Une affaire scandaleuse, par Camille Auvray (Le Monde diplomatique, novembre 2025)


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En janvier 2015, un romancier indien de langue tamoule annonce son suicide littéraire sur Facebook : « Perumal Murugan l’écrivain est mort (…) Et comme il ne croit pas en Dieu, il ne croit pas en la réincarnation. Laissez-le en paix ! » Fatigué des appels à l’exil et des menaces de mort qui lui ont été adressés à la sortie de son cinquième roman, Madhurobhagan — traduit dix ans plus tard sous le titre Femme pour moitié —, l’auteur décide de ne plus jamais écrire (1). Un jugement lui assurant le droit de publier lui fait finalement reprendre la plume, et le roman incriminé devient un incontournable de la littérature indienne, tant pour sa puissance subversive que pour son évocation poétique et sensible du monde animal et végétal.

L’intrigue se déroule au cours des années 1940, dans un village du Tamil Nadu, État du sud de l’Inde, où l’auteur est né en 1966. Cela fait douze ans que Kali et Ponna sont mariés, et ils n’ont toujours pas d’enfants. Alors que leur amour leur suffit, familles et voisins, à coups d’humiliations, de remarques cinglantes, de propositions de remariage ou de non-invitation aux cérémonies, leur rappellent chaque jour leur infertilité. Pour se conformer à la norme, le couple dépense son temps et son argent à consulter les devins, déposer les prières au temple, escalader le rocher de la « Pierre stérile ». À l’insu de son mari, Ponna finit par accepter de se rendre à un festival où se déroule un rituel ancien : il permet à des femmes mariées mais sans enfants de s’accoupler une fois par an avec des inconnus considérés, le temps d’une nuit, comme l’incarnation d’un dieu. C’est la description de cette pratique qui provoquera la cabale des groupes extrémistes hindous, le harcèlement de l’auteur par des membres de la communauté paysanne dont il est issu.

Femme pour moitié est un conte cruel dont l’intensité grandit magistralement jusqu’aux derniers chapitres. Tragique ou réaliste, selon la manière dont on le lit, le maître de la critique sociale propose rarement des fins heureuses. « Le romancier s’intéresse à celles et ceux qui ont enfreint les règles, ou ne peuvent s’y conformer, décrit la préfacière et spécialiste de l’œuvre Laetitia Zecchini. Et cette transgression, qui fonde aussi l’art de l’écrivain, est à la fois source de joie (…) et cause de douleur. » Une transgression qui s’exerce aussi dans l’écriture de la sensualité, Murugan étant parmi les rares auteurs indiens à oser transcrire le désir de l’autre et de son corps, l’amour, la séduction, le sourire du badinage : « Le pan de sari couvrant les seins de Ponna bâillait. Le regard de Kali s’insinua dans l’ouverture. “Voyez un peu, dit Ponna, même en plein jour, il a les yeux baladeurs !” — “À quoi ça sert d’en avoir si je peux pas regarder ?”, répondit le jeune homme, faussement contrit. »

Ponna et Kali sont un jeune couple de paysans ; ayant grandi dans une ferme, Perumal Murugan connaît la terre, ses richesses, ses contraintes. Kali, gardien de troupeau, sait témoigner d’un soin particulier au vivant, d’une attention heureuse à sa beauté : l’arbre de la cour et ses fleurs, l’enclos « bien tenu » et son bétail, les drongos, petits oiseaux noirs qui écartent les prédateurs. Si le monde social est chez le romancier source de tyrannie, c’est dans celui des non-humains qu’il trouve l’harmonie.



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