Des nouvelles du monde libre, par Pierre Rimbert (Le Monde diplomatique, février 2026)


«Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont des citoyens de Berlin. » La ville où le président John F. Kennedy prononça ces mots en 1963 commence l’année dans une ambiance qui rappelle plutôt La Vie des autres (2006), un film consacré à la surveillance généralisée en Allemagne de l’Est. Car la police pourra désormais, sur demande de la justice, s’introduire au domicile de particuliers et installer des logiciels espions sur leurs appareils afin d’intercepter les communications chiffrées. La vaste réforme de la loi sur la sécurité générale et l’ordre public adoptée début décembre au Parlement régional légalise également la collecte policière de données de géolocalisation téléphoniques issues des antennes-relais, l’identification biométrique en ligne à l’aide d’outils d’intelligence artificielle et la vidéosurveillance algorithmique dans certains lieux (1). Ficelé d’un ruban de mesures contre les violences conjugales, le texte entérine le basculement sécuritaire d’une cité prisée dans les années 1990 pour ses libertés.

D’autres Länder ont étendu les pouvoirs des forces de l’ordre. Et le gouvernement fédéral refourbit l’arsenal du contrôle social — un texte récent oblige ainsi les fournisseurs d’accès à conserver trois mois les données personnelles de connexion (Berliner Zeitung, 22 décembre 2025). De son côté, la chancellerie prévoit d’accroître les prérogatives du Service fédéral de renseignement (BND). Jusqu’ici cantonné à la récolte et à l’analyse d’informations, il pourrait désormais organiser des actions offensives de sabotage ou de piratage. À l’instar des policiers berlinois, ses agents, explique le quotidien Süddeutsche Zeitung (19 décembre 2025), « devraient être autorisés à s’introduire secrètement dans les appartements des personnes cibles pour y installer des logiciels espions ». Une habitude, décidément, qui rendra nostalgiques les retraités de la Stasi, nés quarante ans trop tôt. Comme Kennedy, les dirigeants de l’Ouest ont longtemps péroré sur le respect de la vie privée, la liberté d’opinion, l’inviolabilité sacrée du domicile, et autres attributs censés fonder la supériorité de « nos démocraties ».

La peur des islamistes, des Russes et des pédophiles périme ces boniments. Restriction de la liberté d’expression au nom de la lutte contre la désinformation (2), limitation des droits fondamentaux pour les opposants à la politique israélienne, réarmement massif, retour du service militaire, budget de défense illimité, campagne de recrutement de la Bundeswehr dans les écoles, portraits flatteurs des marchands de canons dans la presse : les ailes du désir allemand battent désormais loin des utopies pacifistes (3). Pour rivaliser avec le ministre de la défense, personnalité politique préférée outre-Rhin, le chancelier Friedrich Merz a déclaré en mai dernier vouloir élever la Bundeswehr au rang d’armée conventionnelle « la plus puissante d’Europe ». Faut-il s’en réjouir ?

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la France a placé la limitation de la puissance militaire allemande au cœur de l’architecture de sécurité européenne. Berlin n’a retrouvé sa pleine souveraineté qu’en 1990. La République fédérale a ensuite sous-traité sa défense aux États-Unis et axé sa politique extérieure sur la coopération. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’effritement de l’Alliance atlantique ont changé la donne. L’Allemagne-puissance renaît, décomplexée. Et déjà les « faucons » baltes pressent M. Merz de hâter le pas : « Je suggère que l’Allemagne soit le moteur et devienne un facteur de dissuasion, a plaidé l’ancien ministre des affaires étrangères lituanien Gabrielius Landsbergis. Berlin devrait d’ailleurs prendre en compte les aspects stratégiques de la dissuasion » (La Tribune dimanche, 14 décembre 2025). Applaudi en France par les éditorialistes du Monde comme par ceux du Figaro, le nouveau militarisme allemand s’impose sans discussion. Le locataire de l’Élysée, qui n’a peut-être pas suivi ses cours d’histoire avec toute l’attention requise, n’en démord pas : le danger n’a qu’une capitale, Moscou.



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