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Cristallisations de la créolité, par Aliocha Wald Lasowski (Le Monde diplomatique, février 2024)

ByVeritatis

Fév 5, 2024


Pour le poète et philosophe antillais Édouard Glissant, la littérature engage une nouvelle poétique des frontières, physiques et psychiques, et l’écriture du roman offre des liaisons magnétiques et insoupçonnées entre réalité et imaginaire. C’est ce qu’offrent, aujourd’hui, certains auteurs des Antilles.

Avec son premier « polar », Un non qui veut dire oui, Jennifer Richard, la romancière d’origine normande et guadeloupéenne, dont on connaît notamment Notre royaume n’est pas de ce monde ou Le Chemin de la liberté (tous deux chez Albin Michel), nous plonge au cœur de l’archipel des Petites Antilles, à Marie-Galante (1). En prison à Saint-Martin-de-Ré, l’ancien braqueur Belfort Cuirassé, « habitué des coups fourrés à Basse-Terre, avant de filer en métropole », demande à son fils, Archange, ex-gendarme, de prouver l’innocence d’un détenu condamné pour viol. Parce qu’il porte « ce nom qui agit sur lui comme une marque au fer rouge », le fils se lance dans une enquête qui va le conduire sur la terre de ses ancêtres. Arrivé à Pointe-à-Pitre, il retrouve des sensations disparues, et lorsqu’une vendeuse lui tend des gâteaux, cannelle ou vanille, il fait mine de refuser, mais « c’est un non qui veut dire oui ». Entre algues brunes et alcool fort, mensonges et trahisons, sur fond de questions écologiques et sociales et de dénonciation des « élus pourris jusqu’à la trogne », l’Archange ne lâchera pas…

Avec Grand-Z’Ongle, Raphaël Confiant, fondateur du mouvement de la créolité (la revalorisation littéraire et linguistique des éléments culturels créoles, menée par Confiant, Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé dans Éloge de la créolité, en 1989), dresse une galerie de portraits : Tertullien le coiffeur ; le Syrien Abdallah, propriétaire du magasin Les charmes de l’Orient ; l’étudiant en médecine Damien, venu du Morne Balai ; le père Aymeric, béké de Vendée à l’accent rocailleux ; le boutiquier chinois Ho-Shang, à qui l’on achète sucreries et cerfs-volants (2)… Jeux de dés, carnavals, joutes de ladja (art martial martiniquais, proche de la capoeira au Brésil) et sorcellerie du quimbois prennent vie. Car tout et tous gravitent autour du grand quimboiseur de l’île, le Maître de l’Invisible, Grand-Z’Ongle, ainsi surnommé parce que l’ongle de son index droit, qu’il pointe parfois comme une menace, est démesurément long. Si la nuit est le royaume de ce Fils-du-Diable-en-Personne, personne ne connaît sa véritable identité. Cette « autobiographie imaginée », selon l’expression de Confiant, qui s’appuie sur la vie d’un sorcier célèbre, fait étonnamment vibrer le « magico-religieux créole » propre à l’auteur.

Dans Les Derniers Jours de Richard Wagner, Roland Brival met en scène et en abyme la découverte, par un écrivain en panne d’inspiration, de la correspondance entre Barnabé Morel, ancien esclave antillais, libéré après l’abolition de 1848 puis venu en Europe, et sa sœur restée à la Martinique (3). En 1882, Barnabé se met au service de Richard Wagner. Arrivé en gondole à l’imposant palais Vendramin, il veille sur le maître de Bayreuth, entouré de son beau-père, Franz Liszt, et de son épouse, Cosima. Lorsque le compositeur vacille en pleine rue et s’écroule dans les bras du valet, une étrange relation s’instaure entre les deux hommes. Passant du dédain à l’amitié, le compositeur se confie peu à peu au domestique noir… L’écrivain va décider de raconter cette histoire, en dépit du peu d’intérêt de son éditrice : « identité noire », « identité d’insulaire », relecture de l’anti­sémitisme de Wagner, les liaisons sont bien magnétiques.



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