Résumé pour les pressés : l’Histoire nous assène une leçon impitoyable : l’« ordre mélien » dicte que les forts imposent leur loi aux faibles, la justice n’intervenant qu’entre égaux. La France, jadis conquérante, s’est enlisée dans une soumission progressive sous la Vème République – décolonisation chaotique, dette abyssale, perte d’influence en Afrique, dilution dans l’UE et l’OTAN.
Diagnostic sans concession d’un déclin qui la transforme en proie potentielle. Il est temps de retrouver force et vision pour inverser la vapeur, ou risquer le « couic » final.
*** Tribune ***
Il n’y a qu’un seul secret pour diriger le monde : être fort. Napoléon Iᵉʳ l’avait parfaitement compris et formulé. Mais, connaissez-vous vraiment l’ordre mélien ?
En 416 avant J.-C., Thucydide, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, raconte un épisode terrible. Athènes, la grande puissance de l’époque, exige que la petite île de Mélos, neutre et paisible, rejoigne sa Ligue de Délos et paie un tribut. Les Méliens protestent, invoquent leur droit à la neutralité, appellent à la justice et à la compassion envers une cité sans défense. La réponse athénienne est brutale et sans appel : la justice n’existe pas entre puissances inégales. Les Athéniens assiègent l’île, la réduisent par la faim, obtiennent sa capitulation après plusieurs mois, massacrent tous les hommes en âge de porter les armes et réduisent en esclavage les femmes et les enfants.
Couic. On pourrait presque parler d’un Trump-Maduro avec deux mille cinq cents ans d’avance.

La leçon est limpide : la justice, entendue comme raison ou équité, n’intervient dans les relations entre États que lorsque les forces en présence sont à peu près équilibrées et que l’affrontement direct, trop coûteux, peut être évité – pensons aux relations États-Unis/Russie ou États-Unis/Chine. Dans tous les autres cas, les puissants imposent leur loi aux faibles, qui n’ont d’autre choix que de plier. C’est exactement cela, l’ordre mélien.
J’ai pu le constater de mes propres yeux pendant trois années passées à la Représentation permanente de la France auprès du Conseil de l’Atlantique Nord, au siège politique de l’OTAN à Evere. J’y ai observé comment le grand frère américain, sans la moindre retenue diplomatique, maniait le bâton et la carotte auprès des anciens pays satellites de l’Union soviétique fraîchement intégrés à l’Alliance. Ces nations, déjà conditionnées par des décennies de soumission soviétique, se montraient presque heureuses de changer de grand frère. Et nous, sous la présidence Sarkozy, nous avons rejoint ce commandement intégré en 2009, béatement, comme la neuvième roue du carrosse.
La Bible elle-même raconte une scène semblable : Abraham et sa tribu, venus d’Our en Chaldée, s’installent dans le pays de Canaan – future Palestine – et écartent sans ménagement les Cananéens qui y vivaient depuis l’après-déluge, bien avant leur arrivée. L’ordre mélien ne date donc pas d’hier : il traverse les âges, de la Grèce antique à la Genèse biblique, de Desert Storm en Irak au Donbass de Poutine, du Venezuela de Maduro à ce qui pourrait advenir un jour au Groenland sous Trump.
Et la France de la Ve République ? S’est-elle installée, lentement mais sûrement, dans cette logique de soumission mélienne ?
Regardons le décor extérieur, non exhaustif : Baie des Cochons en 1961, Chypre en 1974, Panama en 1989-1990, Rwanda en 1990-1994, Belgrade en 1999, Irak en 2003, Ossétie-Abkhazie en 2008, Libye en 2011, Crimée en 2014, Haut-Karabagh en 2023, Donbass depuis 2014, Ukraine en 2022, Nord-Kivu en 2023… et peut-être bientôt le Venezuela en point d’orgue. Partout, le même schéma : quand les forces sont déséquilibrées, le fort impose, le faible subit.
La France n’est pas l’île de Mélos, le processus est plus lent, plus insidieux. Le fruit est mûr, rongé par les vers, et il ne devrait pas tarder à tomber avec un « plaf » sonore.
Jusqu’au début des années 1970, la France a été portée par les Trente Glorieuses. Mais, dès 1958, la décolonisation précipitée et mal gérée a planté les premières fissures. Puis, au fil des présidences successives, la Ve République a manqué cruellement de vision et de créativité pour dessiner un véritable destin national. Elle a fait illusion un temps, mais par paresse intellectuelle et stratégique, elle a fini par se soumettre aux diktats de l’Union européenne (Traité de Lisbonne en 2007) et des États-Unis (retour dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009). Ces huit dernières années de chaos n’ont fait qu’accélérer le mouvement : la France est aujourd’hui en plein effondrement, en pleine faiblesse, et elle devient une proie potentielle dans la partition 2.0 du nouvel ordre mondial.
La chute commence très tôt. En 1958, le général de Gaulle, élu président du Conseil – dernier de la IVᵉ république – impose par référendum les bases d’une Vᵉ République adoptée en fin d’année 58. Et, la Guinée obtient son indépendance. En 1960, c’est une cascade : Bénin, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Mauritanie, Niger, Sénégal, Centrafrique, Congo, Gabon, Tchad, Togo, Cameroun, Madagascar… En 1962, l’Algérie. Plus tard viendront les Comores, Djibouti, Vanuatu. Sept décennies plus tard, en 2025, la France est chassée d’Afrique : elle a été virée du Niger, du Mali, et presque partout ailleurs. Hormis le Sénégal, les champs pétroliers offshore du Golfe de Guinée et quelques intérêts privés (Bolloré notamment, honni par la bien-pensance), sa diplomatie arrogante a précipité sa propre éviction.
Pendant ce temps, d’autres acteurs, plus pragmatiques et moins donneurs de leçons, ont pris la place : Chinois, Russes, Turcs, Indiens, Canadiens, Australiens, Sud-Africains, Iraniens, Algériens, Libanais… Ils négocient directement avec les gouvernements locaux et exploitent sans scrupule les richesses du sous-sol : bauxite en Guinée (première réserve mondiale), or au Mali (troisième producteur africain), or au Burkina Faso (quatrième), manganèse en Côte d’Ivoire, uranium au Niger (deuxième producteur mondial), gaz offshore en Mauritanie, diamants en Centrafrique, phosphates au Togo, saphirs à Madagascar, pétrole et gaz en Algérie… La France ? Pas touche. Le contraste est vertigineux.
Et, ce n’est pas terminé. En 1976, la France était encore la quatrième puissance économique mondiale. En 2018, elle glissait à la septième place, dépassée par l’Inde. En 2025, avec une dette publique de 3 400 milliards d’euros (contre 22 milliards de francs en 1969), plongée dans un chaos politique et budgétaire permanent, elle pointe à la onzième place selon The Economist (classement limité aux pays de l’OCDE, hors Chine, Russie, Inde, Brésil). Le bilan est calamiteux.
Où le bât a-t-il blessé ?
La France est sortie exsangue de la Seconde Guerre mondiale, mais elle a fait preuve de courage pendant et après l’Occupation. La reconstruction des Trente Glorieuses a été remarquable. Ce qui a tout fait basculer, c’est l’abandon précipité et mal conduit de l’empire colonial. Très vite, à la recherche des hydrocarbures abandonnés au FLN, elle a bricolé la Françafrique foccartienne, soutenu la sécession du Biafra avec mercenaires et ventes d’armes dès 1968. Depuis, elle s’est méthodiquement exclue du club des grandes puissances.
Aujourd’hui, la dette dépasse le PIB, le secteur primaire est sinistré, le secondaire étouffé par les normes européennes et la concurrence mondiale (sauf la niche Airbus), le tertiaire prépondérant mais fragile. Les valeurs nationales ont été abandonnées, l’éducation et l’université sont en faillite, la mémoire historique a été détruite, l’immigration n’est plus contrôlée, la société est malade de consumérisme et gangrenée par la délinquance et la corruption. Il reste peut-être le pinard… et encore.
Ajoutez à cela l’hystérie écologique, la censure galopante, la propagande d’État permanente. La France n’a plus de crédibilité internationale : elle est moquée par les présidents américain, russe, chinois. Son seul « ami » semble être un Ukrainien auquel elle reverse des milliards et des armes sans le moindre débat au Parlement. Elle a été virée économiquement et militairement d’Afrique (sauf le Sénégal). Le président algérien insulte quotidiennement Paris. La « Start-up Nation » ne fait plus rêver personne, sinon en parade sur les Champs-Élysées ou en rade de Toulon avec un porte-avions immobilisé il y a peu par un virus, des Rafale et des brigades Sentinelle. Le fusil d’assaut des armées n’est même plus fabriqué en France. Moins de cinquante Rafale ont été vendus en Europe ou dans l’OTAN.
La France est devenue un immense parc d’attractions pour riches étrangers : JO décadents, Notre-Dame et Tour Eiffel disneylandisées, plaisirs narcotisés, champagne à prix d’or dans les restaurants étoilés. Pendant ce temps, les agriculteurs se suicident ou se paupérisent, les Français s’insécurisent, et les immigrés, souvent issus des anciennes colonies, deviennent incontrôlables et provoquent des drames quotidiens.
La Ve République a méthodiquement appris à la France à subir : décolonisation précipitée, déclin de la francophonie, perte de rôle international, déclin économique, ouverture aux ingérences extérieures, consentement aux nouvelles invasions, fin de la conscription, affaiblissement de la défense, dilution des valeurs et des frontières. Elle n’est plus actrice de l’ordre mélien : elle en est devenue une proie potentielle.

On peut dénoncer cet ordre autant qu’on veut – impérialisme, néocolonialisme, ingérence… – et pour la France parler de déclin, de décadence. On peut s’en offusquer au nom du droit des peuples, du droit international, des principes onusiens. Mais à chaque nouveau coup de force d’un « dictateur », on entend les mêmes cris d’orfraie de nos élites. Trump parle du Groenland ? Attila est de retour ! Les cosaques seront à Paris dans trois jours ! Sauf que Paris est déjà prise, bande de nigauds.
L’effervescence est la même dans les cafés du Quartier latin : vieux généraux grabataires du cerveau, vierges effarouchées, vieilles biques bien-pensantes reprennent en chœur les rengaines d’un néo-gaullisme agonisant. Jacobinisme agité et libéralisme mou se rejoignent dans un grand « Je suis Charlie » frelaté qui unit keufs et racailles le temps d’une manif. Tout cela pour masquer le vide sidéral d’une quelconque ambition conquérante.
Hors les fiascos vietnamien et afghan, chaque épisode de conquête renforce les nations qui osent. La France, elle, se recroqueville, s’admire dans son miroir, se couche devant les nouveaux venus, avec une mention spéciale pour la perfide Albion qui, depuis Mers el-Kébir, aime naviguer en eaux troubles.
Comme Mélos, un matin, la France risque de se réveiller dans la casserole athénienne.
Pourtant, on répète que l’ordre mélien finit toujours par se retourner contre les forts. Les faibles disparaissent les premiers, les forts s’effondrent plus tard. Méthode Coué. Le vrai défi, c’est de n’être ni faible ni soumis. Les princes de laVᵉe ont trahi le peuple français. De Gaulle, en 1941, parlait d’un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde. Regardez aujourd’hui la liberté en Algérie et ailleurs… Plus de grandeur, plus de pacte.
Que va-t-il se passer ? Écoutons la parabole de Davos, telle que rapportée par le vice-amiral Loïc Finaz d’après le témoignage d’Alain Lamassoure (Les Petites Affiches, 30 juillet 2013).
Février 1997, dernier jour du Forum économique mondial de Davos. Table ronde au titreprovocateur : « À qui appartiendra le XXIe siècle ? » Salle comble, très peu d’Européens.
Jeffrey Sachs, pour l’Amérique du Nord : « Depuis la chute de l’URSS, il n’y a plus qu’une superpuissance, les États-Unis, et qu’un modèle universel, le libéralisme américain. Le XXIe siècle sera américain. »
Peu d’applaudissements. Le ministre indien des Finances, pour l’Asie : « Les tigres asiatiques dominent la croissance, le Japon est la deuxième puissance mondiale, les tours Petronas dépassent les Twin Towers. Ce sera le siècle de l’Asie ! »
Le représentant sud-africain, pour l’Afrique : « Malgré la corruption, notre démographie et notre vitalité font que ce sera notre siècle. »
Même refrain pour l’Amérique du Sud.
Puis le Français, pour l’Europe : « Nous ne sommes pas fiers d’avoir offert deux guerres mondiales au XXe siècle, mais nous sommes fiers d’avoir donné au monde la démocratie et de construire l’Union européenne. Je prédis que le XXIe siècle sera le premier qui n’appartiendra à aucun continent, mais à tous. »
Silence glacial.
L’Indien reprend la parole, hors protocole : « Je ne suis pas d’accord. Ce sera un siècle de fer, de feu et de sang, où nous viendrons vous écraser parce que vous n’êtes que des Occidentaux décadents. »
Tonnerre d’applaudissements. Fin de Davos 1997.
Cette parabole dit tout. La France a encore des atouts – son statut nucléaire, Airbus, son héritage culturel – pour inverser la tendance. Mais il faut arrêter de rêver, renforcer la souveraineté économique, réinvestir sérieusement en Afrique avec des partenariats respectueux et non arrogants, redonner sens à l’éducation, à la défense, à la nation. Sinon, ce sera couic.
Il est temps de redevenir fort. Ou de disparaître.

À propos de l’auteur : Saint-Cyrien promo 78-80, Michel LUCAS (colonel en retraite) a eu une carrière militaire diversifiée. Pilote d’hélicoptères de combat de la division aéromobile (Guerre Froide, Afrique), après un temps dans la Cavalerie blindée, l’auteur servira outre atlantique dans l’armée de l’air canadienne sur Huey et participera à son retour à plusieurs missions dans les pays du Golfe. Breveté de l’École de guerre (CID) et diplômé du COSSAT (ingénieur « missiles »), il acquiert une expérience conséquente dans le domaine de l’Armement (officier de programme TIGRE, OCCAR, DGA) et celui de la coopération bilatérale ou multinationale. Un temps diplomate comme conseiller armement (logistique) au sein de la représentation permanente de la France auprès du Conseil de l’Atlantique Nord (2006-2009), il sera muté à l’EMA comme responsable RI sur l’OTAN et l’Agence européenne de défense. Il finira sa carrière à écrire des doctrines (dont celles du ciblage et des opérations spéciales…).