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par Mounir Kilani

Tout a été révélé. Tout a été nommé. Tout a été exposé.
Et pourtant, rien ne tombe.
L’affaire Epstein fonctionne comme un test de résistance du pouvoir globalisé. Elle montre qu’un système politique, financier et informationnel suffisamment intégré peut survivre à l’aveu, à la transparence et à la divulgation massive. Le scandale, autrefois facteur de déstabilisation, devient une variable gérable.
Ce qui se joue n’est pas une crise morale, mais une mutation géopolitique : le passage d’un ordre menacé par la révélation à un ordre capable d’en faire un instrument de régulation et de continuité.

La fin du scandale comme événement politique

Il fut un temps où un scandale faisait trembler le pouvoir. Un temps où la révélation produisait une rupture, où l’exposition publique ouvrait une crise, où la faute, une fois rendue visible, exigeait une réparation — fût-elle symbolique. Le scandale était alors une arme politique : il déstabilisait, il renversait, il obligeait à répondre.
Ce temps est révolu.

L’affaire Epstein ne marque pas l’échec de la transparence, ni même celui de la justice. Elle marque quelque chose de plus profond, de plus inquiétant : la fin du scandale comme événement opérant. Non pas parce que les faits seraient insuffisants, flous ou discutables — mais parce que tout est désormais su sans que rien ne doive plus tomber.
Jamais, dans l’histoire contemporaine, une affaire n’aura concentré autant de révélations, de documents, de noms, de connexions, de zones d’ombre rendues visibles. Jamais la mécanique de l’exposition n’aura été aussi massive, aussi internationale, aussi répétée. Et jamais, pourtant, cette accumulation de vérité n’aura produit un effet aussi faible sur les structures du pouvoir.
Tout est là.
Et rien ne s’effondre.

Nous vivons ainsi un paradoxe inédit : l’ère où la vérité circule plus vite que ses conséquences, où l’information déborde sans provoquer de rupture, où la transparence n’ouvre plus sur la justice mais sur une forme de saturation morale. Le scandale ne choque plus ; il s’ajoute. Il ne déclenche plus ; il s’empile. Il n’interrompt plus le cours normal des choses ; il devient l’un de ses rythmes ordinaires.
En cela, l’affaire Epstein n’est pas un scandale parmi d’autres, ni même le pire d’entre eux.
Elle est le moment où le scandale cesse d’être une exception.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’ampleur des faits ni la gravité des crimes. C’est la réaction collective — ou plutôt son absence structurante. Les noms circulent, les indignations se succèdent, les certitudes s’échangent. Mais aucune bascule n’advient. Aucun seuil n’est franchi. Aucun point de non-retour n’est atteint.
Le système ne se défend même plus. Il n’a pas à se défendre.
Face à l’avalanche, il ne contre-attaque pas ; il absorbe. Il n’explique pas ; il digère.
Il endure.

Et dans cette endurance se révèle une mutation profonde du pouvoir contemporain. Nous ne sommes plus gouvernés par des structures qui cherchent à dissimuler leurs fautes, mais par des architectures capables de survivre à leur propre exposition. Le pouvoir n’a plus besoin d’être innocent ; il lui suffit d’être résilient. Il n’a plus besoin de convaincre ; il lui suffit de durer.
C’est ici que l’affaire Epstein devient un révélateur d’époque. Non pas parce qu’elle dévoile un réseau criminel — d’autres avant elle l’avaient déjà fait — mais parce qu’elle montre que la révélation elle-même a changé de fonction. Elle ne sert plus à provoquer une rupture, mais à absorber la colère. Elle ne met plus le feu au système ; elle en régule la température.
Nous avons longtemps cru que la transparence était une menace pour le pouvoir. Nous découvrons qu’elle peut devenir son mode de gouvernement — un régime où la lumière n’éclaire plus la voie de la justice, mais aveugle par son flux continu. Un régime qui gouverne par l’excès de vérité même.

Car que produit, en réalité, cette avalanche de vérités ? Une impression de savoir, sans possibilité d’agir. Une indignation fragmentée, dispersée, recyclée en commentaires, en threads, en débats sans instance de décision. Le citoyen n’est plus un acteur politique face au scandale ; il devient un spectateur informé, parfois furieux, souvent épuisé, toujours impuissant. Son énergie de contestation, autrefois canalisée vers la place publique ou le prétoire, se dissipe désormais dans les circuits mêmes de l’exposition.
Le scandale n’ouvre plus un procès : il ouvre une discussion infinie.
Et une discussion sans jugement est la forme la plus aboutie de l’impuissance.

Ce glissement est fondamental. Il marque le passage d’un monde où la faute devait être réparée, à un monde où elle doit seulement être reconnue. L’aveu a remplacé la sanction. La visibilité a remplacé la responsabilité. L’exposition tient lieu de morale.
Dans ce nouveau régime, le pouvoir n’est plus menacé par ce qu’il fait, mais par ce qu’il ne parvient plus à contrôler narrativement. Et lorsque le récit est absorbé — lorsque le scandale devient un flux parmi d’autres — le danger disparaît. Le système ne tombe plus : il s’adapte.

L’affaire Epstein illustre cette adaptation à un degré presque caricatural. Parmi les documents récemment rendus publics figurent des échanges qui ne relèvent ni de la sexualité ni de la déviance individuelle, mais d’opérations opportunistes conduites sur fond d’effondrement étatique. On y voit des réseaux privés évoquer la captation d’actifs souverains gelés dans des zones de chaos, la mobilisation d’anciens intermédiaires du renseignement et de la finance internationale, et la porosité assumée entre intérêts privés, logiques étatiques et espaces clandestins. Il ne s’agit plus ici de crimes isolés, mais d’une prédation systémique, exercée sur des États en déliquescence. On touche ici au cœur opérationnel de la puissance — non plus à ses dérives, mais à son mode de fonctionnement normal. Et pourtant, ces révélations ne provoquent ni saisine internationale, ni enquête structurante, ni rupture diplomatique. Elles s’ajoutent au flux. Le scandale change d’échelle, mais non de destin.
Tout y est excessif : la violence des faits, l’étendue des complicités, la proximité avec les sphères les plus élevées du pouvoir politique, financier, culturel. Et pourtant, ce trop-plein même devient un anesthésiant. Quand tout est insupportable, plus rien ne l’est vraiment.
Nous pensions que la multiplication des scandales mènerait à une purification. Elle mène à une accoutumance.

Ce constat dérange parce qu’il ne vise pas seulement les élites. Il interroge aussi les sociétés qui regardent, lisent, partagent — et continuent. Il révèle une forme de pacte tacite : nous savons que le monde est ainsi, et nous avons appris à vivre avec cette connaissance. Le cynisme n’est plus une posture marginale ; il est devenu un stade avancé de la conscience politique.
C’est pourquoi Epstein n’est pas un scandale de trop.
Il est peut-être le dernier scandale possible.

Non pas parce qu’il n’y aura plus de crimes, ni de révélations, ni d’affaires. Mais parce qu’il devient de plus en plus difficile d’imaginer ce qui pourrait encore produire une rupture systémique. Quand le pouvoir survit à l’indécence, quand la société survit à la connaissance de l’insoutenable, quand la vérité elle-même cesse d’être un événement — alors le scandale perd sa fonction historique.
Il ne renverse plus.
Il stabilise.
Nous sommes parvenus au terme de sa fonction historique. C’est à ce point précis que nous nous trouvons. À l’instant où l’on doit cesser de demander ce que révèle l’affaire Epstein, pour commencer à se demander ce qu’elle n’est plus capable de provoquer. À l’instant où la question n’est plus : « Qui est coupable ? », mais : « Que devient un monde où la culpabilité n’a plus d’effet politique ? »

Ce texte ne cherchera donc pas à ajouter des noms à une liste déjà interminable. Il ne participera pas à la pornographie morale du détail ni à la jouissance sombre de la révélation permanente. Il tentera autre chose : penser l’après-scandale.
Car c’est peut-être là que réside la véritable rupture historique : non dans ce que l’affaire Epstein nous apprend sur le pouvoir, mais dans ce qu’elle nous apprend sur l’état terminal de notre capacité collective à être choqués — et à agir.

Quand la vérité cesse d’être dangereuse

Il serait rassurant de croire que l’affaire Epstein finira par produire ses effets. Qu’un nom de trop, qu’un document irréfutable, qu’une révélation ultime provoquera enfin la chute attendue. Cette attente est compréhensible. Elle est aussi illusoire.
Car ce que l’affaire Epstein nous a déjà montré, ce n’est pas un déficit de vérité, mais une absence de seuil. Le monde contemporain ne manque pas d’informations pour agir ; il manque d’un point à partir duquel l’action devient inévitable. La vérité ne fait plus irruption dans le réel : elle y circule, y stagne, s’y dissout.
Le scandale n’est plus une rupture.
Il est devenu un environnement.

C’est peut-être là la véritable victoire du pouvoir contemporain : avoir survécu non pas au mensonge, mais à la vérité elle-même. Avoir transformé l’exposition en condition normale de fonctionnement. Avoir rendu l’indécence habitable, administrable, supportable. Gouverner, désormais, ce n’est plus cacher — c’est durer sous la lumière.
Dans ce monde, l’indignation est permise, encouragée même, tant qu’elle reste sans conséquence. La colère devient un exutoire, la lucidité un alibi, la conscience un substitut à l’action. Le citoyen sait, et ce savoir devient paradoxalement ce qui le neutralise. Il n’est plus trompé ; il est intégré.
Epstein ne révèle donc pas seulement ce que le pouvoir fait.
Il révèle ce qu’il est devenu : un système capable de traverser l’aveu sans se fissurer.

Et c’est peut-être cela, le scandale véritable — celui dont on parle le moins. Non pas l’existence de crimes monstrueux, mais l’émergence d’un monde où même ces crimes, une fois exposés, ne parviennent plus à produire de rupture historique. Un monde où la vérité n’est plus dangereuse, parce qu’elle est devenue ordinaire.
Si Epstein est le scandale terminal, ce n’est pas parce qu’il serait le plus grave.
C’est parce qu’il arrive après la fin de l’illusion.
L’illusion que savoir suffisait.
L’illusion que voir faisait tomber.
L’illusion que la lumière brûlait encore.

Reste alors une question, inconfortable, sans réponse immédiate :
que devient une société lorsque plus rien ne peut la scandaliser — non par ignorance, mais par saturation ?
Ce texte n’y répond pas.
Il se contente d’enregistrer ce moment précis où le scandale cesse d’être une menace pour le pouvoir, et devient le décor permanent de son exercice.
Et peut-être faut-il commencer ici.
Non pas en espérant une chute.
Mais en admettant que le monde qui pouvait encore tomber est déjà derrière nous.

Le bal des vampires peut bien se poursuivre en pleine lumière. Ce qui rend l’affaire Epstein historique, ce n’est pas ce qu’elle révèle.
C’est ce qu’elle prouve : la vérité peut désormais circuler sans être dangereuse.
Quand un pouvoir survit à sa propre mise à nu,
ce n’est plus le scandale qui est en cause —
c’est le monde qui l’absorbe.

PS — Ce constat ne vaut ni absolution, ni résignation. Il ne dit pas que les crimes importent moins, ni que la vérité serait inutile. Il dit autre chose : que le régime politique contemporain a appris à survivre à ce qui, autrefois, le faisait tomber. C’est ce déplacement qu’il faut désormais regarder en face.

Mounir Kilani



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