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Le capitalisme est en train de dévorer nos démocraties

ByVeritatis

Fév 2, 2024


Le modèle capitaliste néolibéral s’est imposé au cours des dernières décennies provoquant effondrements écologiques et sociaux. Alors que les populations réclament un autre modèle économique, le capitalisme néolibéral n’est-il pas devenu une menace pour les libertés démocratiques ? Éclairage à la lumière des pensées de Benjamin Barber, Michel Foucault et Gilles Deleuze.

Depuis la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, le système économique capitaliste néolibéral est devenu hégémonique et la notion de liberté a gagné du terrain sur les quarante dernières années.

Il pourrait alors être tentant d’assimiler capitalisme, libéralisme et liberté. Cependant, de nombreux intellectuels soutiennent qu’un tel modèle n’implique pas que des bénéfices ou du moins des gains démocratiques. Analyse.

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Flickr.

Les menaces démocratiques

Benjamin Barber, professeur américain de sciences politiques, a développé dans son texte Jihad vs. Mc World publié en 1992, les deux principes centraux qui marqueront la fin du 20ème et le début du 21ème siècle : le tribalisme (par exemple sous la forme de l’intégrisme religieux) et la mondialisation néolibérale. Selon Barber, les deux ont un point commun : ils négligent l’aspect démocratique.  

Pour Barber, le soi-disant Jihad symbolise le regain d’identités sous-nationales (souvent religieuses) au sein de communautés en constante révolte contre l’uniformisation (notamment contre les prétendues « valeurs universelles ») : « la notion de Jihad résulte en un délitement de la civilité au nom de l’identité, au déclin de l’assemblée au nom de la communauté ».

D’un autre côté, la notion de Mc World représente la mondialisation du politique qui s’est développé à travers quatre impératifs différents : l’impératif du marché, l’impératif des ressources, l’impératif de l’information et de la technologie, et l’impératif écologique. Une dichotomie maligne et anti-démocratique dans ses deux extrêmes.

Les notions de Jihad et de Mc World sont par nature opposées. Cependant, leur point commun est qu’aucun des deux n’est réellement lié au concept de démocratie. Comme Benjamin Barber l’évoque : « ni le concept de Mc World, ni celui de Jihad, n’est, même vaguement, d’impulsion démocratique. Aucun n’a besoin de la démocratie, aucun ne promeut la démocratie. » Peut-on dès lors en conclure que le salut de l’humanité ne se trouve dans aucune de ces visions absolues du monde ?

L’analogie du Mc World

Le Mc World illustre la quête d’un nombre toujours plus important de marchés au niveau mondial. Cela découle en la volonté d’un affaiblissement quasi généralisé des entraves au commerce (quotas, droits de douane, traités,…), en des devises convertibles, en un accès toujours plus simple au système bancaire, ect … Sur quasiment chaque continent, ce procédé a contribué à une érosion des souverainetés nationales en faveur d’organisations supranationales (Union Européenne) ou internationales (Fonds Monétaire Internationale, Organisation Mondiale du Commerce). Cette diffusion mondiale de la notion de « marché » a conduit à une uniformisation du comportement des populations, en diminuant notamment l’influence des cultures nationales, des clivages ou des religions, et en mettant en avant deux caractéristiques principales : la production et la consommation de biens et de services.

« les cyniques pourraient mêmes dire que les révolutions qu’ont connu les pays d’Europe de l’Est n’avaient pas comme véritables objectifs la liberté et le droit de vote, mais des jobs bien-payés et le droit de consommer » Benjamin Barber

L’impératif des ressources correspond à une prise de conscience grandissante de l’interdépendance des pays du globe au niveaux des ressources de subsistance. Il s’agit de la réalisation que chaque nation a besoin de quelques choses qu’une autre nation possède. Cet élément est considéré comme crucial dans la dynamique de la mondialisation.

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Aussi, l’impératif de l’information et de la technologie est basé sur l’idée que les nouvelles technologies comme internet ou le développement de la téléphonie mobile ont sérieusement augmenté le flux transnational d’informations. Cet aspect a également amené à une plus grande homogénéisation du monde, notamment au niveau culturel. Finalement, l’impératif écologique rappelle que la question de l’environnement est transnationale et qu’un désastre écologique dans un pays, comme un accident nucléaire, aurait un impact sur d’autres nations.

Un modèle autoritaire

Selon le professeur américain, les valeurs politiques fondamentales requises par le marché mondial sont l’« ordre, la tranquillité et la liberté ». On y trouve donc un engagement, dans une certaine mesure, pour les droits humains, mais les notions de citoyenneté ou de participation politique sont clairement absentes dans l’archétype du Mc World.

Dans la même logique, la justice sociale et l’égalité sont nécessaires, dans une certaine limite, pour assurer une production économique efficace. La logique qui pose les bases du Mc World est qu’il existerait un « ordre politique naturel », qui pourrait plutôt être compris comme une négligence du politique au sens démocratique du terme.

« pour le Mc World, c’est l’antipolitique du mondialisme : une vision bureaucratique, technocratique, et méritocratique, concentrée sur la notion d’administration des choses – avec les gens, cependant, parmi l’élément principal à administrer. » Benjamin Barber

Cette phrase est primordiale pour la compréhension du sujet. Effectivement, les gens sont contrôlés, mais pas autoritairement dirigés. L’objectif n’est pas d’instaurer un régime politique rigide qui limite les libertés fondamentales (sauf éventuellement en cas de péril rouge). Cependant, cette mondialisation néolibérale (l’analogie du Mc World), possédant la philosophie du marché comme caractéristique fondamentale, doit survivre coûte que coûte, même face aux volontés citoyennes d’émancipation. Elle ne peut pas être démocratiquement renversée puisqu’il existerait un ordre politique naturel, un cadre inné, auquel le citoyen n’a pas accès. Le paradoxe saute aux yeux.

Le processus de dé-démocratisation

En 2008, Benjamin Barber a publié un nouvel article appelé The Near-Death of Democracy (La Mort Prochaine de la Démocratie). Il actualisa en quelque sorte sa pensée vis-à-vis de la mondialisation néolibérale en tant que menace véritable pour la démocratie. Un des aspects développés dans ce travail est le processus de dé-démocratisation.

Benjamin Barber le définit comme suit : « l’idéologie du marché, aspect central de la mondialisation néolibérale dépeinte comme Mc World, a amené à une idéologie de privatisation qui est assimilable à une véritable philosophie de dé-démocratisation. »

Il explique que sur les 30 dernières années, les flux de la mondialisation néolibérale ont amené à une dérégulation et à une privatisation de beaucoup de sphères de la société auparavant vue comme des biens publics, donc impliquant une responsabilité collective. Le professeur américain déclare que les citoyens ont permis à cette idéologie de les détourner de leur citoyenneté, proclamant notamment que « tout ce qui leur est demandé en tant que citoyen peut être atteint en tant que consommateur ».

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Partout, dans les grandes villes, la culture s’uniformise. Flickr.

Néolibéralisme et le « contrôle » comme pouvoir

Le philosophe français Michel Foucault, dans les années 70 à 80, a apporté des hypothèses sur la forme que le concept de pouvoir allait prendre dans la société. À la lumière d’une pensée néolibérale croissante, il développa l’idée qu’un accent global pour plus de liberté, dû à la mutation du système capitaliste, n’amènerait pas nécessairement moins de mécanismes contrôlant les individus.

Foucault était convaincu que le pouvoir, à travers notamment le prisme de violence, pouvait aussi s’associer à d’autres aspects sociaux comme la violence à caractère sexiste, la violence raciste ou encore la violence dans l’entreprise. La manière dont le philosophe français a analysé ce concept révéla que le pouvoir peut évoluer de façon à contrer l’effort entrepris par les individus pour se libérer de son emprise. Deux types principaux de pouvoir ont été développés par Foucault : le pouvoir disciplinaire et la biopolitique.

Le pouvoir disciplinaire

Comme défini par le philosophe français, la discipline est une sorte de pouvoir qui commande aux individus la façon de se comporter en leur induisant de se conformer à la norme. C’est une forme subtile de correction qui vise à produire des sujets dociles.

Le meilleur exemple concret que Foucault a présenté pour développer son analyse du pouvoir disciplinaire est la prison. Il explique que le premier objectif de l’institution pénale n’est pas tellement de confiner les prisonniers, mais plutôt de les rendre dociles. Au sein d’une prison, les condamnés doivent réaliser qu’ils peuvent être constamment surveillés.

Foucault explique : « il n’y a pas besoin d’armes ou de violence physique. Juste un regard. Un regard que chaque individu sous son poids va finir par intérioriser au point qu’il devient son propre surveillant, chaque individu exerçant de la surveillance sur, et contre lui-même ».

Sous cet aspect, ne sachant pas quand il peut être atteint par ce regard, l’individu va se conformer à une certaine norme. Pour finir son livre Surveiller et punir traitant du pouvoir disciplinaire, Foucault écrit : « Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, … tous qui ressemblent aux prisons ? »

La biopolitique

Après avoir travaillé sur cette notion de pouvoir disciplinaire au sein d’institutions plutôt monolithiques, Foucault a développé une vision plus large et plus diffuse d’une nouvelle forme de pouvoir : la biopolitique. Ce terme signifie que le pouvoir n’est plus seulement basé sur l’administration de territoires ou sous la forme de discipline au sein d’institutions, mais également comme un appareil de contrôle exercé sur une population tout entière.

Dans le cours nommé « Biopolitique » et donné au Collège de France entre 1978 et 1979, Foucault a développé sa vision d’un capitalisme rénové qui émergeait à l’époque : le néolibéralisme. Le philosophe français dépeint l’application de celui-ci comme un état réduit, possédant un corps juridique exclusivement gouverné par des principes formels, ceux que le marché requiert. Effectivement, en lien avec les écrits de Hayek, le projet néolibéral est celui d’une société tout entière régie par les lois du marché.

Spécialiste de l’œuvre de Foucault, Jacques Bidet explique : « Foucault décrit le néolibéralisme comme une technologie qui entend tout à la fois unir le droit et l’économie et séparer l’économie du social. Ce qui revient à produire un droit séparé du social, c’est-à-dire aussi du politique ».

Il ajoute que le nouveau champ de référence de l’art de gouvernement dans un système néolibéral serait la « société civile ». Foucault illustre celle-ci comme une symbiose spontanée d’individus qui ont des relations économiques rationnelles et intéressées. Le challenge d’une telle « société civile » est de gouverner selon les règles du droit, dans un espace souverain peuplé de sujets économiques (homo œconomicus).

Effectivement, en se conformant à l’ordre économique naturel, le gouvernement est restreint en faveur des principes qui régissent le marché libre. Cette analyse de Foucault se base sur la vision radicale et utopiste du néolibéralisme. Une vision qui n’a jamais été complètement appliquée. Cependant, certains de ces éléments peuvent faire échos à la situation actuelle dans beaucoup de pays occidentaux. 

De la discipline au contrôle

Après la mort de Foucault en 1984, Gilles Deleuze, un autre éminent philosophe français, décida de poursuivre les recherches sur le concept de pouvoir. En 1990, il publia le texte Post-scriptum sur les sociétés de contrôle. Dans ce travail, Deleuze commença par expliquer « les sociétés disciplinaires » que Foucault théorisa et dans lesquels les individus ne cessent jamais de passer d’un environnement clos à un autre (écoles, usines, …).

Les individus ne cessent jamais de passer d’un environnement clos à un autre. Photo de Remy Gieling sur Unsplash

Cependant, il explique que le pouvoir, précédemment présent dans ces institutions disciplinaires, a maintenant pris la forme de « contrôle ». Ce nouveau système de pouvoir n’est plus basé sur le confinement, mais sur un suivi permanent et une communication constante, grâce aux mécanismes inhérents au champ social. Ce changement d’une « société disciplinaire » à une « société de contrôle » est dû non seulement à la perte d’influence des « institutions disciplinaires » (post-Mai 68, …), mais également comme un résultat de la mutation du système capitaliste.

Deleuze illustre notamment cette évolution à travers l’exemple de la production capitaliste. Précédemment, les usines comprenaient une masse distincte de travailleurs, à l’avantage que les individus pouvaient être surveillés en masse par la direction et que la résistance pouvait être atteinte par les syndicats via une mobilisation du personnel.

Cependant, la plupart de ces types d’usines ont été délocalisées et ont laissé la place aux entreprises actuelles. Ces dernières mettent en avant le mérite individuel et la compétition interne entre les employés comme « une force de motivation qui oppose les individus entre eux » . La notion de « marketing » est vue par Deleuze comme la valeur fondamentale au sein de l’entreprise. Le philosophe français déclare : « On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est la nouvelle la plus terrifiante au monde ».

Deleuze explique que la vision dominante du marché dans la société se produit en partie grâce à ces formes de contrôle sur les individus. Dans le monde capitaliste, il y a un établissement subtil, diffus et continu de nouveaux schémas de domination. Les sirènes du soi-disant « marketing », vu comme un « cheval de Troie néolibéral », pourraient amener à une situation de servitude volontaire.

Conclusion

Barber, Foucault et Deleuze basent leurs analyses sur des concepts différents. C’est un fait. Pendant que le professeur américain, à travers son idée de Mc World, met l’accent sur la notion de mondialisation néolibérale en tant que menace pour la démocratie, Foucault et Deleuze se concentrent sur le concept de pouvoir au sein d’une pensée néolibérale émergente.

Cependant, leurs conclusions ne diffèrent pas spécialement. Barber explique que l’impératif du marché, dynamique centrale de la mondialisation, a conduit à une plus grande homogénéisation des comportements humains sur le globe, principalement basée sur l’idée commune de production et de consommation. Cet élément peut être lié, dans une certaine mesure, au concept utopique de « société civile » que Foucault a décrit comme un espace peuplé d’Homo oeconomicus qui ont des relations économiques rationnelles et intéressées.

Barber présente également que les valeurs politiques fondamentales de la mondialisation sont « l’ordre, la tranquillité et la liberté ». Cette notion d’ordre peut être définie par « la façon dont les individus ou les choses sont arrangés ». Ce concept est donc étroitement lié aux notions de pouvoir et de contrôle.

Dans sa publication sur les Sociétés du Contrôle, Deleuze explique que le pouvoir a évolué de la « discipline » au « contrôle » grâce notamment à la notion de « marketing » due à la mutation du système capitaliste. Une telle approche peut être liée à la vision de Barber qui explique que la dérégulation et la privatisation de nombreuses espaces de la société a amené à une apparente dé-démocratisation, et donc à une perte d’autorité citoyenne.

Ce contrôle, aspect nécessaire au maintien d’un pseudo « ordre naturel », tire donc sa substance du capitalisme néolibéral, et réciproquement. C’est-à-dire que les individus sont contrôlés via des mécanismes inhérents à cette pensée néolibérale comme la compétition ou le mérite individuel, et que le capitalisme néolibéral a besoin de ce contrôle pour créer « l’ordre naturel » qui lui permettra de subsister.

Le concept de liberté est un aspect primordial dépeint par Barber pour définir la mondialisation. Il explique que, dans la théorie, les individus jouissent d’un commerce libre et sans entrave, d’une liberté de la presse, d’un marché libre, sans gouvernement autoritaire qui pourrait mettre en danger cette liberté. Cette idée est intimement associée à la perception de Foucault.

Ce dernier explique que la société néolibérale aurait un état réduit au strict minimum, avec une somme d’individus qui se régulent grâce aux lois du marché et à leurs comportements économiques rationnels. L’État de droit serait basé en conséquence sur des principes formels, naturels, ceux que le marché requiert. Barber présente également cette forme de gouvernance comme étant « antipolitique » due au fait que la notion de citoyenneté et de participation politique démocratique en est absente.

Même si Foucault n’aborde pas précisément ces aspects de gouvernance, il révèle implicitement durant sa présentation que, l’idéologie du marché, développée à travers le néolibéralisme, semble être étrangère à toute forme de démocratie. Finalement, Barber met aussi en avant le concept de méritocratie comme une caractéristique importante du Mc World. C’est notamment ce que Deleuze présente quand il explique que le mérite personnel et la compétition sont à la base de la mutation de la production capitaliste. Ces éléments tendent vers une société centrée sur l’individu, sur la responsabilité individuelle et sur l’avènement d’un homo œconomicus, tantôt producteur, tantôt consommateur, au détriment d’un citoyen pouvant potentiellement changer l’ordre soi-disant « naturel » des choses via des outils démocratiques.

Même si Deleuze et Foucault n’expliquent pas précisément comment le néolibéralisme pourrait menacer la démocratie, ils l’anticipent tous les deux et décrivent des éléments importants qui jettent les bases du Mc World dépeint par Barber. Une analyse combinée de ces trois intellectuels, qui incorpore les concepts de démocratie et de pouvoir, permet une meilleure compréhension de la façon dont notre société actuelle, immergée dans un ordre capitaliste mondiale, fonctionne.

– C. B.


Photo de couverture : Statue de la jeune fille sans peur par Kristen Visbal devant le taureau de Wall Street à New York. Flickr

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