• dim. Fév 25th, 2024

Monde25

Le monde des informations alternatives

Une essence russe ?, par Hélène Richard (Le Monde diplomatique, août 2023)

ByVeritatis

Fév 1, 2024


Bien des projets éditoriaux ont été percutés par l’invasion de l’Ukraine, qui a constitué un choc pour la communauté des spécialistes français de la Russie : l’événement s’intègre, avec plus ou moins de bonheur, dans la trame de leurs recherches. L’historien Claudio Sergio Ingerflom est connu, notamment, pour ses travaux sur le phénomène des « faux tsars », personnages récurrents dans l’histoire russe dont certains ont pris la tête d’insurrections paysannes au XVIIe et XVIIIe siècles en prétendant rétablir leurs droits d’héritier du trône. Ce qui, selon l’historien, trahirait une réticence, toute russe, aux Lumières. Comme si, jusque dans la contestation du pouvoir, les révoltés en ce pays invoquaient la légitimité de l’autocratie. Dans son nouvel essai (1), s’appuyant sur les sources les plus diverses — de la correspondance d’Ivan le Terrible (1530-1584) aux serments de soldats sur le front russe en 1917 —, l’auteur enquête sur le mot Gossoudarstvo, traduit en français par « État ». À tort, selon lui, qui en revient à la traduction littérale : le domaine (personnel) du maître. Survolant les expériences soviétique et contemporaine à travers une série d’anecdotes, Ingerflom suggère que la Russie méconnaîtrait, encore aujourd’hui, l’État au sens moderne du terme, du fait de la présence à sa tête d’un chef investi par Dieu d’une mission mondiale. L’ouvrage ne tient qu’imparfaitement sa promesse de « retrouver l’historicité sans rien céder à l’essentialisme et à la téléologie ». Et forge l’impression d’une autocratie si profondément enracinée que tout autre destin semble impossible…

Le livre de Gilles Favarel-Garrigues, commencé avant l’invasion, s’interdit de hasardeuses montées en généralité. Son titre — La Verticale de la peur — comme sa couverture noire évoquent le polar, avec lequel il partage un certain souci de l’enquête et de l’écriture (2). À quoi et comment tient le pouvoir en Russie ? Pour répondre, Favarel-Garrigues choisit une porte d’entrée : l’arrestation d’un obscur maire d’une petite ville de la banlieue de Moscou en juin 2018. L’homme a trempé dans les affaires interlopes des années 1990, fait une modeste carrière politique à la faveur d’utiles protections. Un beau jour, il se met en tête d’affronter plus fort que lui (le gouverneur de la région de Moscou). L’administration présidentielle, dont l’ouvrage éclaire le rôle central, cherche à l’en dissuader, le menaçant de l’« écraser au rouleau compresseur ». L’édile persiste : une machine judiciaire et médiatique s’abat alors sur lui. En tirant les fils de cette histoire, Favarel-Garrigues s’intéresse particulièrement à cette zone grise investie par des supplétifs loyaux de l’exécutif et autres redresseurs de torts : juges, présentateurs télé, journalistes de tabloïds, activistes youtubeurs traquant alcooliques, toxicomanes, prostituées, migrants et même policiers corrompus. Eux aussi participent à créer ce climat d’arbitraire qui oblige les élites à l’allégeance et constitue paradoxalement le ressort de cette « dictature de la loi » promise par M. Vladimir Poutine dès les premières semaines de sa présidence en 1999. À la faveur de la guerre en Ukraine, leur activisme a décuplé, en ciblant désormais les « traîtres » à la patrie. Pour Favarel-Garrigues, ces configurations de pouvoir se retrouvent en Turquie, au Brésil ou en Inde. « De telles perspectives [comparatistes] constituent l’antidote le plus sûr aux visions qui associent l’exercice du pouvoir sous Poutine à une culture russe spécifique ou à une fatalité historique », conclut-il, à l’opposé de la réflexion d’Ingerflom.



Source

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *