Réponse au maniaque intergalactique Manuel Gomez sur l’Algérie, par Lotfi Hadjiat



Ne soyons pas de mauvaise foi, le projet de république universelle est par essence destructeur de nations. Comme il y avait une France avant la République (une France qui ressurgit avec la révolte paysanne, et pour cela si fortement réprimée par la République… ), il y avait une Algérie avant la colonisation républicaine. Dès 1516-1518, avec l’arrivée des frères Barberousse, Alger devient une régence ottomane. Très rapidement, surtout après 1671, les deys sont élus localement par les janissaires et le diwan (conseil), sans intervention réelle d’Istanbul. Le pouvoir du sultan ottoman se limite à une suzeraineté essentiellement symbolique et religieuse. Alger gère seule sa politique intérieure, extérieure, militaire, fiscale et diplomatique. Selon certains historiens, comme Mahfoud Kaddache, Gilbert Meynier ou encore Jean-Louis Bacqué-Grammont, on peut parler d’un « État d’Alger », d’une « république militaire » ou d’un « royaume » jouissant d’une autonomie importante, plutôt que d’une simple province ottomane docile. Cette autonomie doit cependant être comprise dans le cadre des États pré-modernes : elle diffère d’une souveraineté nationale telle que définie à notre époque (M. Kaddache, Histoire d’Alger, 2003 ; G. Meynier, L’Algérie révélée, 2002).

Entre 1600 et 1830, la Régence d’Alger signe plus de cent traités de paix, commerce et tribut avec des puissances européennes et américaines : France (environ 79 traités), Angleterre (en 1680), Pays-Bas, Danemark, Suède, Espagne, États-Unis (1795, traité ratifié par John Adams), Autriche, Toscane, Hambourg, etc. Ces traités sont négociés directement avec le dey d’Alger, sans passer par Istanbul. Cela montre que, dans la pratique diplomatique, les États européens traitaient la Régence comme une entité politique autonome capable de négocier, de percevoir et de payer des tributs, de libérer des captifs et de garantir la sécurité maritime. Même si ces États Européens considéraient Alger plutôt comme un centre de corsaires et de pirateries plutôt que comme un État pleinement souverain. Le traité américano-algérien de 1795, renouvelé en 1815, est souvent cité comme exemple de reconnaissance mutuelle implicite (cf. A. D. Poiret, Voyage en Algérie, 1784 ; Shaw, Travels in Algeria, 1720). Hugo Grotius, juriste néerlandais du XVIIe siècle, note qu’Alger exerce le « jus ad bellum », ce qui témoigne d’une souveraineté fonctionnelle propre aux États pré-modernes, même si ce n’était pas une souveraineté étatique pleine et entière au sens moderne.

La Régence dispose de structures étatiques relativement stables. Le dey exerce le pouvoir exécutif, assisté par le diwan, qui joue un rôle législatif et judiciaire. Le territoire est divisé en beyliks (Alger, Constantine, Oran/Tlemcen, puis le Titteri), qui forment une administration décentralisée mais coordonnée depuis Alger (Kaddache, 2003). Le système fiscal repose sur les impôts prélevés sur les tribus, les douanes portuaires et les tributs européens. L’armée comprend les janissaires et des milices locales. La marine est puissante et officielle, mais sa puissance fluctue selon les périodes et les ressources disponibles. La justice est rendue par des qadis et muftis appliquant le droit musulman. L’État frappe également sa propre monnaie et gère le commerce des ports. Ces institutions témoignent d’une organisation stable, mais il faut souligner que la centralisation restait limitée et que le contrôle effectif variait selon les régions et les périodes (J. Bacqué-Grammont, Les Régences barbaresques, 1993).

L’économie est diversifiée et organisée : l’agriculture produit céréales, huile, dattes, figues, cire d’abeille et laine, certaines marchandises étant exportées vers l’Europe. Le commerce caravanier saharien relie le Maghreb central à l’Afrique subsaharienne, transportant or, esclaves, sel et autres produits. L’artisanat urbain est développé : textile, cuir, métallurgie, armes, mais aussi corail et autres produits maritimes destinés à l’exportation. Les douanes et tributs financent l’armée et la marine. L’État intervient ponctuellement pour réguler les exportations en période de famine, ce qui montre sa capacité de gestion économique. Ces mécanismes ne font pas de la Régence un État moderne, mais ils témoignent d’une économie étroitement liée à l’administration et à la souveraineté fonctionnelle de l’époque (A. Laroui, Histoire du Maghreb, 1985). En outre, l’urbanisme était relativement développé, nombreux ports commerciaux, nombreuses villes fortifiées.

Le nom « Al-Djazâ’ir » (les îles, désignant Alger puis par extension le territoire) existe depuis le Xe siècle, avec Bologhine ibn Ziri, fondateur d’Alger en 960. La région a connu des entités politiques locales fortes, depuis la Numidie de Massinissa et Jugurtha (IIe-Ier siècle av. J.-C.) jusqu’aux dynasties médiévales : Rostémides, Zirides, Hammadides, Almohades et Zianides. La population, estimée à 2-4 millions en 1830, partage une langue (arabe dialectal et berbère), une religion (islam malékite) et des pratiques culturelles, formant ce que certains historiens appellent le « Maghreb central ». Même s’il y avait des tensions tribales. Les chiffres de population restent toutefois approximatifs, issus de recensements européens ou de sources ottomanes partielles, et doivent être interprétés avec prudence (M. Kaddache, 2003 ; G. Meynier, 2002).

Il n’existait pas de nationalisme au XIXe siècle en Algérie, comme il n’en existait pas non plus en Europe avant 1789. Cependant, il y avait un État avec des institutions, une diplomatie, une armée et une administration économique, ainsi qu’une conscience d’entité distincte, comparable à celles du Maroc ou de la Tunisie à la même époque. Le contrôle effectif sur le Sahara et certaines zones nomades était limité, mais cela était courant pour d’autres États pré-modernes. L’unité territoriale actuelle résulte de la colonisation, mais l’entité politique « Régence d’Alger » existait et était reconnue dans les pratiques diplomatiques.

Le terme « Algérie » est officialisé par la France en 1839, mais il dérive directement de « Al-Djazâ’ir », utilisé depuis le Moyen Âge. Le nom « Algérie » n’est que la traduction de « Al-Djazâ’ir ». Les Européens parlaient déjà de « royaume d’Alger », « État d’Alger » ou « République d’Alger » avant 1830. Les archives françaises, comme celles du Baron de Testa (1864), mentionnent explicitement des traités conclus entre la France, la Porte ottomane et la Régence d’Alger. Les Ottomans eux-mêmes utilisaient « Dawlat al-Jazâ’ir » pour désigner la ville et le territoire qu’elle administrait. Mahfoud Kaddache décrit la Régence comme un État jouissant d’une large autonomie, reconnaissant seulement l’autorité spirituelle du sultan-calife d’Istanbul. Dès 1832, l’émir Abd el-Kader fédère une grande partie de l’ancienne Régence (Oran, Titteri, partie d’Alger) en s’appuyant sur des structures préexistantes (tribus, confréries, traditions). Le traité de la Tafna (1837) avec la France reconnaît implicitement son contrôle sur les deux tiers du territoire, ce qui suggère l’existence d’un espace perçu comme relativement unifié politiquement. La résistance de 1830-1847 s’organise autour d’une identité commune face à l’envahisseur, mobilisant un sentiment d’appartenance au « pays d’Alger ». La Tunisie (Régence de Tunis) et le Maroc (sultanat chérifien) connaissaient des situations comparables : autonomie de facto vis-à-vis d’Istanbul ou d’autres puissances et reconnaissance internationale via traités, sans toutefois être des États-nations modernes. L’Algérie ottomane était du même type : une entité souveraine de fait avec une identité régionale forte.

En résumé, affirmer que l’Algérie « n’existait pas » avant 1830 repose sur une définition étroite de l’État, centrée sur le modèle moderne de nation unitaire et centralisée. Si l’on considère les critères historiques classiques — souveraineté de fait, institutions, diplomatie, reconnaissance par les autres États, continuité territoriale et culturelle — la Régence d’Alger remplit largement les conditions d’une entité politique précoloniale. Les archives (traités, chroniques ottomanes, récits de voyageurs comme Shaw ou Poiret) le confirment largement.

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