Confession d’un ex-influenceur complotiste


C’est un discours qu’on n’entend presque jamais, tant il est empreint de honte. Comment reconnaître publiquement qu’on s’est trompé au point de relayer des théories du complot ? Un influenceur repenti raconte comment il a basculé peu à peu dans le complotisme, jusqu’à entraîner à son tour des milliers de personnes. Il témoigne ici à cœur ouvert.

Bonjour Mr Mondialisation et merci de m’offrir une tribune sur votre média indépendant. Encore aujourd’hui je préfère éviter de m’exprimer dans un journal « mainstream » car j’estime qu’ils alimentent à mon sens et malgré eux le conspirationnisme.

J’étais un Youtubeur et influenceur impliqué dans la diffusion des théories du complot depuis plusieurs années. Énormément de gens m’ont cru aveuglément alors que je n’étais qu’un jeune homme paumé et mal dans sa peau. J’exprime ici mon sentiment, comme je l’ai vécu, et chacun jugera…

Le grand saut dans le terrier du lapin…

Tout a commencé par un choc. Pour moi, c’était le 11 septembre 2001. Je me posais déjà beaucoup de questions sur la légitimité du pouvoir et de ce « système » en général. Tout le monde sentait que quelque-chose clochait, mais personne n’arrivait vraiment à mettre le doigt dessus. Cet état de transition, facilité par un évènement planétaire marquant (un peu comme la période de pandémie de 2020-2021), m’a mis dans un état second. Je voulais savoir «LA» vérité, celle qu’on ne dit pas à la télévision…

Je comprends avec des années de recul qu’on tombe plus facilement dans le conspirationnisme quand on débute son processus d’indignation et de rejet du système globalisé dans lequel nous vivons et qui rend souvent la vie difficile à supporter pour beaucoup. J’ose le dire : la base de ce questionnement est SAIN. Nous devons nous poser des questions. Malheureusement, les réponses que m’a offert Internet allaient m’enfermer dans un déni de la réalité.

Hier avec la guerre en Irak ou encore la crise désastreuse du coronavirus, les discours totalement contradictoires des gouvernements et des médias officiels, la géopolitique infâme, les guerres du pétrole, les inégalités records, la pédocriminalité très peu combattue par nos gouvernements, sans parler de la pente autoritaire avec son lot d’interdictions, d’austérité et de répression du peuple, comme moi, une masse de gens ont pris conscience que « quelque-chose n’allait pas ».

Et, j’ose le dire, c’est de prime abord une très bonne nouvelle. Les gens se mettent à douter, à se poser des questions sur ces sujets. Notre rapport à l’autorité a changé. Le problème, c’est qu’au début de ce processus de remise en question, personne n’a de réponse claire. On est perdu. Alors on cherche à trouver nos propres réponses, en toute « liberté », croit-on…

Effet Dunning Kruger – courbe d’apprentissage d’une compétence par rapport à son auto-évaluation. Source : WikimediaCommons

La vulnérabilité de notre ignorance

Et c’est là que les théoriciens du complot et des charlatans qui ont conscience de ce processus interviennent au moment où nous sommes le plus vulnérable. Ces gens arrivent avec des réponses idéales et faciles à digérer. Soudainement, on tire sur le fil d’une pelote de laine et tout se déroule comme par magie : nous trouvons réponse à tout. À la folie du monde, nous trouvons une explication qui semble tenir debout.

Tout semble connecté, cohérent et très vite, notre réalité bascule. Pour expliquer la folie du monde, il n’y a qu’une seule explication plausible : une machination planétaire. Et des indices, on en trouve à la pelle… Du moins, c’est ce que je croyais, alors que je sombrais dans une vision manichéenne du monde, sans nuance, déconnectée de la réalité. J’ai sauté à pieds joints dans le terrier du lapin.

De la défiance à la paranoïa

La grande force du complotisme, c’est de créer immédiatement des boucles de rétroaction positives. En gros, ceux qui nient le complot font forcément partie du complot : les scientifiques, les chercheurs, les journalistes, les médias, tout ceux liés à une structure officielle. Tout le monde est de mèche. On se met à douter de tout et de tout le monde en développant une forme de paranoïa qui confirme les théories dont nous abreuvent des personnages anonymes sur le web.

On se met à voir des confirmations du complot dans chaque nouvelle information. Même dans les discours officiels, on s’imagine voir des codes secrets, des mots veulent dire d’autres choses, des messages de l’élite pour l’élite. Mêmes les médias alternatifs et indépendants sérieux sont accusés d’être rachetés par d’obscurs groupes. C’est d’autant plus vrai s’ils sont connotés « social » ou « à gauche ».

La mécanique du complotisme

Car ce que j’ignorais à l’époque, c’est que le complotisme est surtout une vaste affaire politique, une manière de ramener les gens qui « doutent » dans le camp du capital et du conservatisme tout en prétendant lutter contre un ennemi invisible. J’y reviendrai.

Petit à petit, sur plusieurs mois, j’ai fait « mes propres recherches », avec le sentiment sincère de faire bien, d’avoir accès à une connaissance cachée, d’être un peu « au dessus du lot », d’avoir un coup d’avance sur les moutons, les endormis, les autres… J’avais le sentiment d’être puissant, seul devant mon écran.

montage conspirationniste : Le design central est inspiré du logo d’IBM de 1924, la voyante provient d’une publicité pour restaurant des années 1930 – Source : WIkimedia Commons

Le puzzle truqué du « vrai monde »

Pour donner une image simplifiée, c’est comme si tu voulais faire un puzzle du tableau du « vrai monde », et que tu cherchais les pièces qui doivent rentrer dans les cases. Comme les pièces ne rentrent pas vraiment, tu forces un peu, et ça finit par s’emboîter. Un attentat ici, un inculpé pour pédophilie là-bas, des symboles bizarres qui se répètent, peut-être des codes secrets ? Tout ceci doit forcément avoir un sens caché.

Et tout bascule quand tu tombes sur des communautés de gens très actifs qui, comme toi, partagent les mêmes doutes, les mêmes croyances, un peu comme dans une secte ou une religion. L’effet de groupe confirme tout ce que tu croyais. Des milliers de gens, comme moi, en parlaient dans des vidéos Youtube, sur des forums, sur 4chan.

Chacun alimente sa paranoïa dans une boucle sans fin. Toute la complexité du monde trouve miraculeusement une réponse unique : un complot sataniste mondial d’une élite invisible (État profond gauchiste) pour asservir l’humanité. J’étais cuit. Je ne le savais pas encore.

Car à partir de ce point, une fois totalement convaincu d’être « dans le vrai », on ne fait que récolter des pièces pour les faire entrer de force dans le puzzle. Le moindre signe, le moindre faux pas, la moindre erreur de communication officielle, tout est fait pour entrer dans ce grand tableau. Avec le recul, je me dis que ça n’aurait pas pu se passer autrement.

Une décennie enfermé dans son écran

La pente était trop glissante. Nous, on savait… Avec ce sentiment d’appartenir à une élite éclairée, des combattants de la lumière. C’est ainsi que j’ai perdu pratiquement 10 ans de ma vie à tourner en rond sur internet à la recherche de réponses alors que dans les faits, j’étais devant mon écran, totalement inactif politiquement, à côté de la plaque. Je n’autorisais AUCUNE autre pensée que la mienne et celles de mes amis complotistes du web.

Toutes les informations qui ne rentraient pas dans ma vision, je les éliminais immédiatement. Je bloquais et me désabonnais des médias indépendants. Je m’éloignais peu à peu de mes amis et de ma famille. Je ne m’informais plus que sur des blogs conspirationnistes. Forcément, il ne restait autour de moi que des gens, des inconnus du web pour la plupart, qui confirmaient mes croyances.

Ce qui m’a sauvé

Ce qui m’a sauvé de cet enfer intellectuel, ce sont les études. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi les « intellectuels » sont autant critiqués dans cet univers. Les gens qui étudient sont perçus par défaut comme faisant partie d’une certaine élite. Toujours cette même vision binaire du monde : les méchants vs les gentils.

Étudier appartient pourtant à tous et permet d’élever la société par la connaissance des choses. En étudiant, j’ai forcément découvert comment vérifier solidement une source, comment rechercher des documents et lire des études scientifiques. On comprend peu à peu que, dans le monde capitaliste actuel, il y a énormément d’enjeux de pouvoir, de complexité, mais aussi de gens qui luttent sur le terrain contre ça, de militants qui fondent leur avis sur des recherches scientifiques, sur des enquêtes sérieuses et des sources collectives.

Je ne connaissais pas ce monde. J’imaginais qu’il faisait forcément partie de la machination. Je croyais que seules mes propres recherches avaient de la valeur, alors que je ne faisais que colporter tout ce qui passait sous mon nez. Ce fut difficile, mais j’ai du admettre petit à petit que j’avais tout faux. 

« Jusqu’ici, mon ennemi était invisible, un groupe obscur, intouchable, donc aussi facile à imaginer qu’impossible à détruire. »

Tout ? Non. Car les bases de mon indignation restent les mêmes. Les inégalités, les injustices, la pédocriminalité, les enjeux de pouvoir, tout ceci est bien réel et nous devons lutter contre. Ce que je ne voulais pas voir, c’est l’extrême complexité d’une civilisation de 7 milliards d’humains et de millions d’entreprises et d’institutions qui, toutes, tentent de tirer la couverture vers elles.

Jusqu’ici, mon ennemi était invisible, un groupe obscur, intouchable, donc aussi facile à imaginer qu’impossible à détruire. Peu à peu, j’ai réalisé que nous baignions tous dans le productivisme capitaliste mondialisé et que l’influence fait partie intégrante des règles du jeu.

Au même titre que le marketing peut te faire acheter une paire de chaussettes 20 fois le prix d’Ali Express en te convaincant de ta liberté de consommateur, les théories du complot m’avaient enfermé dans une démarche politique, malgré moi, en faveur du capitalisme.

L’assaut du Capitole, 6 janvier 2021. – Source : Wikimedia Commons

Quand QAnon m’a ouvert les yeux

Ceci est devenu particulièrement clair depuis l’avènement de QAnon, un mouvement complotiste qui se fonde sur « le plan » et place Donald Trump en sauveur de l’humanité. Trump, ce personnage issu d’une famille riche, milliardaire, magnat de la bourse, ami des pétroliers, qui possède des hôtels de luxe, des placements dans les pires multinationales criminelles, traite les femmes comme de la merde, a déboulonné toutes les réglementations écologiques des USA tout en détruisant les maigres acquis sociaux des Américains.

Comment tout ce que j’avais toujours combattu avait-il pu devenir mon sauveur ? C’en était trop. J’ai fini par rebasculer dans la réalité et sa triste complexité avec une sacrée gueule de bois.

J’ai commencé à observer ces théories du complot avec un œil critique et les fameuses cases du puzzles comme autant d’intox cherchant à enfermer mon esprit dans une vision anti-sociale et manichéenne du monde. Ayant appris à vérifier scrupuleusement mes sources entre temps, j’ai pu éliminer bon nombre d’intox.

Quand la pièce du puzzle ne rentre pas, elle n’est simplement pas la bonne ! De toute évidence, les anciens amis « conspi » se sont rapidement retournés contre moi. Je faisais désormais partie du complot à leurs yeux.

Découvrir la dimension politique du complotisme

J’ai peu à peu réalisé qu’énormément d’influenceurs conspirationnistes étaient proches de mouvances d’extrême-droite, des catholiques intégristes et des libertariens en général. Globalement, ils haïssent l’État, le collectif et les valeurs humanistes.

Ces personnes vouent un culte à l’argent et à la réussite personnelle. Il regorgent d’imagination pour gagner du pouvoir en s’abreuvant de la misère intellectuelle. Une fois encore, c’était exactement ce que je combattais depuis le début.

Rien d’étonnant alors de voir que l’ennemi à abattre pour eux, c’est une représentation approximative du communisme et des valeurs internationales. Tout individu ayant des idées un peu trop sociales est immédiatement classé dans le vague « camp des gauchistes », ceux que le plan vise à éliminer.

« Sans le savoir, j’étais, pendant tout ce temps, un partisan politique en faveur du capitalisme dans tout ce qu’il a de plus laid, jusqu’à devenir menaçant envers la vie elle-même. »

Car, oui, le plan final, c’est bien de tuer les individus qui soutiennent — selon eux — « l’État profond » imaginaire. Sans le savoir, j’étais, pendant tout ce temps, un partisan politique en faveur du capitalisme dans tout ce qu’il a de plus laid, jusqu’à devenir menaçant envers la vie elle-même.

Mais pour nous éviter de le comprendre trop rapidement, les théories du complot dont je faisais partie sèment des verrous intellectuels. L’un des leviers pour empêcher les gens d’envisager d’autres théories plus réalistes, c’est de sortir la carte « Soros ». Prendre un personnage influent du monde des riches et en faire un symbole, un ennemi central.

Son nom revient sans cesse dans les théories du complot. Tout doit passer nécessairement par lui. C’est un peu comme un joker. Quand il n’y a plus d’argument, il suffit de dire que c’est Soros qui manipule les institutions en secret. Pourquoi ? C’est simple : ce milliardaire défendrait des idées jugées « de gauche » en faisant des dons à des associations et des militants. Un peu comme tous les milliardaires en fait, surtout pour déduire fiscalement leurs profits.

J’ai mis plus de 10 ans à réaliser que le fond idéologique des théories du complot, c’est simplement de te faire croire que le « gauchisme » (les idées sociales, le partage, l’équité, la collaboration internationale…) c’est le mal, c’est Satan. Je caricature, mais on y revient systématiquement… Et l’usage du terme “satanisme” n’est pas un hasard : il fait référence à la culture occidentale chrétienne et son hégémonie menacée par la mondialisation.

Par conséquent : la justice sociale, le féminisme, le droit à l’avortement, l’égalité pour les minorités, la mise en commun des moyens de production, la démocratie, en fait, toutes ces choses sont englobées dans la théorie du complot. Peu à peu, sans même le réaliser, tu te mets à détester tous les ennemis du capitalisme, les ennemis des réactionnaires de droite, bref, ceux qui ont aujourd’hui le pouvoir dans les structures économiques.

Et un jour, comme je l’ai fait, tu te retrouves dans les commentaires Facebook à insulter des militants humanistes, à menacer de mort des gauchistes, à te moquer d’eux car “ils n’ont pas fait leur propre recherche”, ils font partie de l’état profond, etc. Je trouve ça tellement caricatural et bête avec le recul. J’étais devenu le meilleur allié des puissants, du grand Capital, du néo-libéralisme, de Trump. Et je croyais sincèrement faire partie des révolutionnaires !

Militants QAnon lors d’un rassemblement du président D. Trump à Minneapolis le 10 octobre 2019. Source : wikimedia

Revenir au réel et à sa complexité

Attention. Je me dois de faire un aparté car je connais par cœur la dichotomie de mes anciens alliés. Non, je ne dis pas que les Biden, les Obama, les démocrates ou les types qui tiennent des discours progressistes sont des anges. Loin de là. Aujourd’hui je peux voir le monde en nuances de gris. J’ai pris de la hauteur. Eux aussi soutiennent à leur manière le système économique capitaliste.

En fait, pour peu qu’on étudie sérieusement l’histoire de la politique, il n’y a plus aucune gauche sociale digne de ce nom dans le monde depuis 50 ans. L’État social a été détruit. Même la Chine joue selon les règles du productivisme. Définitivement, sortir du complotisme, ce n’est pas foncer tête baisser dans un autre camp.

« Le courage, c’est d’avoir le courage d’admettre qu’on s’est trompé. »

Une fois empêtré dans la théorie du complot, vous rejetez toute rationalité. La seule personne qui peut vous en sortir, c’est vous-même ! Je l’avoue aujourd’hui. J’ai perdu 10 ans de ma vie sur mon ordinateur, comme des millions de personnes. J’ai perdu de vue des dizaines d’amis et de proches. Je n’encourageais aucun changement de société.

Je soutenais un businessman qui a réussi à manipuler des millions de gens, comme moi. Je passais mon temps à trouver les réponses que je voulais absolument avoir.

La démarche rationnelle et scientifique, c’est tout l’inverse. C’est émettre une hypothèse, voir l’ensemble du spectre possible, et admettre les faits vérifiés et vérifiables. C’est infiniment plus complexe, fastidieux, chiant mais courageux que de taper ce que j’ai envie de trouver dans la barre de recherche Google. “Faites vos recherches” que je disais à tout le monde.

Finalement, apprendre, c’est grandir et changer. Le complotisme, c’est l’inverse. C’est stagner. C’est chercher absolument les réponses qui confortent nos croyances. Et forcément, on trouve toujours chaussures à son pied dans le vaste univers d’intox qu’est devenu Internet.

Je suis désolé

Aujourd’hui, je tiens à m’excuser pour les milliers (millions ?) de personnes que j’ai influencées sur Youtube et les forums de discussion. Si seulement ils savaient qu’un simple ado de 19 ans peut être à la tête d’un vaste réseau d’intox, ils ne goberaient plus tout ce qu’ils voient sur Internet.

J’ai influencé des gens de trois fois mon âge juste avec des liens bidons que je trouvais dans les tréfonds du web. Je sais que certains d’entre eux sont tombés dans la dépression, voire pire. Je suis désolé. Je ne savais pas ce que je faisais à l’époque.

Aujourd’hui, j’ai décidé de lutter contre les fléaux qui frappent notre monde, concrètement : sur le terrain, dans des associations, dans des médias indépendants et sérieux. Je veux également lutter contre l’obscurantisme et la bêtise humaine.

Tout ceci, vous pouvez le faire sans adhérer à des croyances, sans avoir à faire un choix manichéen entre un Biden et un Trump (ou entre un Macron et une Le Pen, d’ailleurs !). J’ai enfin trouvé la liberté, la seule pour laquelle il vaille la peine de lutter.

Un lecteur


Source photo de couverture : pixabay

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