants pour les mères divorcées, le retour à un âge minimal de mariage pour les filles (treize ans, puis neuf ans), la légalisation de la polygamie, la soumission de la femme à l’autorité et aux exigences de son époux, l’interdiction pour les femmes d’accéder aux postes impliquant une faculté de jugement et de décision, etc.

Perdant leurs droits civils, les femmes ont paradoxalement conservé les droits politiques accordés par le chah en 1963. Peu après l’entrée en vigueur du nouveau code civil, les secteurs publics et privés ont été « purifiés » de leurs membres laïques qui refusaient de se soumettre aux exigences des islamistes. Certes, durant le conflit Irak-Iran (1980-1988), les femmes islamistes ont participé à l’effort de guerre, mais l’Etat — pour lequel elles étaient uniquement des mères et des épouses — n’a pas reconnu leur rôle social.

Progressivement, nombre de celles qui, au début de la révolution, participaient à la lutte contre les laïques ont réalisé que ces régressions visaient toutes les femmes, quelles que soient leurs convictions. Devenues actrices de la révolution, ces militantes se sont engagées dans le combat contre la ségrégation sexuelle. Bien qu’elle préfère garder l’anonymat, une activiste, qui se dit « féministe islamiste », illustre cette prise de conscience : « Les droits des femmes ont subi des reculs, et même les femmes révolutionnaires [islamistes] ont été écartées de la sphère publique. Les autorités n’avaient besoin de nous que pour manifester dans la rue, mais, une fois la révolution achevée, elles voulaient nous voir rentrer au foyer. J’ai réalisé alors que l’activité sociale révolutionnaire perdait son sens quand les femmes perdaient leur droits. C’est ainsi que j’ai commencé à défendre les droits des femmes. »

Avec la fin d’une guerre rendue responsable de tous les maux, une nouvelle période, dite de reconstruction, a commencé (1). La réalité économique, sociale et démographique a contraint l’Etat à modifier certaines de ses orientations. Il lui fallut, par exemple, travailler à réduire le taux de natalité — un des plus élevés du monde — pour faire face à la crise économique : il n’avait plus les moyens de subvenir aux besoins de la jeune génération née sous le régime islamique.

En dépit de la tradition nataliste de l’islam et du prestige associé, dans la culture iranienne, au nombre élevé d’enfants par famille, le planning familial a été remis en vigueur dès 1988. Des campagnes d’information encouragent les jeunes couples à limiter à deux le nombre d’enfants. De même, la fin de la guerre avec l’Irak a entraîné un affaiblissement des valeurs d’abnégation et de dévotion qu’elle avait imposées, favorisant l’expression des revendications. Sous la pression de la société civile, le gouvernement autorise une relative liberté de la presse, dont les femmes islamistes modernistes profitent pour publier des magazines faisant écho au mécontentement de la population féminine. Au-delà des divergences, une solidarité de sexe se dessine entre elles et les laïques, ouvrant du même coup des possibilités de collaboration.

« Nous savons que les laïques ne partagent pas nos convictions , souligne Mme Mahboubeh Ommi, rédactrice de Farzaneh, mais cela ne nous pose aucun problème, car nous œuvrons toutes pour promouvoir le statut de la femme. Nous, les islamistes, nous avons abandonné l’idée selon laquelle nous étions les seules héritières de la révolution… Nous sommes conscientes que notre sectarisme des premières années a abouti à l’isolement de nombreuses femmes compétentes et, ce, au détriment de toutes les femmes. Nous voulons compenser nos erreurs… » Même son de cloche chez Mme Chahla Cherkat, rédactrice de Zanan : « Nous devons tolérer et respecter les convictions des unes et des autres. Même si nous ne partageons pas la même philosophie, la même croyance, la même pensée, nous pouvons et devons travailler ensemble. »

Malgré les attaques verbales, et parfois physiques, des traditionalistes, des femmes continuent à mettre en question l’interprétation par le clergé de ces lois comme des versets coraniques. Des interrogations qui ont gagné les villes saintes : même l’école religieuse de Qom s’en préoccupe, la publication du magazine féminin Payam-e Zan en témoigne. La discussion de fond s’étend, et avec elle la bataille contre la ségrégation sexuelle.

C’est ce qu’illustrent les débats en cours dans les magazines féminins mais également les prises de position dont les élections législatives de mars-avril 1996 ont été l’occasion. Plusieurs candidates critiquèrent alors le code civil et la sous-représentation des femmes dans les instances administratives et politiques. Parmi les femmes sollicitant les suffrages de leurs concitoyen(ne)s figuraient de nombreuses technocrates islamistes qui, au contraire des traditionalistes (hommes ou femmes), aspirent à une ouverture sur le monde. Diplômées des universités, iraniennes ou étrangères et souvent anglophones, leur vision de l’islam s’affirme moderniste et prend en compte les changements sociaux, politiques et culturels qui bouleversent la société.

Député de Mashhad (deuxième ville du pays), Mme Marzieh Seddiqi est une jeune technocrate islamiste, qui dirige une société internationale de transports. Elle figure parmi les fondatrices, en 1992, de l’Office des affaires des femmes. Son rôle, explique-t-elle, est de « détecter les problèmes et les lacunes et proposer des solutions pour combler les vides et améliorer le statut de la femme et son rôle économique, social, culturel et politique ». Quatre ans plus tard, cet organisme a obtenu la modification de certains articles des lois sur la famille, afin de mieux protéger les droits des femmes mariées ou divorcées. Ces réformes, pourtant limitées, ne sont pas appliquées. En revanche, l’exclusion des femmes des postes administratifs responsables a été levée, et des conseillères judiciaires apparaissent depuis peu dans les tribunaux. Pour la première fois, en janvier 1996, une femme est devenue vice-ministre (de la santé publique).

Selon Mme Marzieh Seddiqi, « plusieurs autres femmes seront prochainement nommées à des postes équivalents, et une femme occupera très probablement un portefeuille ministériel dans le prochain gouvernement ». Mais la fonction de juge reste interdite aux femmes, et la représentation féminine dans les hautes instances administratives et politiques demeure faible. En dépit d’une mobilisation importante des femmes islamistes aux élections législatives, beaucoup de candidates n’ont pas été habilitées par le Conseil des gardiens (Shora-ye Negahbân). Les résultats de plusieurs villes de province ayant élu des femmes dès le premier tour — dont Ispahan (la troisième ville du pays) et Malayer — ont été invalidés sans raison valable. Résultat : le cinquième Parlement islamique ne compte que dix femmes, soit 4 % des députés.

On comprend, dans ces conditions, que les timides évolutions en cours ne suffisent pas à calmer, chez les femmes laïques, des sentiments d’insécurité, d’angoisse et de méfiance à l’égard du pouvoir. La relance des campagnes sur « l’invasion culturelle occidentale et ses vecteurs en terre d’islam » menace en tout premier lieu les laïques, dont les aspirations et le mode de vie sont dénoncés comme une incarnation des « valeurs occidentales décadentes ». Expression de l’impuissance de l’Etat à gérer une société post islamiste, ces débats sont amplifiés par le nombre toujours plus grand des femmes« mal voilées ».

Malgré des sanctions pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement, l’obligation du port du voile n’a pas obtenu, en effet, les résultats escomptés. Beaucoup de femmes, surtout dans la jeune génération — celle, pourtant, qui a grandi sous le régime islamiste -, manifestent leur désaccord en laissant dépasser quelques mèches de cheveux, en se maquillant, ou en modernisant leur tenue. Leur réticence à porter de longs habits sombres, d’ailleurs inadaptés à la vie active, a conduit l’Organisation de la propagande islamique à changer de cap : dans son exposition de vêtements féminins, en février 1993, les tissus sombres avaient cédé la place aux tissus vifs et colorés, et le voile islamique traditionnel aux foulards colorés que portent les femmes des tribus et les paysannes — comme dans le film Gabbeh (2).

Si cette exposition a été vivement critiquée par les traditionalistes, certaines islamistes modernistes — dont Mme Chahla Habibi, la présidente de l’Office des affaires des femmes — s’opposent ouvertement au port obligatoire du tchador, soulignant qu’il n’est pas le seul voile possible. Suite au succès fulgurant d’un numéro de Zanan affichant à la une la photo d’une femme metteur en scène mal voilée et portant des lunettes de soleil de type Ray Ban, le magazine a dû, pour la première fois, procéder à un deuxième tirage.

De quoi exacerber la colère des traditionalistes. Ceux-ci prétendent interdire aux femmes certaines activités sportives en public, comme l’équitation et le cyclisme, dont la pratique mettrait en péril le port du voile (3). « Le cyclisme féminin, répond Mme Faezeh Rafsandjani, n’est ni illégal ni illicite. (…) Si cette affaire est devenue un enjeu, c’est qu’elle a coïncidé avec les élections législatives et que certains ont voulu lui donner une dimension politique. Mais leur opposition a, au contraire, suscité une forte revendication pour le cyclisme de la part des femmes. » Comme à chaque fois qu’elles sont en butte aux attaques des traditionalistes, les femmes ont utilisé toutes les brèches pour faire avancer leur cause.

En reprenant à son compte cette revendication, la fille du président Hachémi Rafsandjani a beaucoup gagné en popularité dans la jeunesse. Mais elle est simultanément devenue la bête noire des intégristes, qui lui consacrent nombre d’articles et de caricatures hostiles dans leur presse.

La portée des batailles remportées par les femmes dépasse largement les sphères de l’intelligentsia : c’est toute la société qu’elles rendent fébrile. Elles agitent jusqu’au quotidien des rues et des maisons. Malgré la volonté affichée des traditionalistes de contenir le mouvement, la formation d’une identité sociale féminine devient irréversible. Une grande partie des Iraniennes, laïques ou religieuses, rejettent les inégalités institutionnalisées et revendiquent une lecture vivante et adaptée de l’islam. Protagonistes d’une lutte qui dépasse leur sexe, elles contribuent à l’évolution de la société. A l’heure où l’islam politique montre ses limites, où le fossé entre la société civile et l’Etat ne cesse de s’élargir, seules la réforme de la pensée religieuse et l’ouverture de la religion à la modernité peuvent empêcher une rupture définitive.



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