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De la zone à la banlieue, par Carlos Pardo (Le Monde diplomatique, août 2023)

ByVeritatis

Fév 3, 2024


«Je ne crois pas qu’il y ait au monde une seule ville où la flânerie puisse devenir aussi aisément un art véritable », écrit André Warnod (1885-1960) à propos de Paris dans Les Plaisirs des rues (1). Ce Vosgien, tombé amoureux de la capitale dès l’enfance, l’a arpentée de long en large. Passionné de dessin et de peinture, il est adopté par les rapins de Montmartre, un quartier qu’il ne quittera pour ainsi dire jamais. Au Lapin Agile, il se lie d’amitié avec Roland Dorgelès, avec qui il signera un fameux canular au Salon des indépendants en 1910 (2), tout comme avec Francis Carco et Pierre Mac Orlan. S’essayant dans un premier temps à la création d’affiches publicitaires, il devient rapidement chroniqueur et illustrateur de la vie à Paris. Au long de ce recueil, publié initialement en 1920, on se promène entre le marché aux puces de Clignancourt, dont Warnod pressent la fin lors de la disparition des fortifications, la foire à la ferraille du boulevard Richard-Lenoir, et les fêtes où voyous et prostituées côtoient le bourgeois qui s’encanaille. Un mélange qu’on ne retrouvera plus après-guerre, lorsque la ville blessée tentera de renouer avec ses traditions.

Les éditions de L’Échappée proposent de retrouver un « Paris perdu » le nom de leur nouvelle collection, où paraît également la réédition du dernier roman d’Eugène Dabit (1898-1936), La Zone verte (3), publié quelques mois avant sa mort soudaine. À la fin des années 1920, quand s’achèvent les Années folles, quand prend fin un temps de revanche sur « quatre années de servitude et de misère », Leguen, peintre industriel au chômage et ancien poilu, tente de fuir, ne serait-ce qu’une journée, l’atmosphère pesante de la capitale, son sordide petit meublé et la lutte quotidienne pour « gagner sa croûte ». La veille du 1er-Mai, il quitte Barbès pour se rendre, à pied, du côté de Mantes-la-Jolie, où il espère trouver du muguet qu’il revendra à son retour. Sur la route, il est porté par l’illusion de pouvoir en liberté « vivre au jour la journée ». Prenant une mauvaise direction, il finit à Boismont, dans les environs de Pontoise, dont l’herbe ne se révélera pas plus verte qu’ailleurs. Ici aussi, ses semblables, mobilisés par la construction d’un lotissement censé attirer les Parisiens, luttent pour leurs droits. Non sans ambiguïté, Leguen observe en silence la rivalité opposant les ouvriers locaux et leurs collègues venus de Paris, soupçonnés d’être des agitateurs en cette veille de Fête du travail. En revanche, il s’élève contre la tyrannie qu’exerce un aubergiste sur son épouse. « Partout, des manœuvres sournoises, des questions d’argent, des querelles de mâles, des haines. De quoi vous dégoûter de ce monde tout autant que des Parisiens… » Enclin dans un premier temps à se moquer de ces hommes du cru qui placent tous leurs espoirs dans la capitale et son marché du travail, Leguen songe finalement à rentrer chez lui pour échapper cette fois à « la mort qu’on sent rôder par la campagne, le soir venu », convaincu que l’agitation permanente de Paris l’emportera sur sa solitude. Mais il sait qu’« une nouvelle guerre avait commencé, silencieuse et blanche, pour gagner sa croûte, dénicher une place, et que cette fois on trouvait des ennemis dans tous les camps ».



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