• lun. Nov 28th, 2022

À Dunkerque, un grand hommage aux exilés morts en mer


Dunkerque (Nord), reportage

Seules quelques torches fumigènes rouges éclairent la plage de Malo-les-Bains plongée dans l’obscurité. Un à un, tous s’éteignent dans le silence. Des citoyens vêtus de noir brandissent des pancartes où sont écrits les noms des victimes du naufrage du 24 novembre 2021 dans la Manche : Shakar, 30 ans ; Zanyar, 20 ans ; Pshtiwan, 18 ans ; Hasti, 7 ans… [1]

Sur la plage, des torches rouges éclairent l’hommage. © Valentina Camu / Reporterre

« Ce jour-là, l’aide n’est jamais arrivée », écrit le frère de Twana, un jeune de 18 ans décédé lors du naufrage, dans une lettre lue aux centaines de personnes rassemblées ce jeudi soir à Dunkerque pour commémorer l’événement. « Où étaient les secours pour venir les chercher et empêcher ce drame ? »

Les premiers éléments de l’enquête judiciaire, révélés par Le Monde, pointent de graves dysfonctionnements de la part du Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross).

Les corps de 27 personnes ont été sortis de l’eau ce jour-là. Seuls deux survivants ont été repêchés. Quatre personnes sont toujours portées disparues. © Valentina Camu / Reporterre

Citoyens et associatifs n’en reviennent toujours pas. « Je ne pensais pas que c’était possible que des gens appellent les secours pendant quatre heures sans qu’ils interviennent. On a vu beaucoup de choses terribles à la frontière mais ça, c’est un niveau d’inhumanité en plus », témoigne Juliette Deleplace, chargée de mission “Personnes exilées sur le littoral Nord” au Secours catholique.

« Porter assistance aux gens en mer, ce n’est pas une tradition, c’est une obligation »

Face à la mer, Jean-Pierre Decodts, bonnet rouge sur la tête, cherche ses mots pour décrire ce qu’il ressent en ce jour d’hommage. L’homme de 75 ans qui a un bateau à Dunkerque navigue souvent dans la Manche. « Porter assistance aux gens en mer, ce n’est pas une tradition, c’est une obligation. En tant que marins, on a été révoltés par tout ça », martèle-t-il, lui qui appelle régulièrement le Cross lorsqu’il voit un de ces « small boats » errer dans la mer.

La non-intervention des secours pendant quatre heures a choqué et révolté. © Valentina Camu / Reporterre

Ils sont de plus en plus nombreux à risquer leur vie sur ces embarcations précaires. Plus de 40 000 exilés sont déjà parvenus à rejoindre les côtes britanniques depuis le début de l’année, contre 28 000 en 2021. Ces derniers mois ont été particulièrement intensifs, avec 7 961 arrivées en septembre et 6 900 en octobre, selon les chiffres des autorités britanniques.

Face à la hausse de ces traversées, un nouvel accord franco-britannique a été signé mi-novembre. Londres s’engage à verser 72,2 millions d’euros aux autorités françaises en 2022-2023 afin de financer le déploiement de 40 % de policiers et gendarmes supplémentaires le long du littoral, ainsi que l’achat de matériel de surveillance (drones, caméras…).

Devant la hausse du nombre de traversées enregistrées, les États préfèrent investir dans les drones, la police et les caméras. © Valentina Camu / Reporterre

« C’est dans la continuité de ce qui est fait et qui ne fonctionne pas depuis trente ans. La militarisation de la frontière n’empêche pas les personnes de passer. On ne veut pas qu’elles soient ici, en même temps on ne veut pas qu’elles traversent », soupire Flore, coordinatrice de la communication d’Utopia 56.

« La seule réponse c’est : plus de dureté, plus de violence »

Dans cet accord entre Londres et Paris, pas une ligne n’est dédiée au sauvetage en mer. « ​​31 personnes ont disparu ou perdu la vie : elles avaient toutes des rêves, une famille, des objectifs. Et la seule réponse c’est : plus de dureté, plus de violence, plus de présence policière », fulmine Anna, ex-coordinatrice d’Utopia 56 à Grande-Synthe.

Sur le littoral nord, le drame ne réside pas seulement dans les naufrages, mais aussi dans toutes les violences et inhumanités qui rythment le quotidien des exilés. © Valentina Camu / Reporterre

Pour les associatifs qui constatent chaque jour la détérioration des conditions de vie des exilés sur les camps, d’autres drames comme celui-ci se reproduiront tant que rien ne change. « La situation est dans le viseur seulement quand il y a un drame, et pas au quotidien. Or c’est le quotidien qui pousse à ces drames : les évacuations, les personnes privées d’eau, de nourriture, de leurs droits… », analyse Flore.

La peur de l’oubli

Cette année, les associations ont obtenu une petite victoire avec l’annulation des arrêtés municipaux interdisant la distribution de nourriture dans le centre de Calais. Une victoire au goût amer, signale Juliette Deleplace : « Au final, ça nous autorise juste à continuer de donner à manger et à boire à des gens dans la rue. C’est dire le niveau de dégradation de l’être humain qu’il y a à Calais. »

Il est 21 heures, la marche se disperse en silence sous la pluie. Les caméras s’éteignent et les journalistes s’en vont. Désormais, Juliette Deleplace craint que la situation des exilés ne retombe dans l’oubli. « C’est une situation qui dure depuis trente ans : il y a eu des moments avec des coups de projecteurs, comme l’année dernière lors de la grève de la faim ou du naufrage. Mais cette année, on retombe dans une mécanique violente inhumaine. Quand on est témoin de tout ça, c’est dur de crier dans le vide. »


Notre reportage en images :

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