le spectre de l’autisme en poèmes


Parler de l’autisme sans les personnes autistes est une habitude profondément ancrée dans nos sociétés. Atyp(oet)ique – Le spectre autistique de A à Z en 250 poèmes prend le contre-pied de cette logique en donnant la parole à celles et ceux qui vivent l’autisme au quotidien. À travers la poésie et l’art graphique, cet ouvrage déconstruit les clichés, expose les violences ordinaires et célèbre la diversité des fonctionnements humains.

Conçu par le collectif bénévole aRtistes Anonymes, Atyp(oet)ique est une anthologie gratuite et collaborative, née du besoin urgent de visibilité et de reconnaissance des vécus autistiques. Structuré comme un abécédaire, le recueil rassemble 250 textes et œuvres graphiques originales, rédigés par des personnes autistes ou proches de personnes concernées.

Refusant toute hiérarchisation des vies et toute vision pathologisante, l’ouvrage s’inscrit clairement dans une démarche de sensibilisation, d’inclusion et de lutte contre le validisme. Ici, la poésie devient un outil politique : dire, transmettre, et refuser la normalisation imposée.

Image extraite du recueil « Atyp(oe)tyque »

Une parole collective, incarnée et politique

Les textes d’Atyp(oet)ique ne cherchent ni l’uniformité ni la performance littéraire. Ils assument au contraire la pluralité des formes, des voix et des rythmes, à l’image du spectre autistique lui-même. Poèmes en vers libres, haïkus, proses poétiques, micro-récits ou témoignages se succèdent et se répondent, chacun portant un fragment de réel. Une diversité formelle qui est une traduction directe de fonctionnements cognitifs multiples, irréductibles à une norme unique.

Le recueil s’attaque frontalement aux représentations dominantes de l’autisme, encore largement façonnées par les clichés médiatiques, le sensationnalisme ou une vision strictement médicale. Ici, pas de figures de génie fantasmé ni de caricatures misérabilistes. Les textes parlent de surcharge sensorielle, de fatigue chronique, de crises, de violence institutionnelle, de diagnostic tardif, de précarité sociale et professionnelle. Ils rappellent que l’autisme n’est pas une métaphore ni une curiosité, mais une réalité vécue, souvent douloureuse, toujours politique.

Image extraite du recueil « Atyp(oe)tyque »

Le refus du validisme et de la normalisation

Atyp(oet)ique se positionne contre le validisme, c’est-à-dire contre l’ensemble des normes et pratiques qui hiérarchisent les existences en fonction de leur conformité à un idéal de performance, d’autonomie et de productivité. De nombreux textes dénoncent l’injonction au camouflage, l’exclusion scolaire, le chômage massif des personnes autistes, ainsi que les maltraitances ordinaires dans les sphères médicale et sociale. Le recueil rappelle que ce ne sont pas les personnes autistes qui sont inadaptées, mais les environnements qui refusent de s’adapter.

Pour beaucoup d’auteur·ices, l’écriture apparaît comme un outil vital : un moyen de régulation, de compréhension de soi, mais aussi de reprise de pouvoir sur un récit trop souvent confisqué. La poésie devient un espace où la parole peut exister sans être corrigée, interprétée ou disqualifiée. En ce sens, Atyp(oet)ique ne relève pas seulement de la création artistique, mais aussi d’une démarche de soin collectif, non médicalisé, fondé sur l’écoute et la bienveillance.

Image extraite du recueil « Atyp(oe)tyque »

Entièrement bénévole, gratuit, diffusé hors de toute logique marchande, le projet revendique une organisation horizontale et inclusive. Il fait le choix conscient de l’accessibilité, notamment par une attention portée à la lisibilité des textes et à l’explicitation de certains termes. En refusant toute récupération commerciale ou institutionnelle, Atyp(oet)ique affirme que la visibilité des personnes autistes ne doit pas être conditionnée à leur rentabilité ou à leur conformité.

« Rien sur nous sans nous » : reprendre la parole confisquée

Le principe politique et éthique du « rien sur nous sans nous » est revendiqué de longue date par les mouvements de personnes neurodivergeantes et en situation de handicap. Trop souvent, l’autisme est raconté par des experts, des institutions ou des proches, au détriment des personnes directement concernées. Ce recueil opère un renversement clair : ici, ce sont les personnes autistes qui parlent d’elles-mêmes, avec leurs mots, leurs formes, leurs silences et leurs colères. Il s’agit d’une auto-représentation qui conditionne la justesse du propos. Elle rappelle que toute réflexion sur l’autisme, toute politique publique, toute démarche de soin ou d’inclusion qui exclut les premiers concernés est non seulement illégitime, mais structurellement violente.

Image extraite du recueil « Atyp(oe)tyque »

À l’heure où les discours sur l’inclusion restent trop souvent déclaratifs, Atyp(oet)ique apporte une matière brute, incarnée, impossible à ignorer. Il ne demande pas la compassion, mais la reconnaissance. Il ne cherche pas à rassurer, mais à faire comprendre. Ce recueil s’adresse autant aux personnes concernées qu’à celles qui ne le sont pas encore – parce qu’il est temps que la société accepte de remettre en question ce que l’on appelle encore, trop facilement, la « normalité ».

Elena Meilune


Image d’en-tête : Autism Spectrum Disorder

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