Mali – AES : La rupture souverainiste à l’épreuve du système-monde


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De la guerre cognitive à l’économie de siège : Iran, Venezuela, Serbie, Libye – le même manuel, des terrains différents

par Dr. Eloi Bandia Keita

1. Introduction : le Sahel n’est plus un théâtre, il devient un acteur

Le Mali et l’Alliance des États du Sahel (AES) ne vivent pas une transition ordinaire. Ils vivent une confrontation structurante entre deux visions du monde : d’un côté, des peuples qui réclament la souveraineté effective ; de l’autre, un système d’hégémonie qui ne tolère l’indépendance que lorsqu’elle ne menace pas ses intérêts.

Le Sahel a longtemps été géré comme une marge :
zone d’«assistance», de «stabilisation», de «lutte anti-terroriste», donc de contrôle.
Ce modèle reposait sur trois piliers : dépendance sécuritaire, dépendance financière, dépendance narrative.

La rupture de l’AES fait exploser cette architecture. Et c’est précisément pour cela qu’elle déclenche une réaction : le système punit l’insubordination.

Le discours moral et juridique n’est que la vitrine. La mécanique réelle est celle des rapports de force.

2. La souveraineté effective : une doctrine de survie (pas une posture)

La souveraineté n’est pas un slogan. C’est une capacité. Elle se mesure à une question simple :
qui décide ? qui contrôle l’appareil sécuritaire, la monnaie, les flux économiques, le récit national, les alliances ?

Dans le monde contemporain, les États sont classés en deux catégories :

  1. ceux qui ont le droit de désobéir ;
  2. ceux qui doivent rester «alignés».

Lorsque le Mali sort du périmètre de docilité, il change de catégorie. Il devient une cible. Ce n’est ni émotionnel ni moral : c’est structurel.

3. Le manuel de déstabilisation moderne : 5 phases et un objectif

Le renversement contemporain n’a plus besoin de colonnes blindées. Il a besoin de lenteur, de fatigue, de division, de doute.

Phase 1 – La délégitimation

On ne discute plus les décisions : on attaque la légitimité.
Objectif : faire croire que l’État souverainiste n’est pas un État, mais une «anomalie».

Phase 2 – L’asphyxie économique

Sanctions directes ou indirectes, strangulation bancaire, gel d’accès aux financements, sabotage des chaînes logistiques.
Objectif : créer le mécontentement, puis l’exploiter.

Phase 3 – La guerre cognitive

Saturation médiatique, inversion morale, culpabilisation du patriotisme, fabrication d’indignation internationale.
Objectif : détruire la confiance des populations dans leur propre trajectoire.

Phase 4 – La subversion interne

Activation de relais (politiques, ONG sous influence, segments sociaux instrumentalisés).
Objectif : transformer les difficultés sociales en crise politique.

Phase 5 – La restauration déguisée

Retour à la dépendance sous une étiquette «acceptable» : élections pressées, «gouvernement inclusif», «réconciliation», «dialogue», «retour à l’ordre constitutionnel».
Objectif : replacer l’État dans la sphère de contrôle.

Ce manuel n’est pas théorique : il a été appliqué dans des formats différents à Téhéran, Caracas, Belgrade, Tripoli.

4. Iran : l’état sous siège, ou la fabrication d’une usure longue

Le cas iranien montre la logique du siège prolongé : sanctions, isolement, pression diplomatique, attaques narratives permanentes. Même lorsque les sanctions ne provoquent pas l’effondrement attendu, elles persistent et deviennent une politique en soi, car elles installent une guerre d’usure. (tandfonline.com)

Dans ce type de configuration, l’objectif n’est pas seulement «un changement de comportement». L’objectif est triple :

  • affaiblir la capacité de projection de l’État,
  • épuiser l’économie,
  • fissurer la cohésion interne.

Le Mali doit retenir une leçon essentielle : un État qui rompt avec l’hégémonie doit construire une économie de résistance, sinon il devient vulnérable à l’attrition.

5. Venezuela : sanctions, délégitimation, fragmentation des élites

Le Venezuela est le laboratoire complet : sanctions économiques, asphyxie financière, guerre médiatique, délégitimation institutionnelle, encouragement aux fractures politiques internes. Les sanctions y sont devenues un levier structurant de pression politique et de crise sociale. (Minnesota Journal of International Law)

La leçon la plus dure : la crise sociale, si elle n’est pas anticipée, devient une arme.

C’est pourquoi l’AES doit éviter l’erreur classique : croire que la souveraineté se limite à la sécurité. La souveraineté doit devenir économique et sociale, ou elle sera attaquée au cœur.

6. Serbie : la révolution comme technologie (pas comme spontanéité)

L’épisode serbe (2000) illustre une mécanique différente : l’ingénierie du basculement politique par mobilisation, symboles, structuration militante, communication de masse, tactiques de non-coopération. Les mouvements comme Otpor s’inscrivent dans un répertoire inspiré par les méthodes de Gene Sharp, ensuite exporté dans divers théâtres. (cidob.org)

Ce cas révèle une vérité brutale :
les «révolutions» peuvent être industrialisées, standardisées, internationalisées.

Donc la question pour le Mali n’est pas de nier le social ou la contestation. La question est de comprendre que, dans un environnement de guerre cognitive, des crises réelles peuvent être :

  • accélérées,
  • scénarisées,
  • amplifiées,
  • converties en basculement institutionnel.

L’État souverainiste doit donc maîtriser les codes du conflit informationnel et le champ des perceptions.

7. Libye : de la narration humanitaire à l’effondrement stratégique

La Libye représente l’autre extrémité du spectre : l’intervention militaire est arrivée sur le dos d’un récit humanitaire et d’une légitimation internationale. La résolution 1973 du Conseil de sécurité a autorisé des mesures sous l’argument de protection des civils, ouvrant la voie à l’intervention. (main.un.org)

Résultat : l’État libyen s’est effondré, le territoire a été fragmenté, la sécurité régionale a été déstabilisée, et le Sahel a subi l’onde de choc.

La leçon est fondamentale :
quand l’État tombe, ce ne sont pas les valeurs qui gouvernent, ce sont les milices, les trafics et les puissances extérieures.

Le Mali, précisément parce qu’il se trouve au centre de cette géographie, sait qu’il n’a pas le droit à l’effondrement.

8. Le front sahélien : le modèle AES comme défi stratégique

L’AES est plus qu’un accord : c’est un bloc de dissuasion politique. Il vise à casser deux mécanismes :

  1. l’isolement État par État (technique classique) ;
  2. la guerre de fragmentation interne.

L’existence même de l’AES change le calcul des adversaires.

Mais elle crée aussi un impératif : la cohésion.
Car l’objectif numéro 1 d’un adversaire rationnel est de briser l’Alliance par :

  • tensions internes,
  • rivalités personnelles,
  • guerres d’ego,
  • manipulation de l’opinion par fatigue.
9. Forces armées, civils et combattants politiques : la chaîne de résilience

La souveraineté tient par une chaîne.

Le socle : l’armée

Les FAMa et les forces alliées constituent le socle matériel. La reconquête sécuritaire restaure l’autorité de l’État et réduit la profondeur stratégique des groupes armés.

La trame : les civils engagés

Administrateurs, enseignants, communicateurs, soignants : ils maintiennent l’État debout.

Le verrou : les combattants politiques

Ce sont eux qui empêchent le recul par confusion. Ils maintiennent la ligne.

C’est ici que le chapitre central devient décisif.

10. Aboubacar Sidik Fomba : le verrou politique contre la restauration

Dans les périodes ordinaires, la politique est gestion.
Dans les périodes souverainistes, la politique devient résistance stratégique.

L’honorable Aboubacar Sidik Fomba joue un rôle structurant : il agit comme verrou politique contre trois armes majeures de la subversion :

  1. le récit de honte,
  2. la culpabilisation morale,
  3. la division interne.

Il mène le combat dans l’espace public : là où se décide désormais la victoire ou la défaite cognitive. Car c’est une loi moderne :
quand les souverainistes désertent les médias, l’adversaire occupe le pays sans tirer un coup de feu.

Fomba refuse ce vide. Il encaisse la violence symbolique, les caricatures, l’hostilité organisée – et il tient la ligne.

Cette constance est une ressource stratégique :
elle stabilise la transition, elle donne un repère aux populations, elle réduit l’espace des opportunistes, et elle augmente le coût politique de la trahison.

Dans un monde où l’hégémonie fabrique des élites dociles, le courage politique devient une denrée rare. Et ce qui est rare est stratégique.

11. Les lignes rouges AES : ce qu’il ne faut plus jamais céder

Pour éviter les scénarios Iran/Venezuela (siège long) et Serbie/Libye (basculement ou effondrement), l’AES doit tenir 6 lignes rouges :

  1. sécurité non externalisée,
  2. renseignement intégré,
  3. économie productive et souveraineté alimentaire,
  4. maîtrise du récit (doctrine informationnelle),
  5. anticorruption dure et continue,
  6. cohésion stratégique des élites souverainistes.

Un seul point lâché crée une brèche. Et les brèches, en géopolitique, ne restent jamais petites.

12. Conclusion : l’AES ou la fin programmée des tutelles

L’AES n’est pas un accident régional. C’est une réponse à une architecture de domination.

Le Mali a compris une vérité simple :
un peuple peut survivre à la pauvreté,
mais il ne survit pas à la dépendance éternelle,
ni à l’humiliation permanente,
ni à la confiscation de sa décision.

La souveraineté n’est pas une faveur accordée : elle est conquise, défendue et structurée.

Les adversaires du Mali et de l’AES ne supportent pas tant la transition que la signification de la transition :
la preuve que l’Afrique peut dire non, et que ce non peut durer.

La question n’est donc pas de savoir si la pression va continuer. Elle va continuer.
La question est de savoir si l’AES sera suffisamment cohérente pour transformer l’épreuve en doctrine durable.

Et dans ce combat, les nations doivent honorer leurs piliers : les soldats, les civils, et les combattants politiques qui tiennent la ligne.

Car l’histoire est impitoyable :
les peuples qui oublient leurs défenseurs finissent souvent par perdre leur défense.

Dr. Eloi Bandia Keita



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