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La Tunisie saisie par ses réalisatrices, par Pascal Corazza (Le Monde diplomatique, août 2023)

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Fév 1, 2024


Des films tunisiens, notamment tournés par des réalisatrices, tendent à s’imposer sur les écrans : en juin 2020, pour la première fois, Netflix a ajouté quatre d’entre eux à son catalogue, dont Noura rêve(2019), de Hinde Boujemaa ; autre première en 2021, L’Homme qui a vendu sa peau, de Kaouther Ben Hania, a concouru aux Oscars ; et plusieurs autres longs-métrages tunisiens ont été présentés cette année au Festival de Cannes, quand celui de La Rochelle rendait hommage à Ben Hania et programmait des films de sept autres cinéastes appartenant pour la plupart à la génération apparue après le « printemps arabe ».

Alors que ce « printemps », né fin 2010, se nécrose aussi en Tunisie (le président Kaïs Saïed s’est arrogé les pleins pouvoirs), le cinéma permet d’appréhender les enjeux du moment, à commencer par les droits des femmes — « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour qu’ils soient remis en question », rappelle l’universitaire Henda Haoula en citant Simone de Beauvoir (1). Les films de Boujemaa et de Ben Hania sont assurément féministes. Dans Noura rêve, la première dépeint la pénalisation de l’adultère en violence faite aux femmes. Dans La Belle et la Meute(2017), la seconde montre pourquoi un viol peut encore être passé sous silence. Avant elles, de manière moins frontale, Raja Amari racontait comment une mère au foyer brise ses chaînes en allant danser au cabaret dans Satin rouge(2002). « J’aime montrer des femmes qui dépassent les limites qu’elles se sont elles-mêmes imposées », explique-t-elle. Nadia El Fani, elle, a franchi ces limites dans le réel : Même pas mal(2012) raconte la fatwa dont elle a été victime après la diffusion en Tunisie de Ni Allah ni maître(2011), où elle assume son athéisme.

Ce cinéma, qui peut faire l’objet de productions internationales — l’Arabie saoudite, qui n’est pas le pays le plus avancé pour l’émancipation des femmes, coproduit Les Filles d’Olfa (2) —, voit les jeunes réalisatrices reformuler avec subtilité les interrogations de leurs contemporains. Dans Sous les figues(2021), l’autodidacte Erige Sehiri met en scène un huis clos champêtre, les émois de jeunes ouvrières et de leurs homologues masculins. Une histoire d’amour et de désir(2021), de Leyla Bouzid — formée à la Fémis (comme Ben Hania et Raja Amari) —, évoque une Tunisienne étudiante à Paris et son désir pour un fils d’immigré algérien. Ces films ont touché la jeunesse tunisienne, comme À peine j’ouvre les yeux(2015), de Bouzid, l’avait déjà fait, à travers l’histoire d’une jeune chanteuse aux prises avec l’État policier, à la veille de sa chute.

Un divan à Tunis(2019), de Manele Labidi, a été apprécié pour son humour et sa succulente galerie de portraits de ce côté-ci de la Méditerranée. Moins de l’autre. Labidi a grandi en France, et c’est une Iranienne (Golshifteh Farahani) qui interprète la psychanalyste revenue à Tunis. Sonia Ben Slama a aussi grandi dans l’Hexagone, mais est retournée sur les terres de ses origines pour filmer les machtat, ces femmes qui célèbrent les mariages en chantant puis rentrent vivre leurs vies conjugales compliquées. Ben Slama a mis cinq ans pour mettre ses sujets en confiance… Son documentaire, avec nombre d’autres films (3), laisse augurer du bel avenir du cinéma tunisien.

(1Henda Haoula, Les Tunisiennes font leur cinéma, Nirvana Éditions, Ariana (Tunisie), 2023, 160 pages, 80 dinars (24 euros).

(2Les Filles d’Olfa, de Kaouther Ben Hania, est sorti en salles le 5 juillet 2023.

(3En DVD, La Belle et la Meute (2018, Jour2Fête) et L’Homme qui a vendu sa peau (2020, Trigon-film), de Kaouther Ben Hania ; Noura rêve (2019, Blaq Out), de Hinde Boujemaa ; Même pas mal (2013, Jour2Fête), de Nadia El Fani ; Sous les figues (2023, Jour2Fête), d’Erige Sehiri ; À peine j’ouvre les yeux (2016, Shellshock) et Une histoire d’amour et de désir (2021, Pyramide), de Leyla Bouzid ; Un divan à Tunis (2020, Diaphana), de Manele Labidi.



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