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Les chants soufis de l’amour, par Jean-Louis Mingalon (Le Monde diplomatique, février 2024)

ByVeritatis

Jan 31, 2024


Du soufisme, on ne connaît souvent que son évocation par des récits de voyageurs européens (Théophile Gautier, entre autres, avec Voyage en Algérie), ou des manifestations « spectaculaires », généralement destinées au public : un concert de musiciens de la sphère indo-pakistanaise (qawwals) par exemple, comme ceux du regretté Nusrat Fateh Ali Khan, les tournoiements des derviches de Damas avec l’ensemble Al-Kindi ou encore le travail de la danseuse d’origine iranienne Rana Gorgani. C’est une première approche, mais le soufisme, voie mystique de l’islam, essentiellement sunnite, est bien plus…

Né quasiment avec l’islam, le soufisme n’hésite pas à utiliser les outils contemporains pour diffuser son message de paix et de spiritualité, ce qui le place en adversaire résolu de tous les djihadismes et salafismes (1). Le XIIIe siècle, qui voit son apogée avec la formation des confréries, marque le début des écrits de ses grands auteurs, comme Ibn Arabi (1165-1240), le « grand maître » andalou, auquel on attribue au moins quatre cents ouvrages, où se mêlent prose doctrinale et poésie initiatique (2).

Cette poésie soufie, lue, récitée ou chantée, individuellement ou collectivement, jouera toujours un rôle important. Leili Anvar, née en 1967 à Téhéran, de mère française et de père iranien, traductrice et savante commentatrice, enseignant la littérature et la mystique persane à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), en est devenue une grande passeuse. Elle a ouvert le feu avec une poétesse kurde iranienne du XXe siècle, Malek Jân Ne’mati, puis avec Djalâl Al-Dîn Rûmî (Mowlânâ en Turquie), le poète soufi probablement le plus lu dans le monde, né au Khorassan en 1207 et mort en 1273 à Konya en Anatolie, où il composera son œuvre monumentale, le Mathnawî. Initié au samâ par son maître Shams, il sera à l’origine de l’ordre mevlevi, celui des célèbres derviches tourneurs (3).

Rûmî disait d’un de ses prédécesseurs : « Attâr a parcouru les sept cités de l’Amour et moi je ne suis encore qu’au coin de la rue. » En 1190, Farîd Al-Dîn Attâr, lui aussi du Khorassan, a écrit Le Langage des oiseaux, l’histoire de milliers d’oiseaux partis, emmenés par une huppe, à la recherche de Simorgh, l’oiseau mythique, manifestation du divin. Après de multiples embûches et la traversée de sept vallées, les trente survivants découvriront que leur voyage n’était qu’un cheminement intérieur les conduisant à eux-mêmes. Il n’existait de ces 4 724 distiques en vers qu’une traduction de référence, celle en prose de l’orientaliste et indianiste Joseph Héliodore Garcin de Tassy datant de 1857. Leili Anvar en propose une autre, en vers, qui entend privilégier la « jubilation du récit » (4).

Elle avait auparavant traduit Leyli et Majnûn, rédigé en 1484 en persan par le poète soufi Jâmi, lui aussi natif du Khorassan, inspiré des poèmes lyriques du VIIIe siècle (5). Ces écrits d’un homme, Qays, à l’intention d’une femme, Laylâ, sont rapidement devenus l’histoire d’amour la plus célèbre de tout l’Orient arabo-musulman et même au-delà. Succédant à la version de 1188 du Persan Nezâmi, Jâmi, comme l’explique Anvar, fait de la tragédie d’un poète bédouin qui, se voyant refuser la main de la femme aimée, devient fou (majnûn) et part vivre dans le désert au milieu des bêtes sauvages « une initiation spirituelle par l’amour », la bataille de Majnûn devenant « celle du lecteur qui, lui aussi, veut croire en ses rêves ». Présenté sous coffret et illustré de 180 miniatures issues de tout l’Orient, ce livre est une véritable œuvre d’art.



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