Suite de la partie 1
Agir en jouant
Toute notre vie durant nous cherchons à retrouver cet état d’émerveillement qu’est l’enfance sans jamais y parvenir complètement. En même temps, nous ne cessons jamais complètement d’être des enfants dans notre besoin de nous occuper. C’est-à-dire que l’instinct de jeu qui nous anime dans l’enfance ne s’éteint pas : il se transforme, à l’âge adulte, en une force plus ou moins prégnante que la société tend à ignorer, à étouffer, au nom du « sérieux ».
La fin de l’innocence et le passage à l’âge adulte — avec son lot de contraintes, de déceptions et d’absurdités — peuvent, d’une certaine façon, être vécus comme une première « mort » de l’être. En ce sens, l’engagement dans le monde adulte s’accompagne de la nécessité de « réapprendre à vivre », impliquant un deuil réussi de l’enfance.
Ainsi, ce qui motiverait l’homme, ce qui le pousserait à agir, à créer, à se sacrifier, serait moins la peur de la mort que la peur de s’éloigner de l’enfance. Mais qu’abandonne-t-on ainsi ? Disons simplement que la meilleure façon de ne pas perdre son âme d’enfant est de continuer à la faire grandir — d’en faire une responsabilité d’adulte. Par ailleurs, nous n’avons aucune raison d’avoir peur de la mort, car pourquoi avoir peur de quelque chose que nous ne connaissons pas ? Seules les choses connues peuvent être à craindre. Le reste doit être source de curiosité.
L’on en vient à cet amusant paradoxe : puisque l’apprentissage est le propre de l’enfant, alors le plus puéril des adultes est celui qui toujours apprend — la puérilité devant être comprise ici comme une qualité précieuse à cultiver. Et celui qui n’apprend plus a déjà un pied dans la tombe. Nous ne parlons pas nécessairement d’apprentissage académique, mais au moins d’apprentissage par l’expérience — par le jeu.
Imaginez ceci : tout ce que nous faisons, nous le faisons par jeu — du moins par goût du jeu. C’est-à-dire que fondamentalement tout est dérisoire. Il n’y a de gravité nulle part, sauf dans l’injustice des hommes, c’est-à-dire dans la tricherie, la trahison et le non-respect des règles du jeu (l’injustice de la nature étant insoluble car indépendante de la volonté humaine).
Réagir
Qu’est-ce qui distingue un évènement d’un non-évènement ? Les choses n’ont-elles pas l’importance qu’on veut bien leur donner ? En quelle mesure la sensibilité personnelle est-elle une sensibilité universelle ?
Si chacune de nos actions naît d’un rapport conflictuel au temps — ou, dit autrement, d’une angoisse (ancestrale ?) de l’ennui —, alors la priorité de tout être social est d’apprendre à employer son temps le plus pacifiquement possible.
Ainsi, les complots ne sont pas que des entreprises de nuisance et de domination : pour les comploteurs ils sont avant tout un moyen d’occuper leur temps. Les agressions ne sont pas que des manifestations sporadiques du mal : elles sont avant tout des demandes de jeu contrariées.
Toute action naît sous la pression du temps qui passe. C’est-à-dire que toute action est une réaction. Et dès lors qu’on ne perçoit plus le temps comme une contrainte, mais comme un moyen de travailler à sa liberté — et à celle des autres —, alors tout s’apaise.
Connaître et comprendre soulagent. Voilà deux besoins fondamentaux que le culte de l’image — de l’immédiateté et de la superficialité — tend dangereusement à mépriser. Quand on substitue la démagogie à la pédagogie, la croyance à la science et l’autoritarisme à la logique, on fait des citoyens des esclaves. Ceux-ci n’élisent même plus des maîtres, mais directement des bourreaux ! Sans possibilité d’explication, sans effort de recherche, de réflexion et de contextualisation, l’homme se voit livré à ses angoisses, ses frustrations et ses obsessions. Il cherche maladivement à comprendre.
Produire, aussi, soulage. Mais une œuvre peut-elle s’affirmer intrinsèquement, dans l’innocence et l’indépendance de l’intention créative, ou s’affirme-t-elle nécessairement en tant que construction compensatoire, en tant que réponse — plus ou moins évidente, plus ou moins consciente — à une œuvre existante ?
Pour comprendre une société, n’est-il pas indispensable de connaître son histoire ? Pour comprendre l’homme présent, n’est-il pas indispensable de connaître son passé ? Qu’est-ce qui, pour l’homme comme pour la société, constitue un évènement susceptible d’en atteindre la normalité, d’en bouleverser l’identité ?…
Le couple comme unité d’action
Cette approche enthousiaste et tendrement ironique de la vie, qui fait de l’imagination l’une des plus grandes forces de l’homme, nous la nommerons ludisme.
Le ludisme pourrait s’apparenter au romantisme dans la mesure où il entend célébrer le couple comme une puissante unité d’action et de résilience — sociales, politiques et sanitaires. Seul l’amour est sérieux. Mieux : il est le plus sérieux des jeux. L’amoureux/euse étant d’abord un partenaire de jeu privilégié, exclusif. Il s’agit de grandir à deux, de souffrir à deux. C’est cela, le couple : suspendre le temps, collectionner des moments de grâce, annuler ses peurs dans le partage et l’intimité. Sans fidélité, pas de confiance possible. Et sans confiance, pas de bonheur durable.
Malheur à celui ou celle qui croit pouvoir réduire le couple à une nécessité socio-économique et l’amour à une affaire de plaisirs charnels. Matérialistes et pornographes, malgré la place de choix qu’ils occupent dans nos sociétés modernes, sont condamnés à la frustration. En ignorant le mystère des associations humaines, en méprisant la complémentarité temporelle et spirituelle des êtres, ils ne font que s’autodétruire.
Certains verront probablement dans le ludisme une forme d’irresponsabilité ou un rejet des devoirs et obligations d’adulte vis-à-vis de la collectivité. Cependant nous vivons une époque où, sous le règne de l’individualisme, les gens les plus sincèrement attachés à l’idée de collectivité sont mécaniquement les plus seuls… Le jeu — qui exige un subtil équilibre entre stratégie et spontanéité — n’empêche pas la responsabilité : il nous invite à être inventifs, réactifs et efficaces autant, sinon plus, que la contrainte !
Le ludisme s’adresse à ceux qui n’ont pas renoncé à l’émerveillement, à ceux qui entretiennent et transmettent le goût du risque et de l’intelligence réunis, à ceux qui aiment construire des histoires, inventer des mondes, suggérer, avancer.
Dans une société qui n’aurait à offrir comme spectacles que la violence et la misère, où régneraient la machine et le profit, l’apparence et l’ego, le ludisme prônerait l’élégance du geste, de l’intention.
Aux êtres innocents, enfants et adultes, victimes d’agressions diverses de leurs congénères : on vous jalouse pour votre vitalité. Vos bourreaux, eux, sont déjà morts : ils ont cessé de jouer.
Si tout est dérisoire chez les hommes, alors la défaite l’est autant que la victoire. Le ludiste, lui, ne connaît pas l’abandon.
À suivre.