un ancien hôtel pourrait devenir un lieu culturel, paysan, solidaire


Café associatif, cantine paysanne, hébergements solidaires : sur le port de Concarneau, dans le sud du Finistère en Bretagne, un collectif s’organise pour sortir un bâtiment historique de la spéculation immobilière et le transformer en lieu ouvert à toutes et tous, pour contribuer à la vie culturelle, sociale et paysanne de cornouaille. Zoom sur la Maison des Gens de Mer.

À Concarneau, face aux chantiers navals et à quelques minutes de l’hypercentre, un bâtiment emblématique attend une seconde vie. L’ancien Hôtel des Gens de Mer, a été rendant des décennies un lieu d’accueil des marins de passage ou en escale. À la fois hôtel, restaurant et lieu de vie, il remplissait une mission sociale autant qu’économique. Aujourd’hui, les portes sont closes et le lieu est inoccupé.

L’ambition actuelle est de faire racheter collectivement les murs pour y créer la Maison des Gens de Mer, Ti Tud Ar Mor en breton, un lieu social et convivial, ancré dans l’économie locale, mêlant café-bar associatif, cantine paysanne, magasin de producteurs, programmation culturelle et hébergements accessibles. Un projet qui entend redonner au bâtiment sa vocation première : accueillir, relier, faire vivre le port.

Un collectif ancré et pluriel

À l’origine du projet, se trouve une quinzaine de personnes vivant et travaillant à Concarneau et dans ses environs, profondément attaché·es à leur territoire. Agriculteur·rices, marins, artisan·es, artistes, fonctionnaires, travailleur·ses sociaux, commerçant·es, ingénieur·es, bricoleur·ses… Le groupe reflète la diversité socioprofessionnelle du pays concarnois. Cette pluralité d’expériences nourrit une ambition commune : se réapproprier la ville et créer des espaces de coopération concrets.

Le collectif s’est constitué au croisement de deux dynamiques. D’un côté, l’association Les Petites Graines, connue localement pour les événements qu’elle a organisés ces derniers étés sur la petite ferme de Kercaudan et au presbytère de Nizon : marchés de producteurs et productrices, cantine et bar paysans, concerts, spectacles vivants… Des rendez-vous conviviaux et engagés qui ont rencontré un réel succès populaire. Forte de cette expérience, l’association s’est mise en quête d’un lieu pérenne afin de prolonger cette dynamique et proposer ses activités tout au long de l’année.

De l’autre, un collectif d’habitant·es investi·es dans le tissu associatif concarnois et alentour : le Planning Familial, Bretagne Transition, le Low-tech Lab, L’Appel du Large, La Compagnie, Konk Ar Lab, Bagou, Explore, Les Glénans, Very Bad Mother, ou encore des initiatives locales comme Kerbouzier et La Maison. Autant de structures sociales, culturelles, maritimes et écologiques qui participent déjà activement à la vitalité du territoire. Leur point commun : la volonté d’aller plus loin en contribuant à la vie sociale, culturelle et économique de la ville, à travers l’acquisition collective et la gestion partagée d’un lieu ouvert et participatif.

Crédit : Collectif Les Gens de Mer

Agriculteur·rices, marins, artisan·es, artistes, travailleur·ses sociaux, commerçant·es ou ingénieur·es : le groupe reflète la diversité du territoire. Tous partagent un même constat : il manque à Concarneau un lieu hybride, accessible toute l’année, où se croisent travailleurs du port, habitant·es, associations et visiteurs.

Autour de ce noyau, un réseau plus large de soutiens et partenaires s’est déjà constitué. La Maison des Gens de Mer se veut évolutive, ouverte aux propositions et co-construite avec celles et ceux qui s’en saisiront.

Racheter pour soustraire à la spéculation

L’ancien Hôtel des Gens de Mer était géré par l’AGISM (Association pour la Gestion des Institutions Sociales et Maritimes) et appartenait à l’ENIM (Établissement National des Invalides de la Marine), l’organisme public chargé de la protection sociale des marins.

Là, l’idée est de racheter cet ancien hôtel mais pas n’importe comment. Le collectif a créé une foncière associative à but non lucratif et d’intérêt général, destinée à devenir propriétaire du lieu. L’objectif est de sortir définitivement l’ancien hôtel du marché spéculatif pour en faire un commun, géré collectivement et dans la durée.

Le montage juridique dissocie la propriété foncière – portée par l’association propriétaire – de l’usage qui est assuré par une association des usager·ères. Les activités, elles, seront portées par des structures autonomes (associations, coopératives…) locataires des espaces. Ce modèle garantit une gouvernance participative et empêche toute revente à des fins lucratives.

Dans un contexte de pression immobilière croissante sur les zones littorales, la démarche s’inscrit dans une tentative concrète de réappropriation collective de la propriété. 

Un lieu hybride au cœur du port

Le bâtiment, 1 119 m² intérieurs et 243 m² extérieurs, comprend deux corps, une grande salle de 140 m², plusieurs plateaux modulables, une terrasse et une cour intérieure sans vis-à-vis. De quoi accueillir un éventail large d’activités au fil du temps.

Au rez-de-chaussée, un café-bar associatif programmera concerts, jams, conférences et initiatives citoyennes. Une cantine paysanne proposera une cuisine locale, de saison et à prix accessibles, pensée pour les salarié·es du port comme pour les riverain·es.

Un magasin de producteur·rices mettra en avant les produits agricoles du territoire et le poisson fraîchement pêché. À cela s’ajouteront un espace polyvalent pour expositions et événements, des locaux professionnels abordables pour associations et artisan·es, ainsi que des hébergements de courte durée pour saisonniers et artistes en résidence.

900 000 euros pour faire renaître un commun

Le budget global du projet est aujourd’hui estimé à 900 000 euros dont 504 000 euros sont consacrés à l’acquisition du bâtiment, 328 000 euros aux travaux prioritaires — mise aux normes, réhabilitation et aménagement des espaces — et 68 000 euros pour couvrir les frais de fonctionnement jusqu’en 2027, le temps que l’activité économique du lieu atteigne son rythme de croisière.

À ce stade, le collectif a déjà réuni 150 000 euros d’apport initial. Pour sécuriser l’opération, limiter l’endettement bancaire de la future structure et garantir des tarifs accessibles au plus grand nombre, une large campagne de financement participatif est en cours.

Elle s’appuie notamment sur le fonds de dotation Graine de Moutarde, créé pour acquérir ou recevoir des terres, forêts et bâtiments afin d’en confier la gestion à des collectifs d’habitant·es. Son objectif : soustraire durablement ces biens au système spéculatif et préserver les communs ainsi constitués. Le fonds soutient également des actions d’entraide et participe à la création de coopératives.

Dans le cadre de cette campagne, les dons collectés via Graine de Moutarde seront intégralement affectés à l’achat de la Maison des Gens de Mer. Les sommes réunies seront reversées à la foncière associative destinée à devenir propriétaire du lieu. Les donateurs bénéficient d’un avantage fiscal attractif : une réduction d’impôt de 66 % pour les particuliers et de 60 % pour les entreprises.

À terme, l’activité économique développée par l’association usagère – restauration, événements culturels, locations d’espaces ou activités maritimes – permettra de rembourser progressivement l’apport consenti par le fonds, selon ses capacités financières et sans jamais la fragiliser. Les montants ainsi restitués pourront ensuite être mobilisés par Graine de Moutarde pour soutenir de nouveaux lieux collectifs autogérés ailleurs sur le territoire.

En complément des dons, des apports remboursables sont proposés à celles et ceux qui souhaitent soutenir le projet tout en récupérant leur mise selon des modalités définies. Une manière d’élargir encore la base des soutiens, tout en consolidant un modèle économique pensé sur le long terme.

Crédit : Collectif Les Gens de Mer

Le collectif invite désormais les habitant·es, les travailleur·ses du port, les curieux·ses et les soutiens de passage à prendre part à l’aventure. Les personnes souhaitant suivre le projet ou participer au financement peuvent : 

Chaque contribution, qu’elle soit financière, logistique ou bénévole, participe à ancrer un peu plus le lieu dans une dynamique collective.

Suivre l’aventure et s’impliquer

Au-delà de la réhabilitation d’un bâtiment emblématique du port, la Maison des Gens de Mer pose une question plus large : à qui appartiennent les lieux qui structurent nos villes ?

Ainsi, à l’heure où de nombreuses communes littorales voient leurs centres se transformer sous la pression immobilière et la spéculation, cette initiative concarnoise propose une piste concrète : permettre aux habitant·es de reprendre collectivement la main sur les espaces qui façonnent leur quotidien.

Crédit : Collectif Les Gens de Mer

Racheter pour soustraire au marché, dissocier propriété et usage, inscrire un bâtiment dans une logique de commun et de gestion partagée : le projet esquisse une autre manière d’habiter et de faire vivre la ville. Une démarche politique qui consiste à s’organiser collectivement pour décider, ensemble, de ce que l’on veut préserver, transformer et transmettre.

Victoria Berni-André


Photo de couverture : Collectif Les Gens de Mer

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