Habitants des ténèbres, par Faris Lounis (Le Monde diplomatique, février 2026)


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Entre Liban et Syrie, entre la côte méditerranéenne et l’arrière-pays, des Bédouins et des Gitans nomadisent. Un fleuve, le Nahr Al-Kabir, dessiné par l’auteur sur une carte au début du livre, est censé tracer au nord la frontière, mais elle est bien poreuse. Non loin, Tripoli. Dans son deuxième roman, qui s’étend de 1965 à 2013, mais en une chronologie peu linéaire, Souhaib Ayoub évoque une famille bédouine sur plusieurs générations, brouille toutes sortes de frontières, y compris entre les genres, et livre, par bribes, quelques vérités romanesques sur les dynamiques des guerres internes du Liban et de son histoire contemporaine. On pourrait croire, si on s’en tenait à un résumé de quelques événements saillants, à une chronique de faits divers. Car il y a bien des crimes et des mystères : à Tripoli, des femmes disparaissent. Les locataires d’un immeuble découvrent le cadavre décomposé d’un voisin. Une odeur terrifiante envahit les ruelles de la ville. Hassan Al-Sabe’ assassine sa grand-mère, peut-être pour venger l’aïeul qui habite ses rêves. Mais Le Loup de la famille est loin d’être réductible à un polar. Le souffle singulier qu’il donne à la langue arabe, magnifiquement rendu par la traduction de Stéphanie Dujols, la puissance de la méditation paradoxale sur la joie et la peur qu’il déploie, naviguant entre pulsion de mort et élan vital, perturbant la séparation entre rêve et réel, lui donnent une beauté qui trouble.

Vies empêchées, vies émancipées : en une grande galerie de portraits, à la première ou à la troisième personne, les personnages se racontent, comme Dolce Vita, la femme trans, qui défie les miliciens lors de la guerre civile. Mais c’est Hassan qui domine la narration. « Les enfants du quartier se moquaient de moi, ils m’appelaient la “canne à sucre”. Je détestais mon corps et cette maigreur qui faisait de moi une guenille exposée à toutes les menaces. Cependant, je n’avais peur de rien, même pas de leurs coups cuisants. » Trop différent, trop particulier, mis à l’écart par tous, celui qui est considéré comme « le loup de la famille » s’éloigne des hauteurs de la ville. « J’allais vers la mer pour fuir ce relent morbide qui infestait notre immeuble, la dureté des pierres, la puanteur des égouts qui se déversaient dans nos quartiers miséreux. » Depuis les « îles du palmier », il va considérer, avec une ironie ravageuse, le délabrement de son quotidien et, en compagnie de Hamzé, son unique ami, il se promène, il découvre, il parcourt les distances d’un pas léger, erre près du port et tisse des liens avec les pêcheurs aux « gros doigts entaillés par leurs filets ». Dans le dépouillement de cette existence, il perçoit, et c’est affolant, les voix des ancêtres qui ont déferlé depuis les steppes, ainsi que les paroles du démon de son aïeul syrien…

Meurtres, noyades. Mais aussi éclats de rire et appétit d’ogre pour la cuisine levantine : malgré tout, on ne perd jamais espoir avec les personnages du Loup de la famille — d’ailleurs, il en est qui ressuscitent après une mort atroce. Souhaib Ayoub réussit dans cette évocation hallucinatoire où passent esprits et monstres à faire vivre en clair-obscur la grande histoire de sa ville et sa marginalisation actuelle, en une fantasmagorie absorbante, sans jamais verser dans l’essentialisme ni le misérabilisme.



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