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Étrange comme l’enfance, par Jean-Philippe Rossignol (Le Monde diplomatique, février 2024)

ByVeritatis

Fév 6, 2024


Jean Stafford et sa Molly Fawcett ont été quelque peu oubliées. La première était nouvelliste et romancière, collaborait au New Yorker et reçut un prix Pulitzer en 1970 ; la seconde est un de ses personnages. Alors que l’une meurt en 1979 à l’âge de 63 ans, épuisée par une vie chaotique, et que l’autre demeure un être de papier, elles semblent toujours vivantes, liées et combatives. Dans une note écrite vingt-cinq ans après la parution de The Mountain Lion (1947, désormais traduit en français par Le Puma), Stafford repense à son héroïne, avec un pincement : « Pauvre, pauvre Molly ! Je l’aimais de tout mon cœur et j’espère qu’elle repose en paix (1). »

Mais qui est Molly Fawcett ? Une jeune fille cruelle diminuée par la scarlatine, et peu avantagée par des lunettes et des dents de travers ? Une gamine biberonnée aux aventures racontées par Mark Twain ? Une frondeuse qui s’entiche de poésie dans une Amérique raciste ? Un peu de tout cela. Ajoutons Ralph, un frère complice, deux ans d’écart mais son quasi-jumeau pendant l’enfance, deux écorchés en miroir, et une mère obsédée par les règles de bienséance dans sa banlieue de Los Angeles, deux sœurs aînées aussi fades que le « chemisier blanc smocké » de leur mère, un grand-père vivant à l’écart dans un ranch du Missouri, l’épouvantable pasteur flanqué de son épouse, sans parler des domestiques égarés et du chat Bouge. Dans ce monde puritain qui ne digère pas l’abolition de l’esclavage, mieux vaut savoir user de contre-feux. En la matière, Molly s’impose. Douée d’un humour cynique, elle dynamite les contraintes absurdes qui restreignent la vie. Molly ou l’art de la contrebande. Elle n’est décidément pas en harmonie avec ce qui se fait. Ainsi, « elle trouvait que Noël était une chose bourgeoise et elle n’avait jamais reçu de cadeau qui lui ait plu mais seulement des babioles comme une boîte à chapeau en cuir ou bien des fleurs confectionnées en fil de laine, à épingler sur son manteau — à supposer que des gens fassent une chose pareille ! ». Mais Stafford n’est pas sans parenté avec Elizabeth Gaskell ou Virginia Woolf. Elle sait que la subtilité d’un personnage s’obtient par les contradictions intimes, les failles masquées et une atmosphère qui lentement s’épaissit. Le premier retournement s’opère quand Mme Fawcett voyage un an autour du monde avec ses filles aînées et place Ralph et Molly chez l’oncle Claude, dans sa ferme du Colorado. Au revoir les déjeuners guindés, bonjour la proximité des vaches et des Rocheuses. C’est le retour aux grands espaces, dans la continuité des mythologies façonnées par La Prairie, de James Fenimore Cooper, ou L’Homme pétrifié, de la nouvelliste et photographe Eudora Welty. Littérature de frontières et veine caustique ; nature sauvage et faiblesses humaines. Le second retournement a lieu lorsque la distance s’instaure entre Ralph et Molly. L’adolescence avide remplace l’enfance blessée. Impossible de grandir, impossible de rester un enfant. Alors, au milieu de la clairière, apparaît un puma… Pour Stafford, « la littérature est un médicament puissant : elle nous fait sortir de nous-mêmes ». Et y revenir, troublés.



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