Une étude inédite révèle l’ampleur de la désinformation climatique dans les médias audiovisuels français. De Sud Radio à France Inter, près de 130 séquences problématiques ont été recensées au premier trimestre 2025. « Une menace croissante », selon les trois associations autrices du rapport, qui appellent les pouvoirs publics à reprendre la main sur un sujet devenu stratégique.
Sur 3 mois de temps d’antenne, 128 cas de désinformation climatique ont été détectés à la télévision ou en radio en France, soit une dizaine de cas par semaine. Alors que les réseaux sociaux apparaissent souvent comme premiers responsables de la désinformation climatique, trois associations pointent le rôle primordial des médias traditionnels dans le traitement des thématiques liées au climat.
CNews, Sud Radio et Europe 1 en tête du classement
Grâce à une méthode combinant intelligence artificielle et vérification par des fact-checkers certifiés, QuotaClimat, Data for Good et Science Feedback révèlent des dizaines de cas de climato-dénialisme ou de climato-scepticisme partagés sur les ondes, sans contradiction ou contextualisation de la part des journalistes.
Alors que les contre-vérités s’enchaînent, le risque est d’autant plus réel que « les programmes d’information dans les médias traditionnels ont encore la confiance des téléspectateurs et auditeurs, risquant de normaliser les narratifs fallacieux, troublant la frontière entre faits et opinion, et mettant à risque notre socle démocratique », insiste l’étude.
Déjà épinglés par l’autorité de régulation de l’audiovisuel français (Arcom), ce sont Sud Radio et CNews qui font figure de plus mauvais élèves, avec respectivement 40 et 26 occurrences sur la période étudiée. S’ensuivent LCI (11), RMC (11), BFMTV (10) et Europe 1 (10), eux aussi classés dans la catégorie « à risque » par les experts.
Pour le reste du classement, on note France Info TV (9), France 2 (4), France Info Radio (2) et France Inter (2), avant Arte (1), France Culture (1) et RTL (1), qui se situent dans une « zone grise » caractérisée par « une couverture des sujets environnementaux située dans la moyenne, et légèrement perméable à la désinformation climatique ».
Les seuls médias qui s’érigent comme « remparts » contre la désinformation selon le rapport sont TF1, M6, RFI, France 24 et France 3 Paris Île-de-France, n’enregistrant aucune occurrence durant la période analysée.

Un service public en échec face à la désinformation
Premier constat de cette note préliminaire : le secteur des médias privés tire largement la désinformation climatique à la hausse, avec 81 % de la désinformation relative identifiée.
Sud Radio concentre à lui seul 31% des cas de désinformation détectés. « Ce média mis de côté, la différence entre privé et public est réduite : 64 % de la désinformation relative est observée dans les chaînes privées, et 36 % dans les chaînes publiques », tempèrent les auteurs.
Alors que l’audiovisuel public possède une mission « d’éducation à l’environnement et au développement durable » selon la loi, la présence d’informations fausses ou trompeuses relevant de la désinformation climatique est jugée particulièrement « inquiétante » et traduit « un échec du service public » face à la crise de l’information.
« La majeure partie des occurrences de désinformation sur les enjeux environnementaux dans les entreprises audiovisuelles publiques le sont dans le cadre d’interviews politiques et/ou de paroles rapportées d’autres acteurs publics », expliquent les associations.
« [il est donc] urgent de renforcer le rôle des journalistes dans la conduite des interviews politiques »
Pour elles, il est donc « urgent de renforcer le rôle des journalistes dans la conduite des interviews politiques », mais également le devoir de recontextualisation face à des paroles rapportées trompeuses.
Second constat : l’énergie et la mobilité comptent parmi les sujets les plus exposés à la désinformation, notamment la thématique des énergies renouvelables et des véhicules électriques. « Deux constats alarmants compte tenu de la nécessité de décarboner notre mix énergétique et d’électrifier nos usages », insistent les experts.
À titre d’exemple, le 19 janvier 2025 sur LCI, Luc Ferry affirmait que la voiture électrique pollue plus que la voiture thermique. Réponse du journaliste : « beaucoup dans la jeune génération considèrent qu’on n’a même pas le droit d’avoir ce débat-là ».
Une affirmation trompeuse et infondée, car l’électrification des voitures diminue leurs rejets de gaz à effet de serre dans la plupart des pays du monde — sauf ceux où l’électricité est très carbonée — et que c’est l’évaluation des rejets sur l’ensemble de la vie des véhicules qui représente leur potentiel de décarbonisation du secteur. « En ne contredisant pas le propos de Luc Ferry, en n’émettant même pas de doute, l’émission faillit à ce devoir. Elle participe à la confusion entre faits et opinions », conclut le rapport.
Les pics de désinformation suivent les cycles politiques
Troisième constat : la désinformation climatique tend à s’intensifier autour des événements politiques majeurs, comme l’investiture de Donald Trump ou les consultations publiques sur les politiques climatiques. « La semaine de l’investiture de Donald Trump marque un pic significatif (+150%) de désinformation climatique », note le rapport.
« Parmi les 17 extraits contenant de la désinformation la semaine du 20 janvier, 7 mentionnent explicitement Donald Trump pour s’appuyer sur ses propos, soit 41 %. Compte-tenu de la montée en puissance de gouvernements adoptant une posture de déni ou de rejet des preuves établies concernant le dérèglement climatique à travers le monde, ainsi que la hausse médiatique et électorale de partis politiques se positionnant sur le sujet, la perméabilité des médias traditionnels à des narratifs de désinformation climatique lors d’événements géopolitiques est inquiétante ».
La désinformation climatique qui circule dans les médias français s’explique aussi par la faible place accordée aux sujets environnementaux en termes de temps d’antenne. Entre le 1er janvier et le 31 mars 2025, les contenus liés au changement climatique n’ont représenté que 2 % de l’information diffusée, avec de fortes disparités selon les chaînes : 0,9 % pour CNews, contre 6 % pour RFI.
Or, on le sait, la répétition d’un message est essentielle pour qu’il s’ancre dans les esprits. « En ce sens, le faible volume d’information environnementale contribue à la vulnérabilité de la population aux campagnes de désinformation climatique », regrettent les associations.

et la radio françaises – Quota Climat, Data for Good et Science Feedback
Une faible présence du climat dans les médias
Pour QuotaClimat, Data for Good et Science Feedback, cette carence s’explique par « l’insuffisance des structures de gouvernance, des opérations de formation, et de la prise de conscience de l’urgence en règle générale », mais aussi par « l’actionnariat des médias et son influence sur les lignes éditoriales, l’origine socio-économique des dirigeants et des journalistes les plus visibles, les modèles économiques et, plus généralement, le cadre de régulation au sein duquel opèrent les médias ».
En outre, la note de 31 pages désigne sans détour les principaux acteurs à l’origine de cette désinformation : l’économie carbonée, l’économie de l’attention, les réseaux d’ingérences étrangères, ainsi que les sphères complotistes et d’extrême droite. Tous mobilisent la désinformation climatique comme un outil stratégique pour servir leurs intérêts communs.
En attendant la parution de leur rapport final prévue pour la fin d’année, les ONG espèrent peser sur le débat législatif avec une proposition de loi visant à mieux encadrer l’information environnementale. Elles en appellent aussi à l’Arcom pour faire preuve de fermeté face aux manquements. Quant au grand public, il est invité à cultiver son esprit critique, dans un paysage médiatique où les frontières entre opinion et information deviennent de plus en plus floues.
– Aure Gemiot
Source photo de couverture : ©Pixabay
