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La religion sécuritaire, par Benoît Bréville (Le Monde diplomatique, août 2023)

ByVeritatis

Jan 31, 2024


Vaulx-en-Velin, 6 octobre 1990. Thomas Claudio, 21 ans, circule à moto quand il est percuté par une voiture de police. Il meurt sur le coup. Pendant quatre jours, la ville s’embrase. Des commerces sont pillés, des voitures incendiées, des écoles mises à sac, des pompiers blessés, des journalistes molestés. « Ces événements, le chômage et l’absence de formation des jeunes en sont responsables », analyse alors un député-maire de droite, M. Nicolas Sarkozy (1).

Clichy-sous-Bois, 27 octobre 2005. Poursuivis par les forces de l’ordre, deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, se réfugient dans un transformateur et décèdent électrocutés. Des heurts éclatent en Seine-Saint-Denis, qui s’étendent bientôt à l’ensemble du pays. Après trois semaines de révolte, le président Jacques Chirac déplore que « certains territoires cumulent trop de handicaps, trop de difficultés », et appelle à combattre « ce poison pour la société que sont les discriminations ». Il fustige également l’« immigration irrégulière et les trafics qu’elle génère » ainsi que les « familles qui refusent de prendre leurs responsabilités ».

Nanterre, 27 juin 2023. Nahel Merzouk, 17 ans, est abattu d’une balle dans la poitrine lors d’un contrôle routier. Les émeutes se répandent comme une traînée de poudre dans tout le pays. L’épisode sera court (cinq jours), mais intense : 23 878 feux sur la voie publique, 5 892 véhicules incendiés, 3 486 personnes interpellées, 1 105 bâtiments attaqués, 269 assauts contre des commissariats, 243 écoles dégradées. « Ces événements n’ont rien à voir avec une crise sociale », mais tout avec la « désintégration de l’État et de la nation », estime le candidat pressenti de la droite (Les Républicains, LR) à la prochaine élection présidentielle, M. Laurent Wauquiez (2). Et gare à celui qui prétend le contraire, accusé aussitôt de justifier la violence, d’alimenter la culture de l’excuse, voire d’être un « factieux » et un « danger pour la République » (3).

Par les réactions qu’elles suscitent, les émeutes urbaines à répétition reflètent l’évolution du paysage politique français, passé au rouleau compresseur sécuritaire et identitaire. Hier avancée comme une évidence, l’explication sociale se trouve reléguée à l’arrière-plan ; en faire état est aujourd’hui proscrit. Par le passé, tout gouvernement confronté à un tel événement annonçait la mise en œuvre d’un plan banlieue pour remédier aux multiples inégalités dont souffrent ces territoires. Une fois l’attention retombée, cela se traduisait par des mesures peu ambitieuses — quelques emplois aidés, des subventions aux associations, des crédits pour rénover les bâtiments… Ces plans étriqués, une dizaine depuis les années 1980, n’ont évidemment rien résolu, ni le chômage, ni la ségrégation, encore moins les tensions entre les jeunes et la police. Mais leur empilement a fini par installer l’idée que l’État en aurait déjà trop fait pour les banlieues et qu’il serait temps de se recentrer sur les « vrais problèmes » : immigration, islam, démission des parents, laxisme de la justice, jeux vidéo, réseaux sociaux… Un discours taillé sur mesure pour opposer artificiellement banlieues et campagnes, ces territoires abandonnés où vivent les classes populaires.



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