Des potes, des sœurs, des camarades, par Jules Crétois (Le Monde diplomatique, janvier 2026)


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Beaucoup de travaux critiques ont été consacrés au couple et aux relations familiales. Le temps est venu de porter aussi un regard politique sur l’amitié. Les propos progressistes sur le sujet, en vogue, sont parfois abstraits. Mais leur intérêt théorique n’est pas nul. Défendre l’amitié comme lien aussi légitime que l’amour, « penser la possibilité de l’amitié femme-homme » et « soigner nos amitiés féminines » (1) : Alice Raybaud, journaliste au Monde, qui tient à préciser qu’elle « parle depuis le point de vue d’une femme bisexuelle, de 26 ans, blanche, socialement favorisée », invite à s’appuyer sur l’amitié pour envisager d’autres manières d’habiter à plusieurs ou d’élever des enfants. D’anciennes militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) témoignent de la manière dont les complicités personnelles ont été primordiales dans la structuration de leur combat. Le principe de « tendresse amicale » a aussi influencé leurs réflexions sur l’accueil des femmes voulant avorter. Prendre au sérieux l’amitié, c’est encore, aujourd’hui, par exemple, « penser d’autres plans vieillesse », fondés sur des relations affinitaires choisies et joyeuses.

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Théoriser l’amitié n’est pas une nouveauté. La période révolutionnaire en France est marquée par « une appétence à propos d’autres relations sociales que celles induites par le sang, l’intérêt, la hiérarchie ou la passion », rappelle l’historien Philippe Bourdin dans l’introduction à L’Amitié en révolution (2). Les clubs répondent aux noms d’Amis de la Constitution, d’Amis des Droits de l’homme, d’Amis de l’Égalité… Les républicains, en partie héritiers de la culture maçonne et lecteurs d’auteurs grecs ou romains, déploient un discours subtil au sujet de l’amitié. Secrète, elle peut favoriser les factions, mais elle a des vertus politiques en tant qu’antidote à l’égoïsme. « La patrie n’est point le sol, elle est la communauté des affections… », écrit Saint-Just, qui formule, dans un traité sur les institutions républicaines, la règle suivante : « Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié est banni. » Comme le relève Marisa Linton dans sa contribution à l’ouvrage collectif codirigé par Bourdin et Côme Simien, « les réseaux d’amitié et de loyauté personnelle ont joué un rôle majeur dans l’élaboration des choix et des alliances politiques », et les fidélités se paient parfois cher.

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Le chercheur Timothée Chabot a, lui, mené entre 2018 et 2021 une enquête auprès de collégiens, afin de savoir ce qu’il en est pour eux de l’amitié. Il en ressort qu’ils n’ont pas le même goût que leurs parents pour l’homophilie (la préférence pour ceux qui leur sont socialement semblables) (3). L’école peut favoriser cette mixité que les élèves disent d’eux-mêmes apprécier. Encore faut-il collectivement l’organiser, car les rencontres par-delà la classe sociale ne sont pas une évidence, et c’est là le rôle des politiques publiques. Au collège, elles peuvent tenir à si peu : « On préférera avoir quelques latinistes dans chaque classe plutôt qu’une seule classe qui les regroupe tous. »

(1Alice Raybaud, Nos puissantes amitiés. Des liens politiques, des lieux de résistance, La Découverte, Paris, 2024, 320 pages, 20 euros.

(2Philippe Bourdin et Côme Simien (sous la dir. de), L’Amitié en révolution, 1789-1799. De l’histoire à la mémoire, Presses universitaires de Rennes, 2024, 410 pages, 28 euros.

(3Timothée Chabot, Les Amitiés au collège. Mixité sociale et relations entre élèves, PUF, Paris, 2025, 288 pages, 19,90 euros.



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