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Utopies au concret, par Evelyne Pieiller (Le Monde diplomatique, février 2024)

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Fév 1, 2024


Ce fut un temps d’insurrection armée, et d’idées bouleversantes. Ce fut un temps où s’inventa le mot « communisme », où se précisa la question féministe, où s’élaborèrent des systèmes propices à l’instauration de l’égalité réelle. Les héritiers critiques des idéaux confisqués de la Révolution française, inspirés par Charles Fourier, Pierre-Joseph Proudhon, Étienne Cabet ou Karl Marx formaient un réseau d’action et de discussion. Ils connurent le plus souvent la prison et l’exil, et l’histoire officielle les a estompés, voire effacés. Ainsi, on ne connaît plus guère Pierre Leroux (1797-1871), typographe, grand lanceur d’idées, longtemps soutenu sinon vénéré par George Sand, auteur d’essais qui firent sensation, en particulier De l’humanité (1840). Son « communionisme », à la fois science et religion, est une doctrine sociale fondée sur la fraternité, et qui en appelle à un nouveau régime de propriété collective. Elle peut être jugée par trop métaphysique (d’ailleurs, la métempsychose ne lui faisait pas peur) ; mais la communauté qu’il fonde à Boussac, dans la Creuse, avec sa famille, tente, concrètement, de 1844 à 1848, l’expérience d’une « autre société », où se conjuguent l’élaboration d’une révolution agricole, la diffusion par la presse d’idées politiques, l’égalité salariale, la démocratie directe. Ce dont se fait l’écho Ludovic Frobert, qui imagine leurs banquets du dimanche, discussions et agapes (1)… En 1848, c’est fini.

Leroux sera député, et il s’exilera en 1851 à Londres puis à Jersey. Il désapprouvait le recours aux armes. À l’aube de la IIe République, c’est pourtant sans doute parce qu’il a un fusil à la main qu’un ouvrier parvient à retenir l’attention du gouvernement provisoire. Cet homme lui demande de reconnaître par décret le « droit au travail ». Il s’appelle… Charles Marche. Il va participer à des grèves armées, être membre du Club du peuple, se trouver sur les barricades de juin, puis s’exiler. On le retrouvera aux États-Unis, comme tant d’autres : le frère de Leroux y a rejoint l’une des colonies icariennes de Cabet, les amis de Marche y sont activistes politiques, lui s’engagera auprès de l’Union pendant la guerre de Sécession. Le personnage est étonnant, et énigmatique. Mais la biographie qu’Alain Rustenholz lui consacre rend compte plus largement du rayonnement alors des doctrines « communistes », du courage, y compris intellectuel, de leurs militants. Et c’est une émotion (2).

Maurice Lachâtre (1814-1900) fait partie de ces ardents grandioses. Il est anticlérical avec enthousiasme, et il a une passion, l’éducation du peuple. Il dirige l’édition de multiples dictionnaires, aux notices sournoisement choquantes, qui lui valent régulièrement d’être condamné à la prison. Il passe donc un nombre conséquent d’années en exil. Il faut dire qu’il affiche comme références Leroux, Cabet, Louis Blanc, en un temps d’interdictions généralisées. Il publie Eugène Sue, et ses Mystères du peuple, la première traduction française du Capital (le premier livre). Il n’a peur de rien. Il défend la cause du spiritisme, celle de l’homéopathie, s’oriente vers un socialisme libertaire, soutient la Commune, et ne fléchit jamais. Il est exactement mémorable (3).



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